PARALLÈLE
DES ANCIENS
ET
DES MODERNES,
EN CE QUI REGARDE
LA POÉSIE.


Par M. Perrault de l’Académie Française.
TOME TROISIÈME


À PARIS,
chez La Veuve de Jean Bapt. Coignard,
Imprimeur du Roi, et de l’Académie Française
ET
Jean Baptiste Coignard Fils,
Imprimeur ordinaire du Roi, et de l’Académie Française,
rue Saint-Jacques, à la Bible d’or.
M. DC. LXXXXII
AVEC PRIVILÈGE DE SA MAJESTÉ




I Préface

Il en est des Livres comme des voyages ; on ne suit presque jamais exactement, en faisant et les uns et les autres, la route qu’on s’était proposée. J'avais dessein de traiter d’abord de tous les Arts où les Modernes sont constamment supérieurs aux Anciens, pour en venir ensuite à l’Éloquence et à la Poésie, qui sont les seuls où il peut y avoir de la contestation. Cependant mon dernier Dialogue a été sur l’Éloquence, et celui-ci est sur la Poésie. Je perds par là une induction très avantageuse, qu'on n’auII rait pu s'empêcher de faire, qui est que si nous l’emportons dans toutes les connaissances dont les secrets et les beautés se peuvent calculer, il n'y a que la difficulté de convenir des vraies beautés de l’Éloquence et de la Poésie, la plupart arbitraires, qui empêche qu’il n’en soit de même de ces deux Arts. Mais j’ai mieux aimé renoncer à cet avantage que de ne pas donner satisfaction à mes amis et à mes adversaires, qui tous ont témoigné désirer, quoique par de différents motifs, de m’en voir venir aux principaux points de la difficulté. Je crois m’être tiré de l’Éloquence à mon honneur, et j’espère ne sortir pas III moins bien de ce qui regarde la Poésie, quoique bien des gens m’y attendent comme à l’écueil où ils ne doutent point que je n’échoue. C’est de quoi les Lecteurs auront le plaisir de juger.

Cette matière est si ample, et s'est tellement augmentée entre mes mains en y travaillant, que je n’ai pu la renfermer dans un seul Dialogue, il a fallu me résoudre à en faire deux. Dans celui-ci je déduis les raisons que j'ai de prétendre que si les Poètes Anciens sont excellents, comme on ne peut pas en disconvenir, les Modernes ne leur cèdent en rien, et les surpassent même en bien des choses. Dans le second qui suivra bienIV tôt, je descendrai davantage dans le détail, et prouverai la même proposition en conférant ensemble les plus beaux endroits des Anciens et des Modernes.

Je suis en peine de savoir quelles injures on me dira à l’occasion de ce Volume-ci, car je m’y explique bien plus hardiment sur les ouvrages du divin Homère que je n’ai fait encore. Le nouveau Traducteur de la Poétique d’Aristote après avoir réfuté vivement et invinciblement, à ce qu’il croit, quelques critiques que j’ai faites sur le Bouclier d’Achille dans le Poème du Siècle de Louis le Grand  ; (critiques les plus douces qu’on puisse faire V sur un pareil ouvrage) termine sa réfutation par ces paroles : « Je n'aurais eu garde de défendre Homère si on n’avait exigé cela de moi ; car j’avoue qu’il n’y a rien de plus ridicule que de s’amuser à répondre à des gens qui donnent si peu de marques de raison dans leur critique, qu'on ne peut pas même leur faire la grâce de croire qu’ils pèchent par ignorance, car l'ignorance n’est pas toujours malheureuse, et il n’est pas possible qu'elle ne rencontre bien quelquefois, au lieu que pour juger toujours si mal il faut ou un dessein formé de trouver mauvaises les meilleures choses, ou avoir le VI sens si peu juste qu’on ne puisse jamais rien prendre que de travers [ a ] . » Ce véhément défenseur de l’Antiquité avait déjà dit dans ses notes sur Horace , en parlant de moi sous le nom d’un Auteur moderne, que je m’étais noyé dans Pindare avec les ridicules personnages que j’introduis dans mes Dialogues. Comme ces Dialogues sont sérieux, dire que les personnages en sont ridicules, c’est dire assez nettement que l’Auteur l’est aussi, et dire qu’il n’y a rien de plus ridicule que de s’amuser à lui répondre, c’est dire qu’il l’est à tel point qu’on le devient soi-même en lui répondant. Voilà, ce me semble, pousser la chose aussi loin qu’il VII se peut, et c’est pourquoi je suis en peine où il trouvera des injures qui aillent en augmentant à proportion de mes critiques. Cependant je veux bien déclarer ici qu’il peut m’en dire tant qu’il lui plaira, sans qu’il m’arrive de lui en dire une seule, et que je n’en prendrai jamais d’autre vengeance que de les rapporter mot à mot comme je viens de faire celles qu’il m’a déjà dites. Si je mérite ces injures elles demeureront sur moi, et si je ne les mérite pas elles retourneront sur lui. Je parlerai du Bouclier d’Achille dans le Volume qui suivra celui-ci, où j’espère justifier tout ce que j’en ai dit, et faire voir qu’il a eu tort de me reprendre.

VIII À la réserve de cet illustre Traducteur, et de quelques Savants chagrins qui croient qu'on les offense personnellement quand on critique ou Platon ou Homère, et qui s'en fâchent comme s’ils en étaient descendus en ligne directe, car des Collatéraux ne prendraient jamais la chose si fort à cœur : hors ces gens-là dis-je, qui me regardent, ou avec horreur, ou avec pitié, je n'ai pas lieu d’être mal satisfait du Public.

Il est bon de répéter ici ce que j'ai mis dans la Préface du précédent Volume, que je ne me rends responsable que des choses que dit l’Abbé, et non pas de tout ce qu’il plaît au IX Chevalier de dire pour se réjouir ; car quoiqu’il n’avance rien qui ne soit soutenable, il lui arrive quelquefois d’outrer un peu la matière.

J’ai cru devoir mettre à la fin de ce Dialogue une Lettre que j’ai autrefois écrite à Monsieur Ménage sur la manière dont M. Francius a parlé de moi dans une harangue qu’il prononça publiquement à Amsterdam  ; parce qu'encore qu'il ne s'agisse point de poésie dans cette Lettre , elle peut néanmoins être regardée comme une pièce de notre procès.




1 Parallèle des Anciens et des Modernes en ce qui regarde la poésie.
Quatrième dialogue

Le Chevalier

Monsieur le Président ne se tient point battu sur l’Éloquence, et prétend qu’il aura encore plus l’avantage en ce qui regarde la Poésie.

L’Abbé

Nous pouvons, si vous le voulez, en dire deux mots, en attendant que la rosée soit essuyée, et qu’il fasse beau se promener ! Mais je suis sûr que Monsieur le Président trouvera encore moins son compte sur la Poésie que sur l’Éloquence.

Le Président

Par votre foi, Monsieur l’Abbé, 2 croyez-vous que je doive préférer votre sentiment à celui de tant d’excellents Critiques qui conviennent tous que les ouvrages d’Homère, de Virgile, de Pindare, d’Horace, d’Anacréon et de Catulle , sont des modèles si achevés qu’on n’a pu jusqu’ici, et qu’on ne pourra jamais rien faire qui en approche ? Voulez-vous que je quitte l’opinion reçue de tout le monde, pour embrasser la vôtre ?

L’Abbé

Je ne veux point que vous soyez de mon avis par complaisance, mais je voudrais que vous ne vous jetassiez point à corps perdu, comme vous faites, dans le parti des Anciens, seulement pour vous conformer au sentiment des grands hommes dont vous parlez. Ne savez-vous pas que les savants qu’on appelle Critiques, composent la dernière classe des gens de lettres  ; qu’ils ne marchent qu’après les Orateurs, les 3 Poètes, les Historiens, les Philosophes, et généralement qu’après tous ceux qui ont le don d’inventer et de composer des ouvrages purement de leur chef ; et enfin, que la plupart des Critiques ne se sont rabattus à ce genre de littérature, que pour s’être trouvés incapables de rien produire de leurs fonds ?

Le Chevalier

Je ne pus m’empêcher ces jours passés de dire quelque chose de semblable à un homme de grande qualité, de grand mérite, et de grande érudition. J’avoue, me disait-il qu’il me paraît y avoir de grandes pauvretés dans Homère  ; que je ne puis goûter la beauté de la plupart des épigrammes de Catulle que l’on vante si fort, et où je ne vois que de l’ordure : mais ajouta-t-il, tant de grands personnages ont admiré les mêmes choses qui me déplaisent que je n’ai garde de rien prononcer là-dessus ! Quoi, Monsieur, lui dis-4 je, après avoir reçu tant de bons services du jugement que Dieu vous a donné, et après que tant de choses importantes lui ont été si heureusement confiées, vous lui faites l’affront de le soumettre au jugement de gens, pour la plupart, ineptes, et dont il n’y en a peut-être pas deux en qui, s’ils revenaient au monde, vous trouvassiez assez de sens et de raison pour en faire les précepteurs de Messieurs vos enfants ?

L’Abbé

Il est vrai que la partie du jugement, qui est celle dont ces Critiques auraient eu le plus de besoin dans le métier qu’ils faisaient, est celle dont ordinairement ils ont le plus manqué ; et que ç'a été leur peu de lumière qui les a rendus la plupart si hardis et si décisifs.

Le Chevalier

Nous voyons encore aujourd’hui que les savants de cette espèce ne 5 sont pas soupçonnés, pour l’ordinaire, d’exceller de ce côté-là ; on ne les consulte guère sur des affaires d’importance ; et même dans leurs familles on ne leur fait part des délibérations qui s’y font, que par la seule crainte de les fâcher, si on ne les y appelait pas.

L’Abbé

Il s’en trouve quelques-uns qui ont le sens exquis, aussi ne m’opposé-je qu’à l’autorité qu’on veut tirer de leur grand nombre, qui ne m’émeut pas, par les raisons que je viens de dire. Joint à cela, qu’ils ne font presque autre chose que de se copier les uns les autres, comme les Casuistes et les Compilateurs d’arrêts. Mais pour ne point nous engager dans la discussion de leur mérite, je veux bien les regarder comme des oracles ; je veux bien que les ouvrages des anciens Poètes méritent toutes les louanges qu’ils leur ont données : s’ensuivra-t-il que les ouvrages des 6 Modernes leur soient inférieurs ? Il faudrait pour cela, qu’ils eussent comparé les ouvrages des uns et des autres ; ce qu’ils n’ont pu faire, puisqu’ils étaient morts avant que les Modernes, dont nous parlons, fussent venus au monde. Ainsi, quand ils seraient de très excellents Juges, n’ayant ouï que l’une des parties leur jugement ne peut rien décider sur notre contestation.

Le Président

Leur témoignage sera toujours d’un très grand poids, quoi que vous puissiez dire. De plus, je vous soutiens que quelque beau génie qu’un Poète puisse avoir aujourd’hui, il est impossible que ses ouvrages atteignent jamais au degré de beauté qu’on voit dans ceux des Anciens. La raison en est très manifeste. Il est certain que la fable et les fictions sont ce qu’il y a de plus beau dans la grande et noble Poésie ; et il est certain encore qu’il n’est plus possible de plaire 7 par cet endroit, à l’égal des Anciens, parce que toutes les fictions de la fable qui étaient neuves de leur temps, sont aujourd’hui toutes usées, ou du moins n’ont plus la grâce de la nouveauté . Que si l’on ose en imaginer de nouvelles, comme quelques Modernes l’ont essayé, en introduisant des Anges et des Démons, qui ne voit, et qui ne sent que ces fictions sont insipides, et de plus, très indignes de la sévérité de notre Religion qui ne respire que vérité, que mortification, et que pénitence ?

L’Abbé

Pour répondre à cette grande objection qu’on fait ordinairement contre la Poésie Moderne, il faut commencer par convenir de ce que c’est que la Poésie ; et peut-être que quand nous nous en serons formé une véritable idée, nous trouverons que cette objection est très vaine et très frivole. La Poésie n’est autre chose qu’une peinture agréable, qui repré8 sente par la parole tout ce que l’[imagination] peut concevoir, en [donnant] presque toujours un corps[,] une âme, du sentiment et de la [vie] aux choses qui n’en ont point. [Quand] on dit que la Poésie est une [peinture], on ne veut pas dire seulement qu’[elle] représente les objets, mais on [veut] aussi faire concevoir la manière [dont] elle les représente. Il y a trois [choses] dans la peinture : le simple trait[,] qui par ses contours fait voir la [figure] de l’objet, et le donne à [connaître] par la plus simple de [toutes] ses images ; il y a les ombres et [les] jours, qui se joignant au simple [trait,] lui donnent du relief et de l’[arrondissement], comme on le voit [dans] les dessins de clair-obscur, et [même] dans les estampes : il y a enfin [les] couleurs naturelles des objets, [qui] achèvent de leur donner leur [véritable] et entière ressemblance. Les [mêmes] choses se rencontrent dans l'[art] qui conduit la parole : les [termes] simples et ordinaires dont on se [sert] 9 dans le langage le plus commun, sont comme le premier trait et la première délinéation des pensées que l’on veut exprimer ; les mouvements et les figures de Rhétorique, qui donnent du relief au discours, sont les jours et les ombres qui les font avancer ou reculer dans le tableau : et enfin, les descriptions ornées, les épithètes vives et les métaphores hardies sont comme les couleurs naturelles dont les objets sont revêtus, et par lesquelles ils nous apparaissent entièrement et tels qu’ils sont dans la vérité. Or comme il n’y a que cette partie dans la peinture qui s’appelle proprement peinture, le reste n’étant qu’une délinéation ou un dessin ; il n’y a aussi que cette dernière façon de représenter toutes choses qui se doive nommer Poésie. Car il ne suffit pas à la belle et noble Poésie de se faire entendre ni même d’en dire assez pour persuader, il faut qu’elle représente les objets dans leur vérité et leur naïveté tou10 tes pures ; il faut qu’elle plaise, qu’elle charme, qu’elle enlève : autrement elle n’est pas vraie Poésie .

Le Chevalier

C’est cela sans doute, qui fait dire à certaines gens que les Poètes médiocres ne sont pas Poètes .

L’Abbé

Quoi qu’il en soit, je dis que le capital de la Poésie est de plaire, comme celui de l’Éloquence est de persuader. C’est pour cela qu’elle ne parle d’aucune chose, qu’elle ne la revête de toutes ses couleurs et de toutes les circonstances qui peuvent nous la rendre agréable : de sorte que celui qui lit, ou qui écoute réciter un poème bien fait, n’a qu’à livrer son imagination aux images qu’y forme la Poésie, sans faire autre chose de sa part, que de les regarder. Il n’en est pas de même des discours d’Éloquence, où celui qui écoute fournit de son côté une par11 tie des idées, ou du moins les achève en y suppléant beaucoup de choses que l’Orateur supprime. C’est pour cela que la Poésie ne parle guère d’aucun objet sensible, qu’elle ne le colore, ou n’en exprime quelque qualité qui le désigne si bien, que l’on croit le voir : elle ne parle presque point de roses, qu’elles ne les représente, ou vermeilles, ou empourprées, ou incarnates ; les bois y sont ou verts ou sombres ; elle donne même à la neige l’épithète de blanche ; et celle de mugissant à un taureau, quoique peu nécessaires parce qu’elle fait profession de peindre au naturel et d’être abondante en ornements, qui font le principal de son essence. Or ces ornements sont de deux sortes ; les uns naturels et communs à toutes les nations du monde ; les autres artificiels et qui n’ont d'usage qu’en de certains pays où les hommes en sont convenus. De la première espèce sont la vie, le sentiment ; les passions, la parole et le 12 raisonnement qu’on attribue aux choses qui n’en ont point. Ces ornements plaisent presque toujours parce que l’homme qui s’aime est bien-aise de se rencontrer partout et de voir que toutes choses lui ressemblent ; de même qu’une femme qui a sa chambre remplie de miroirs, est ravie de se voir représentée de tous côtés. Ces ornements ont encore l’avantage d’être de toutes les Poésies qui ont été et qui seront jamais. Je crois avoir vu quelque part la chanson d’un Sauvage qui prie une couleuvre de vouloir s’arrêter quelque temps, pour bien voir les belles couleurs dont elle est parée, et s’en servir de modèle pour une guirlande de fleurs qu’il fait pour sa maîtresse. De la seconde espèce sont les Divinités que les Anciens y ont introduites ; les Anges et les Démons qu’on mêle dans les poèmes chrétiens ; et les personnages moraux qu’on peut introduire dans toutes sortes de poèmes et chrétiens et pro13 fanes. Les ornements de cette seconde espèce font une grande beauté dans un ouvrage, mais ils ne sont point de l’essence de la Poésie, comme le sont ceux de la première espèce, dont elle ne peut se passer sans cesser d’être Poésie. La Poésie des Psaumes de David, est, sans contredit, une des plus belles qui ait jamais été ; cependant il n’y entre aucun personnage forgé par le Poète qui se contente de donner du sentiment et de la connaissance aux choses dont il parle. « Lorsqu’Israël sortit de l’Égypte, et la maison de Jacob du milieu d’un peuple barbare, dit ce Poète admirable, Dieu consacra la nation Juive à son service, et établit sa puissance dans Israël. La mer le vit, et elle s’enfuit ; le Jourdain remonta vers sa source : les montagnes sautèrent comme des béliers, et les collines comme des agneaux. » Cela est poétique assurément. Ensuite il interroge la mer, le Jourdain, les montagnes, et les 14 collines, en leur disant : « Ô mer, pourquoi vous enfuiyez-vous ; et vous, Jourdain, pourquoi remontiez-vous vers votre source, montagnes, pourquoi sautiez-vous comme des béliers, et vous collines comme des agneaux ? » cela est encore plus poétique. Mais la réponse qu’il fait faire à la mer, à la terre, au fleuve, et aux montagnes, a quelque chose de si grand et de si élevé, que je défie les amateurs des Anciens, de trouver rien dans les Poètes profanes qui en approche, sans même avoir égard à la sainteté de l’ouvrage. « C’est, dit-il, que la terre s’est émue devant la face du Seigneur ; devant la face du Dieu de Jacob . » Il n’y a point d’homme ayant du goût pour la Poésie, qui ne frémisse à la vue de ces grandes beautés. Je pourrais rapporter une infinité d’autres endroits des Poésies de David, de Moïse, et de Salomon, de la même nature : mais celui-ci suffit pour montrer que les fables du Paganisme ne sont 15 point de l’essence de la Poésie.

Le Chevalier

Il faut savoir si Monsieur le Président en demeure d’accord.

Le Président

Je ne puis pas disconvenir que les fables du Paganisme ne sont point de l’essence de la Poésie sainte  : j’avoue même que ce serait une chose très impertinente et criminelle de les y mêler. Mais je soutiens qu’elles ont tant de grâce dans la Poésie profane, qu’on ne peut les en exclure sans la dépouiller de son ornement principal, et sans lequel, si elle est encore Poésie, c’est une pauvre et languissante Poésie.

L’Abbé

Je réplique deux choses à cette réponse. La première, que rien n’empêche qu’on ne se serve aujourd’hui des fables aussi heureusement qu’on a jamais fait. Et l’autre, qu’outre les 16 ornements de la fable, que nous avons hérités des Anciens, nous avons l’apparition et le ministère des Anges et des Démons que les Anciens n’avaient pas.

Le Président

Et moi, je réponds deux choses à cette réplique. La première, que les ornements de la fable n’ont plus la grâce de la nouveauté. Et l’autre, que l’apparition des Anges et des Démons est quelque chose de bien insipide.

L’Abbé

Quand les ornements de la fable s’emploient par une servile imitation de ce qu’ont fait les Anciens, il est vrai qu’ils n’ont plus la grâce de la nouveauté. Et comment l’auraient-ils aujourd’hui, puisque du temps même des Anciens, ceux qui ne faisaient que copier les autres ne l’avaient pas ? Mais quand on leur donne un tour nouveau ils ont au17 jourd’hui la même grâce que dans les ouvrages de ceux qui s’en sont servis les premiers ; parce que c’est seulement la manière nouvelle d’employer ces sortes d’ornements, qui leur donne la grâce de la nouveauté, et non point le peu de temps qu’il y a que l’on s’en sert. Il en est de ces ornements comme des phrases poétiques, dont tous les Poètes ont droit également de se servir, et qu’on ne regarde jamais, comme étant vieilles, pourvu qu’ils en forment quelque chose qui ait un air de nouveauté . Nous en avons une infinité d’exemples dans les ouvrages des Modernes, où l’Amour, l’Hyménée, Vénus, Mars, Apollon, les Muses et les autres divinités païennes sont employées d’une manière encore plus spirituelle qu’elles ne l’ont été dans les ouvrages de ceux qui les ont inventées, ou qui les premiers les y ont introduites. Il n’y a qu’à lire les Odes de Malherbe, les Poésies de Racan , de Voiture, de Sarrasin, de 18 l’un et l’autre Habert, de Malleville, et de ceux qui ont écrit depuis ; sans oublier le Père Rapin qui en a embelli si agréablement tous ses jardins . On ne peut donc pas dire que notre Poésie le doive céder à celle des Anciens sur l’article des fables anciennes, puisque nous sommes reçus, aussi bien qu’eux, à les faire entrer dans nos ouvrages. Il est vrai que dans des sujets Chrétiens ou fort sérieux, les fables auraient aujourd’hui mauvaise grâce : mais les Anges et les Démons qu’on y peut introduire, ne donnent pas lieu de regretter Apollon et Minerve, Alecton et Tisiphone  : et comme les Anges et les Démons sont des êtres effectifs, dont l’existence n’est révoquée en doute d’aucun Chrétien, leur entremise doit faire plus d’impression sur notre esprit, que n’en pourraient faire les divinités fabuleuses sur l’esprit même des Païens, qui hors le menu peuple, n'y ajoutaient aucune foi.

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Le Président

Vous m’avouerez cependant que la Poésie n’étant autre chose qu’un jeu d’esprit , il y a quelque sorte d’irrévérence à y mêler des Anges et des Démons ; et que ces personnages-là sont un peu trop sérieux pour en vouloir égayer de la Poésie .

L’Abbé

La Poésie est un jeu d’esprit, quand on s’en sert pour se jouer, comme dans des épigrammes et dans des madrigaux  ; mais dans des odes sérieuses et dans des poèmes sur des matières importantes, la Poésie n’est pas plus un jeu d’esprit que la grande éloquence dans des harangues, dans des panégyriques, et dans des sermons. On ne peut pas dire que les Poésies de David et de Salomon soient un pur jeu d’esprit ; et vous ne voudriez pas, Monsieur le Président, l’avoir dit de l’ Iliade ni de l’ Énéide . Il est donc vrai qu’il y a des ouvra20 ges de Poésie très sérieux ; et où par conséquent l’entremise des Anges et des Démons n’a aucune indécence. Comme nous sommes très persuadés que ces esprit se mêlent par l’ordre de Dieu dans les actions des hommes, soit pour les tenter, soit pour les secourir, et pour des raisons qui nous sont la plupart inconnues ; le Poète ne peut-il pas nous les rendre visibles, et leur donner des corps, suivant le privilège de la Poésie  ? C’est par ce principe qu’Homère a introduit toutes les divinités païennes, et qu’on voit Minerve accompagner presque toujours Ulysse . Ce qui a tant plu lorsqu’il était faux, doit-il ne plaire plus lorsque la vérité s’y rencontre ? c’est-à-dire, a-t-on dû être charmé de voir Minerve aux côtés d’Ulysse, pour le préserver des traits de ses ennemis, pour le conseiller dans ses aventures, quoique effectivement il n’y ait jamais eu de Minerve auprès d’Ulysse ? Et doit-on n’avoir que du dégoût quand des Anges 21 secourent un Héros combattant pour la foi, lorsque la même foi nous assure que les Anges combattaient avec lui ?

Le Chevalier

Ce que vous dites est le plus beau du monde ; cependant tous les Anges et tous les Diables que Monsieur Chapelain a introduits dans La Pucelle , n’ont guère diverti le Lecteur.

L’Abbé

Cela vient de ce que Monsieur Chapelain n’avait pas le don d’être fort divertissant ; mais il n’est nullement blâmable d’avoir mêlé des Anges et des Démons dans son ouvrage. Lorsque Dieu envoie une fille pour sauver la France, et qu’effectivement elle remet le Roi en possession de son Royaume, en chassant ceux qui l’avaient usurpé ; après un tel miracle, après une telle assistance du Ciel, y a-t-il rien de plus à propos que de rendre visibles les au22 tres moyens encore plus surnaturels dont Dieu s’est servi pour le salut d’un grand Royaume  ? Quoi qu’il en soit nous avons plus d’avantage que les Anciens dans cette partie de la Poésie qui regarde les fictions, puisque nous pouvons nous servir, comme eux, des personnages de la fable, des personnages moraux dans les sujets qui le permettent, et que nous avons outre cela la liberté d’employer les Anges et les Démons, dont le ministère est plus grave et plus sérieux que celui de toutes les Divinités païennes.

Le Président

Je vous accorderai, si vous voulez, que les Poètes Modernes ont plus de secours pour bien faire, que n’en avaient les Anciens, pourvu que vous m’accordiez que les ouvrages des Anciens ne laissent pas pour cela d’être plus excellents que ceux des Modernes.

23

L’Abbé

Comme la Poésie était encore dans son enfance parmi les Anciens, il serait contre nature qu’un Art qui est si beau, et qui demande tant de choses pour être conduit à sa dernière perfection, y fût arrivé lorsqu’il ne faisait que de naître, pendant que les autres Arts beaucoup moins difficiles n’ont pu se tirer de leur première grossièreté que par la suite de plusieurs siècles .

Le Président

Si la Poésie était dans son enfance du temps d’Homère et des autres premiers Poètes Grecs, dont on ne peut se lasser d’admirer les ouvrages, il faut dire que la Poésie ressemble à ces enfants qui ont beaucoup d’esprits étant petits, et qui deviennent stupides en devenant grands.

L’Abbé

C'est une erreur. L’esprit dans les 24 enfants se fortifie toujours avec l’âge. Ceux qui sont bêtes étant grands, l’étaient aussi étant petits ; et si l’on y a été trompé, c’est que les gentillesses qu’on leur faisait apprendre par cœur couvraient leur bêtise, qui n’a commencé à paraître que quand ces gentillesses étudiées n’étant plus de saison, il a fallu qu’ils aient agi et parlé de leur chef. Mais laissons-là cette remarque, et trouvez bon que je vous fasse voir que la Poésie des Anciens a eu toutes les marques et tous les apanages de l’enfance. Les enfants parlent simplement, et ne disent des choses que ce qui s’en présente d’abord à l’esprit, sans rien approfondir. Ils ont presque toujours besoin qu’on leur serve de truchement, dès qu’ils parlent d’une matière un peu difficile ; On admire tout ce qu’ils disent, pour peu qu’il s’y trouve d’esprit et de raison ; Et enfin on leur souffre toutes sortes de libertés, à qui l’on donne même le nom de gentillesses. Des quatre cho25 ses que je viens de remarquer, les deux premières, qui est de ne rien approfondir, et d’avoir besoin d’interprètes, sont des défauts ; et les deux dernières, qui est d’être toujours admirés et toujours excusés, sont des privilèges. J’espère vous convaincre dans la suite, à mesure que nous ferons notre examen, que tout cela se rencontre dans les Anciens, et nullement dans les Modernes.

Le Président

Cependant nous avons parmi nous des Auteurs très excellents et très célèbres qui avouent hautement qu’ils doivent aux Anciens ce qu’il y a de meilleur dans leurs ouvrages.

Le Chevalier

Il faut bien le croire, puisqu’ils le disent ; mais je suis persuadé qu’ils ont encore plus d’obligation aux Modernes, quoiqu’ils ne le disent pas.

26

Le Président

Cela est bien aisé à dire.

L’Abbé

Et n’est guère plus difficile à prouver, comme j’espère vous en convaincre lorsque nous serons descendus dans le détail.

Le Président

Venons-y donc à ce détail, et faites-moi voir quelque chose qui vaille mieux que l’ Iliade et l’ Énéide . Car voilà le point de la difficulté.

Le Chevalier

Comme on n’a point voulu avoir égard aux noms des Orateurs, en parlant de l’Éloquence ; parce qu’en effet, quelques talents que sa Nature puisse donner à un homme, il est impossible de lui trouver un nom du même poids que celui de Cicéron ou de Démosthène , il faut faire la même chose dans la Poésie. Jamais 27 nom de Poète ne sonnera comme ceux d’Homère et de Virgile . Il faut même en faire autant des noms des ouvrages, et les supprimer de part et d’autre. Les noms d’ Iliade et d’ Énéide terrasseront éternellement tous les autres noms d’ouvrages que l’on voudrait leur opposer.

L’Abbé

Si l’on veut juger sans prévention, il en faut user de la sorte.

Le Président

Dans la confiance que me donne la bonté de ma cause, je veux bien me relâcher de cet avantage ; quoique je fasse peut-être mal de ne le pas conserver : puisque la force de ces grands noms que l’on veut supprimer, est une preuve convaincante du mérite extraordinaire des grands hommes qui les ont portés.

L’Abbé

S’il était possible que les noms 28 des Poètes Modernes eussent été connus des mêmes siècles que ceux des Anciens, et qu’ils ne se fussent pas acquis la même vénération, je ne demanderais pas qu’on supprimât les noms ; cela serait injuste, et je demeurerais d’accord sans peine, que les Poètes, dont les noms seraient les plus célèbres, seraient les plus excellents ; Mais puisque la chose n’est pas égale des deux côtés, il ne faut pas que les Modernes souffrent de n’avoir pas un avantage qu’il était impossible qu’ils eussent.

Le Président

Je le veux bien. Venons au fait.

L’Abbé

Commençons par Homère.

Le Président

Dans quel abîme vous allez-vous jeter ? Songez-vous qu’Homère a été et sera l’admiration de tous 29 les siècles ; que Platon, le divin Platon, le nomme le plus divin de tous les Poètes  ; qu’Alcibiade étant entré dans une école où il ne trouva point les ouvrages d’Homère, donna un soufflet au maître de cette école, que Philostrate dit que celui qui n’aime pas Homère, doit être fou ; qu’Horace le préfère à tous les Philosophes pour la Physique et pour la Morale  ; et qu’Alexandre ne trouva rien de plus digne d’être enfermé dans la précieuse cassette de Darius, que le divin Poème de l’ Iliade  ?

Le Chevalier

Permettez-moi, Monsieur l’Abbé, de répondre aux éruditions de Monsieur le Président ; je me tiens assez fort pour cela, sans qu’il soit besoin que vous vous en mêliez. Je vous dirai d’abord, qu’à l’égard de Platon, on n’a plus de foi, ni au titre de divin que l’on lui a donné, ni au titre de divin qu’il a donné aux autres : c’est un discoureur à perte de 30 vue, sans ordre, sans dessein, sans système, qui n’a pas plutôt dit qu’Homère est le plus divin de tous les Poètes, qu’il le chasse de sa République, comme un corrupteur des bonnes mœurs . Venons à Alcibiade ; ne sait-on pas quel homme c’était ? Et qui doute qu’il ne fût ravi d’avoir trouvé l’occasion de donner un soufflet à un Régent, à qui peut-être il en voulait d’ailleurs ? Pour Philostrate, que veut-il dire ? Personne ne hait Homère qui a son mérite et qui pour dire des choses un peu bizarres, n’en divertit pas moins. À l’égard d’Horace, il est visible qu’il s’est prévalu de l’erreur publique, il avait trop de sens pour trouver plus de morale et d’instruction dans les mauvais exemples des Dieux de l’ Iliade , que dans la vie et les écrits des Philosophes, et il devait dire, comme Cicéron, qu’Homère eût mieux fait, de donner aux hommes toutes les vertus des Dieux, que de donner aux Dieux tous les vices des 31 hommes. Pour Alexandre, on sait qu’il n’avait aucun goût pour la Poésie ; le grand nombre de talents qu’il donna à Chérilus, le plus méchant Poète qui fut jamais, comme Horace nous en assure, le mettait hors d’état de pouvoir faire grand honneur à Homère par son approbation.

L’Abbé

Si les ouvrages d’Homère étaient perdus, je serais fort curieux d’apprendre ce qu’en auraient dit, et ce qu’en auraient pensé ceux qui les auraient vus. Mais puisque ses ouvrages sont entre nos mains, pourquoi nous tourmenter tant sur ce que les autres en ont jugé ? Voyons-les nous-mêmes et disons ce qui nous en semble.

Le Chevalier

C’est comme si nous disputions ici des beautés de Versailles sur les descriptions qu’on nous en a données, au lieu d’aller nous-mêmes sur les lieux voir ce qui en est.

32

L’Abbé

Je dis donc qu’on peut considérer quatre choses dans les ouvrages de ce grand Poète : le sujet, les mœurs, les pensées et la diction. Comme rien ne peut arriver d’abord à sa perfection dernière ; qu’Homère à notre égard, a vécu dans l’enfance du monde, ainsi que nous l’avons déjà remarqué ; et qu’il est un des premiers qui s’est mêlé de Poésie, je n’aurai pas de peine à faire voir que quelque grand génie qu’il ait reçu de la Nature, car c’est peut-être le plus vaste et le plus bel esprit qui ait jamais été, il a néanmoins commis un très grand nombre de fautes, dont les Poètes qui l’ont suivi, quoique inférieurs en force de génie, se sont corrigés dans la suite des temps. Avant que d’examiner le sujet de l’ Iliade et de l’Odyssée, il est bon de remarquer que beaucoup d’excellents Critiques soutiennent qu’il n’y a jamais eu au monde un homme nom33 Homère, qui ait composé les vingt-quatre livres de l’ Iliade , et les vingt-quatre livres de l’ Odyssée .

Le Chevalier

Comment donc ? Ces Critiques croient-ils que ces grands poèmes se sont faits tout seuls ?

L’Abbé

Non ; mais ils disent que l’ Iliade et l’ Odyssée ne sont autre chose qu’un amas, qu’une collection de plusieurs petits Poèmes de divers Auteurs qu’on a joints ensemble. Voici comment ils s’expliquent. Ils disent que dans le temps où l’on prétend que ce grand Poète a vécu, l’histoire du siège de Troie était un sujet qui occupait tous les Poètes ; que tous les ans il paraissait vingt ou trente petits poèmes sur cette matière ; et qu’on donnait le prix à celui qui l’avait le mieux traitée. Ils ajoutent qu’il s’est trouvé des hommes dans la suite, qui ont pris plai34 sir à joindre ensemble les meilleures de ces pièces, qui leur ont donné l’ordre et l’arrangement où nous les voyons, et qui en ont formé l’ Iliade et l’ Odyssée .

Le Président

Cela est bien aisé à dire ; mais il faut des preuves quand on veut avancer un fait aussi étrange que celui-là.

L’Abbé

Ils n’ont pas de preuves convaincantes, mais ils ont de fortes conjectures. Le nom de Rhapsodies, qui signifie en Grec, un amas de plusieurs chansons cousues ensemble, n’a pu raisonnablement être donné à l’ Iliade et à l’ Odyssée , que sur ce fondement. Jamais Poète ne s’est avisé, malgré l’exemple et l’autorité d’Homère ,de donner le nom de Rhapsodies à un seul de ses ouvrages. La seconde conjecture est qu’on n’a jamais pu convenir du pays d’Homère ; et que de tout temps il y a eu sept 35 villes qui se sont disputé l’honneur de l’avoir donné au monde . Il paraît vraisemblable que la pluralité des Auteurs de ces deux Poèmes a donné lieu à cette dispute, parce que chacune de ces sept villes pouvait avoir donné la naissance à un de ceux qui en avaient composé quelque chant ou quelque livre. Pour ce qui est du nom d’Homère, qui signifie Aveugle, ils disent que plusieurs de ces Poètes étaient de pauvres gens, et la plupart aveugles, qui allaient de maison en maison réciter leurs poèmes pour de l’argent ; et qu’à cause de cela ces sortes de petits poèmes s’appelaient communément, les chansons de l’Aveugle.

Le Président

Pouvez-vous, Monsieur l’Abbé, vous donner la peine de redire toutes ses rêveries ?

36

L’Abbé

Je les ai ouïes soutenir par de très habiles gens. L’Abbé d’Aubignac que nous avons connu tous deux n’en doutait pas. Il avait des mémoires tout prêts pour faire un ample traité sur cette matière, où il prétendait prouver la chose invinciblement. On nous assure d’ailleurs qu’on travaille là-dessus en Allemagne où ces mémoires ont peut-être passé. Quoi qu’il en soit, supposé que ce soit un seul homme nommé Homère qui ait fait les quarante-huit livres qui composent l’ Iliade et l’ Odyssée , il est presque indubitable que ce n’est point ce même homme qui en a orné ces deux grands poèmes. Élien [ b ] , dont le témoignage n’est pas frivole, dit formellement que l’opinion des anciens Critiques était qu’Homère n’avait jamais composé l’ Iliade et l’ Odyssée que par morceaux, sans unité de dessein ; 37 et qu’il n’avait point donné d’autres noms à ces diverses parties qu’il avait composées sans ordre et sans arrangement dans la chaleur de son imagination, que les noms des matières dont il traitait ; qu’il avait intitulé « La colère d’Achille » le chant qui a été depuis le premier livre de l’ Iliade , « Le dénombrement des vaisseaux », celui qui est devenu le second livre ; « Le combat de Pâris et de Ménélas », celui dont on a fait le troisième ; et ainsi de tous les autres. Il ajoute que Lycurgue de Lacédémone fut le premier qui apporta de l’Ionie dans la Grèce ces diverses parties séparées les unes des autres, et que ce fut Pisistrate qui les arrangea, comme je viens de dire, et fit les deux Poèmes de l’ Iliade et de l’ Odyssée en la manière que nous les voyons aujourd’hui, de 24 livres chacun en l’honneur des 24 lettres de l’Alphabet.

Le Chevalier

Comment l’entendait donc le Pè38 re Le Bossu, qui a écrit Du Poème Épique  ? À voir le respect avec lequel ce bon Religieux parle de la construction de la Fable de l’ Iliade , il semble qu’il fasse un commentaire sur l’ Écriture sainte . Que de chimères ce bon Père s’est imaginées ! Car je ne doute point qu’Élien n’ait dit vrai.

L’Abbé

Je n’examine point si l’opinion de la pluralité des Homères est vraisemblable ou non ; ni même, si ce que dit Élien est véritable, quoiqu’il y ait lieu de le croire. Mais je dis que le doute légitime où ont été, et où sont encore beaucoup d’habiles gens sur cet article, est une preuve incontestable du peu de bonté de la fable de l’ Iliade  : Car si la construction en était, non pas divine, comme on le veut dans le Collège, mais un peu supportable, on n’aurait jamais inventé toutes les choses que je viens de dire. Que si ces choses-là sont vraies, et non pas inventées, il est 39 encore plus impossible que le hasard ait formé de divers morceaux rassemblés, une fable ou un sujet dont la construction soit admirable.

Le Président

Pour juger si la fable de l’ Iliade est belle ou non, il ne faut que la considérer en elle-même. Homère a eu dessein de composer un poème dont la lecture fût agréable, et tout ensemble utile à sa patrie, en insinuant aux Grecs que rien ne pouvait leur être plus nuisible que la discorde, ni rien de plus avantageux que d’être unis ensemble. Pour cela, il fait voir dans son Iliade que tant qu’Achille fut brouillé avec Agamemnon, toutes sortes de malheurs arrivèrent aux Grecs ; mais que lorsque ces Princes furent réconciliés, toutes choses leur succédèrent heureusement. Il déduit tout cela avec des Épisodes si bien assortis, qu’on ne sait qui domine le plus dans ce beau Poème, ou de l’agréable, ou 40 de l’utile ; perfection la plus grande qui se puisse rencontrer dans un ouvrage.

L’Abbé

Ce que vous dites là se dit par tout le monde, et est imprimé en mille endroits : cependant rien n’est moins vrai que cette belle économie .

Le Chevalier

Vous m’étonnez, car j'ai été bercé de la beauté et de la sagesse de cette fable.

L’Abbé

Vous allez voir ce qui en est. C'est dans le premier livre de l’ Iliade qu’Agamemnon maltraite Achille, en lui enlevant brutalement sa chère Briséis  : et c’est dans le dix-neuvième livre qu’Agamemnon apaise Achille, en lui envoyant des présents. Or il n’est pas vrai que depuis le premier livre de l’ Iliade jusqu’au 41 dix-neuf les Grecs reçoivent plus de dommage que les Troyens, et les armes n’ont jamais été plus journalières entre deux peuples qui se font la guerre, qu’elles le sont durant tout ce temps-là. Dans le second livre il n’arrive ni bien ni mal aux Grecs ni aux Troyens. Dans le troisième, Ménélas est vainqueur de Pâris, que Vénus retire d’entre ses mains. Dans le quatrième Pandare blesse Ménélas, et beaucoup de gens de part et d’autre perdent la vie. Dans le cinquième, Tlépolème est tué du côté des Grecs, et Vénus, qui combat pour les Troyens, est blessée à la main ; Mars reçoit un grand coup d’épée dans le ventre, et Énée est blessé d’un coup de pierre. Dans le sixième les Grecs tuent beaucoup de Troyens. Dans le septième Hector et Ajax se battent longtemps sans se rien faire ; et dans le huitième Jupiter rend les Grecs inférieurs aux Troyens. Le neuvième livre ne marque aucun avantage de part ni d’au42 tre. Dans le dixième, Ulysse et Diomède tuent Dolon et le Roi des Thraces qui venaient au secours des Troyens. Et dans l’onzième, Agamemnon est blessé par Coon, Ulysse par Socus, Diomède par Euriphile , et Machaon par Pâris . Dans le douzième, Hector entre avec les siens dans les vaisseaux des Grecs . Dans le treizième, il se fait un grand carnage de part et d’autre. Dans le quatorzième, les Troyens sont fort maltraités pendant que Junon avait endormi Jupiter . Et dans le quinzième, Jupiter s’étant éveillé, les Grecs sont mis en fuite, et repoussés dans leurs vaisseaux. Jusque-là peut-on dire que toutes sortes de malheurs sont arrivés aux Grecs, pour n’avoir pas été de bonne intelligence entre eux, puisque dans la vérité, si on y regarde de près ils ont été moins maltraités que les Troyens ; et que d’ailleurs le peu de mal qui leur arrive, vient de la haine d’un certain nombre de Dieux qui ne tâchaient 43 qu’à les perdre, et nullement de leur mésintelligence ? Il est vrai que dans le seizième livre Patrocle est tué : mais la mort d’un seul homme, qui aurait pu perdre la vie à côté d’Achille aussi bien que sous ses armes, ne peut être regardée comme un effet de la division qui avait régné jusque-là entre Achille et Agamemnon. Il est encore vrai qu’Hector est tué par Achille, et que cette mort donna un grand avantage aux Grecs sur les Troyens : mais comme cette mort n’était bien importante, que parce qu’elle devait beaucoup contribuer à la prise de Troie, si Homère avait eu en vue de faire voir les grands biens qu’apporte la concorde, il devait décrire la prise de cette ville qui mit le comble au bonheur et à la gloire des Grecs. Il n’en a rien fait ; et il emploie ses deux derniers livres à décrire les funérailles de Patrocle et d’Hector, choses qui ne servent de rien pour persuader aux peuples, que tout mal 44 leur arrive quand les Princes sont mal ensemble, et que toutes choses succèdent heureusement quand ils conservent la concorde. On peut donc conclure que la belle moralité que quelques-uns croient voir dans l’ Iliade , n’a jamais été pensée par Homère qui avait trop d’esprit pour ne la pas mieux faire sentir, s’il avait eu dessein qu’elle s’y trouvât.

Le Chevalier

Si cela est ainsi, quel a été donc le but d’Homère ?

L’Abbé

Je n’en sais rien. Car s’il avait eu en vue la gloire des Grecs, comme beaucoup d’interprètes le prétendent, il devait insérer dans son Poème, comme je viens de le dire, la prise de Troie, sans quoi tout ce qu’ils ont fait en l’assiégeant, n’est que très peu de chose ; et on ne conçoit point pourquoi il a omis la ruine de cette ville, si honorable 45 aux Grecs qu’il veut louer. S’il n’a eu en vue que la valeur et la colère d’Achille comme d’autres le veulent, il devait finir à la mort d’Hector, de même que Virgile a fini à la mort de Turnus . Pour moi, je suis persuadé qu’Homère n’a eu d’autre intention que d’écrire la guerre des Grecs contre les Troyens, et les diverses aventures qui sont arrivées pendant le siège de Troie ; le tout par pièces et par morceaux indépendants les uns des autres, comme le dit Élien , et qu’à l’égard de l’arrangement des vingt-quatre livres de l’ Iliade , c’est l’ouvrage de gens qui sont venus après lui, qui ont ôté à chacun de ces livres l’invocation et la proposition qui y étaient apparemment, afin de pouvoir les lier ensemble, ne les ayant laissées qu’au premier livre, dont le premier vers dit, « Chantez Déesse la colère d’Achille fils de Pélée », et ne conviennent qu’à ce premier, car tous les autres livres ne parlent point ou 46 presque point de cette colère. Je dois remarquer encore que cette invocation et cette proposition ne sont point de l’étendue qu’il aurait fallu qu’elles fussent pour un Poème aussi grand et aussi vaste que l’ Iliade , et qu’elles sont bien proportionnées pour servir de tête au seul premier livre. Ainsi je veux bien qu’on loue tant qu’on voudra tous les chants ou tous les livres de ce Poème séparément. Car ils renferment la plupart beaucoup d’esprit et beaucoup d’agrément : mais pour la belle constitution et la belle économie de la fable , comme je n’y en vois point, je ne puis lui donner de louange.

Le Président

Elle en aura toujours assez, sans que vous preniez la peine de lui en donner.

L’Abbé

Je ne m’y oppose en nulle sorte, 47 mais je me crois obligé de vous dire ce que je pense là-dessus. Passons aux mœurs et aux caractères des personnages qu’Homère a introduits dans ses deux Poèmes. À l’égard des mœurs, il y en a de particulières au temps où il a écrit, et il y en a qui sont de tous les temps. À l’égard des premières, quoiqu’elles semblent ridicules par rapport à celles du temps où nous sommes ; comme de voir des Héros qui font eux-mêmes leur cuisine , et des Princesses qui vont laver la lessive, il pourrait y avoir de l’injustice à les reprendre.

Le Président

Il y en aurait assurément.

L’Abbé

Il faut distinguer. Il y aurait de l’injustice à en estimer moins Homère, qui ne pouvait pas nous donner des mœurs plus polies que celles de son siècle ; mais il pourrait n’y en avoir pas à en estimer un peu moins 48 ses ouvrages que ces sortes de mœurs avilissent. Quoi qu’il en soit, je veux bien prendre plaisir à voir Agamemnon [ c ] qui exhorte Idoménée à combattre vaillamment, parce que dans les festins il a comme lui son grand pot toujours plein de bon vin pétillant pour boire tout son soûl, pendant que les Grecs aux longs cheveux n’ont que leur portion ; qu’il garde Briséis [ d ] la fille du grand Sacrificateur pour lui faire de la toile. Je trouve bon que la Princesse Nausicaa [ e ] aille à la rivière avec ses demoiselles, dans le chariot bien sonnant du Roi Alcinoos, pour y laver ses robes et celles de ses frères. Les Princes et les Princesses en usaient de la sorte ; et cela a sa beauté mais je ne puis prendre plaisir à voir le sage Nestor qui dit à Agamemnon et à Achille [ f ] , qu’il a conversé avec des gens qui valaient mieux qu’eux ; et qui ajoute, en parlant encore à Agamemnon, 49 qu’Achille est plus vaillant que lui. Cela n’est guère civil ni guère doux pour une éloquence emmiellée comme celle du vieux Nestor. Je suis offensé d’entendre Achille qui traite Agamemnon d’ivrogne et d’impudent, qui l’appelle sac à vin, et visage de chien. Il n’est pas possible que des Rois et de grands Capitaines aient jamais été assez brutaux pour en user ainsi ; ou si cela est arrivé quelquefois, ce sont des mœurs trop indécentes pour être représentées dans un Poème, où les choses se mettent, non point comme elles peuvent, mais comme elles doivent arriver pour donner de l’instruction ou du plaisir . Pour ce qui est des caractères qu’Homère donne à ses personnages, j’avoue qu’ils sont pour la plupart très beaux et très bien gardés dans tout l’ouvrage ; et c’est la partie où Homère est le plus admirable : cependant celui d’Achille, le Héros principal, me paraît mal en50 tendu. Il est, comme le remarque Horace , colère, inexorable, emporté, se moquant des lois, et croyant avoir droit de s’emparer de tout par la force des armes. Quelle nécessité y avait-il de donner tant de mauvaises qualités à son Héros ? Il semble par là qu’Homère veuille insinuer qu’il suffit à un grand Capitaine d’avoir de la valeur et les pieds bien légers, et qu’il lui est permis d’être injuste, brutal, impitoyable, sans foi, et sans loi : car qui ferait difficulté de ressembler à Achille ? Je trouve Homère inexcusable dans ce caractère qu’il a outré en mal, sans aucun besoin. Je n’examine pas les caractères des autres Héros de l’ Iliade  ; cela nous mènerait trop loin. Je passe à celui de l’ Odyssée . Le caractère d’Ulysse est tellement mêlé de prudence et de fourberie, d’héroïque et de bas qu’il est presque impossible de le bien définir. Cela est si vrai qu’on ne sait comment expliquer l’en51 droit d’HoraceUlysse demande à Tirésias, qu’il rencontre dans les Enfers, ce qu’il doit faire pour amasser des richesses. Car Tirésias lui ayant dit qu’il faut qu’il fasse la cour aux hommes riches qui n’ont point d’enfants, pour avoir leur succession, quelque scélérats et infâmes qu’ils soient ; Ulysse lui répond qu’il ne s’est pas comporté de la sorte au siège de Troie, où il a toujours disputé de la valeur et du courage avec les plus braves de l’armée. À quoi Tirésias lui ayant reparti qu’il sera donc toujours pauvre, Ulysse dit ces paroles : « Je contraindrai mon courage à souffrir ; j’en ai bien souffert d’autres. » On ne sait si Ulysse veut dire qu’il continuera sans peine à souffrir courageusement la pauvreté, plutôt que de descendre aux bassesses que lui propose Tirésias ; et qu’il a enduré des choses bien plus fâcheuses : ou bien s’il veut dire, qu’il saura plier son esprit à tout ce qu’il faudra, pour amasser 52 du bien ; et qu’il a fait d’autres bassesses bien plus grandes que celles qui lui sont proposées.

Le Président

Je ne conçois pas comment on peut donner ce dernier sens aux paroles d’Ulysse.

L’Abbé

Cependant la difficulté dont nous parlons ayant été traitée, il n’y a pas longtemps, ici à Versailles, par huit hommes, tous d’un très grand mérite, ils se partagèrent, et se trouvèrent quatre contre quatre, tous étonnés comment des gens d’esprit et de bon sens pouvaient être d’un avis contraire au leur.

Le Président

Cela ne se peut pas.

L’Abbé

Vous connaissez tous ces huit disputants. Mais si vous êtes fort étonné du sens que quatre de ces Mes53 sieurs ont donné aux paroles d’Ulysse, je ne conçois pas, moi, comment on peut leur en donner un autre. Car si Ulysse avait voulu dire qu’il a trop de cœur pour faire les bassesses qui lui sont proposées, Tirésias se serait arrêté tout court, et ne lui aurait pas fait un long détail des flatteries qu’il doit faire, et des services qu’il doit rendre pour aller à son but. Il faut nécessairement qu’Ulysse lui ait fait entendre qu’il se soumettra à toutes choses, pourvu qu’il amasse des richesses.

Le Chevalier

Par parenthèse ; il me semble que cela ne fait guère d’honneur à Horace. Nous est-il jamais revenu que dans la Suède ou dans le Danemark, pays où on n’entend pas mieux le Français que nous entendons ici le Latin, il se soit ému de semblables disputes sur le sens qu’il faut donner à quelques endroits des Tragédies de Corneille ?

54

L’Abbé

Je ne crois pas que pareil honneur arrive jamais à un Moderne. Mais pour revenir à notre affaire, si Homère avait bien déterminé le caractère d’Ulysse, on ne serait pas en peine de savoir si ce Héros était un homme de bien, ou un Fripon ; et par conséquent quel sens il faut donner au passage d’Horace.

Le Président

Vous savez qu’Homère le qualifie dès le premier vers de l’Odyssée, d’homme rusé, d’homme expérimenté, qui a bien vu des choses.

Le Chevalier

C’est-à-dire, qu’Ulysse était un homme au poil et à la plume ; un homme qui sait cheminer pour parler à la mode .

L’Abbé

Ce caractère est excellent ; mais 55 il fallait faire entendre, si c’est en bien ou en mal qu’il était rusé ; ou si c’était et en l’un et en l’autre, selon les occasions. De plus, quoiqu’il soit d’un homme souple et rusé de jouer toutes sortes de personnages quand il en est besoin, il faut pourtant que ce caractère ait des bornes, et on ne peut voir sans indignation et sans dégoût un des Héros de l’ Iliade se coucher le soir avec les pourceaux, et se battre le lendemain à coups de poing contre un vilain gueux, pour les restes de la cuisine de Pénélope . Mais laissons cela, et venons à examiner les sentiments et les pensées dont Homère a embelli ses deux Poèmes. Dans le premier livre de l’ Iliade , Vulcain dit à Junon sa mère, qu’il craint que Jupiter ne la batte. Cela n’est guère digne ni des Dieux, ni d’Homère.

Le Chevalier

Les paysans seraient bien aises 56 de savoir ce passage, et de voir qu’ils ressemblent à Jupiter quand ils battent leurs femmes.

Le Président

Ne savez-vous pas, Monsieur l’Abbé, qu’il y a du mystère dans ces paroles ?

L’Abbé

On le dit, et qu’Homère a voulu faire entendre par là, que le tonnerre bat l’air, et l’agite avec beaucoup de violence ; parce que Jupiter est le Dieu du tonnerre, et que Junon est la Déesse de l’air.

Le Chevalier

Quand il pleut, et qu’il fait soleil en même temps, les enfants disent que le Diable bat sa femme ; et quand il tonne, Homère dit que Jupiter bat la sienne. Cela me semble assez égal. Ainsi, Monsieur l’Abbé, passons à autre chose.

57

L’Abbé

Dans le même livre Achille prie Thétis sa mère que les Troyens tuent bien des Grecs . Ce caractère est d’un mauvais Prince et n’a point dû se donner au premier Héros d’un Poème. Les Modernes ne seraient pas bien reçus à en user ainsi. Dans le second livre Ménélas souhaite avec ardeur de venger les douleurs et les gémissements d’Hélène .

Le Chevalier

Ô le bon mari ! Les Ménélas de ce temps-ci ne sont pas d’une si douce nature, et les Anciens l’emportent en cela sur les Modernes.

L’Abbé

Je ne crois pas que jamais homme se soit attendri sur les gémissements d’une femme telle qu’Hélène  ; mais supposé qu’il y en ait eu d’assez sots pour cela ; fallait-il donner ces sentiments à un Héros ? Dans le troisiè58 me livre, Pâris dit à Hector [ g ] qu’il a le cœur aussi indompté qu’une hache, qui étant maniée par un homme, pénètre le bois dont il fait un navire avec art . On se contente aujourd’hui de dire qu’un homme a le cœur dur comme du fer, comme du marbre, mais on ne dit point si ce fer est une hache, une serpe, ou une épée ; si ce marbre est blanc ou noir ; s’il est d’Égypte ou des Pyrénées : on s’avise encore moins d’exprimer quel ouvrage on peut faire avec ce fer, qui ne doit être regardé là, que comme une chose extrêmement dure. Dans le livre suivant il y a une comparaison de la même nature encore plus étonnante pour la longue digression qu’elle fait. Homère raconte comment Ménélas fut blessé : « Aussitôt le sang noir [ h ] , dit-il, sortit de la plaie, comme quand une femme Méonienne ou Carienne teint de l’ivoire en pourpre, pour en faire des 59 bossettes aux brides des chevaux : cet ivoire est dans sa chambre ; et plusieurs chevaliers voudraient bien l’avoir ; mais on garde pour le Roi cet ornement qui doit faire honneur, et au cheval, et à celui qui le monte. » Le commencement de la comparaison est admirable ; et rien assurément ne ressemble mieux à du sang répandu sur une belle chair, que du pourpre sur de l’ivoire ; mais le surplus est vicieux au dernier point. Cependant c’est par là, et par les épithètes perpétuelles, dont nous parlerons tantôt, qu’Homère s’est acquis la réputation de Poète divin, de Poète fleuri, abondant et majestueux.

Le Chevalier

Nous nous avisâmes l’année dernière de nous réjouir à la campagne, avec ces sortes de comparaisons à longue queue, à l’imitation du divin Homère. L’un disait : Le teint de ma Bergère ressemble aux fleurs d’une prairie où paissent des vaches bien grasses, qui donnent du 60 lait bien blanc, et dont on fait d’excellents fromages. L’autre disait : Les yeux de ma Bergère ressemblent au Soleil qui darde ses rayons sur les montagnes couvertes de forêts, où les Nymphes de Diane chassent des sangliers, dont la dent est fort dangereuse ; et un autre disait Les yeux de ma Bergère, sont plus brillants que les étoiles, qui parent les voûtes du firmament pendant la nuit, où tous les chats sont gris.

Le Président

Vous vous divertissiez là à peu de frais, car il n’est pas fort difficile de faire de ces sortes de galimatias à perte de vue.

Le Chevalier

Je ne vous ai pas dit une seule comparaison qu’on ne puisse opposer à celles que Monsieur l’Abbé a rapportées : les corps des unes et des autres sont également raisonnables ; et les queues également im61 pertinentes. Mais à propos de comparaison, on dit qu’Homère compare Ulysse, qui se tourne dans son lit, ne pouvant sommeiller, à un boudin qui rôtit sur le gril.

L’Abbé

Cela est vrai.

Le Chevalier

Croyez-vous, Monsieur le Président, que si les Poètes d’aujourd'hui ne font plus de semblables comparaisons, ce soit par la difficulté de les faire, et que ce ne soit pas plutôt par un pur effet du bon sens qui y répugne, et par la crainte de se faire moquer de tout le monde ? Cependant il n’y a qu’heur et malheur à hasarder des impertinences. Elles tombent d’elles-mêmes ordinairement ; mais si elles font tant que de se maintenir pendant un temps considérable, elles se font admirer ensuite à proportion de leur extravagance.

62

Le Président

J’avoue que si les Poètes d’aujourd'hui mettaient dans leurs ouvrages les mêmes beautés dont Homère a orné les siens, par exemple de ces comparaisons que vous appelez des comparaisons à longue queue, j’avoue, dis-je, que l’on se moquerait d’eux, mais je dis en même temps que si Homère s’était servi de comparaisons aussi sèches et aussi écourtées que celles de nos Poètes on se serait moqué de lui. En voici la raison c’est que le goût des Grecs, et des Grecs du temps d’Homère, était bien différent du nôtre. Il ne faut pas être fort habile pour savoir que le langage des Orientaux est tout plein de figures, de similitudes, de métaphores, de paraboles et de comparaisons  ; qu’ils ne s’expriment presque jamais simplement et que les choses qu’ils disent en donnent presque toujours encore d’autres à entendre qu’ils ne disent pas. 63 Leur esprit tout de feu ne peut se contenter d’un seul sens dans un discours. Il n’y aurait pas de quoi occuper la vivacité de leur esprit et l’activité de leur attention. Ils veulent voir en même temps plusieurs images différentes. Les esprit du pays où nous sommes sont tournés d’une manière tout opposée, ils ne veulent ou ne peuvent comprendre qu’une seule chose à la fois, encore faut-il qu’elle soit exprimée bien nettement et avec une grande précision, la moindre superfluité les blesse ou les embarrasse. Il est vrai qu’un style de cette espèce est excellent pour l'usage ordinaire, et particulièrement pour dresser des contrats où il ne faut rien de superflu, ni de sujet à la moindre équivoque ; mais assurément pour la grande éloquence, et surtout pour la belle et noble Poésie, il faut quelque chose au-delà du pur, du sec et du simple nécessaire, les figures en font toute la grâce et toute la beauté . Je vais me servir 64 d’une comparaison que vous ne sauriez rejeter, puisque c’est vous-même qui me la fournissez ; N’est-il pas vrai que si dans une grande cérémonie vous voyez paraître une Princesse dont la robe n’irait précisément que jusqu’à terre, vous la trouveriez mesquinement vêtue ; qu’au contraire si sa robe avait une queue bien longue et bien traînante vous y trouveriez de la beauté, de la noblesse et de la magnificence ? D’où vient que vous n’avez pas le même goût pour les comparaisons où vous voulez qu’il n’y ait rien de superflu, rien de surabondant et au-delà de ce qu’il faut pour exprimer la juste convenance des choses comparées ; en un mot, pourquoi ne pouvez-vous les souffrir lorsqu’elles ont de longues queues ?

Le Chevalier

Voilà qui me semble bon, qu’en dites-vous, Monsieur l’Abbé ? nous l’avons mené battant jusqu’ici, mais 65 il commence à prendre sa revanche ; à vous la balle, s’il vous plaît, je n’y suis plus.

L’Abbé

Il est vrai que les longues queues ont bonne grâce aux robes des Princesses, et même aux robes de toutes les personnes de qualité, et cette comparaison prouve très bien que les discours graves et sérieux doivent avoir plus d’étendue, plus d’ornements, et plus de pompe que les discours simples ou familiers. Mais il faut que ces ornements ou ces queues, pour demeurer dans notre comparaison, soient de la même étoffe et de la même couleur que les robes dont elles font partie ; car si l’on cousait une queue de brocart à une robe de velours, ou une queue d’étoffe jaune à une robe d’étoffe verte ; il est certain que ces queues, quelque longues qu’elles fussent, seraient désagréables et ridicules, et même plus ridicules plus elles seraient lon66 gues. Or je soutiens que les queues des comparaisons d’Homère ne sont point de la même couleur ni de la même étoffe que le corps des comparaisons où elles sont attachées ; et c’est de quoi je me plains beaucoup plus que de leur longueur exorbitante. Venons à l’application, Homère dit que la cuisse de Ménélas, qui est fort blanche et sur laquelle coule son sang, ressemble à de l’ivoire que l’on a teint en pourpre, voilà le corps de la comparaison où il n’y a rien que de très beau, de très juste et de très agréable. Il est dit ensuite que cet ivoire est taillé en bossettes de brides de chevaux, quel rapport cela a-t-il avec la cuisse d’un homme teinte de sang, que ces bossettes sont enfermées dans le cabinet d’une femme Carienne ou Méonienne, que les Chevaliers voudraient bien les avoir, et enfin qu’elles sont réservées pour les Rois et pour servir d’ornement et au cheval et à celui qui le mène ? Tout cela encore une fois a-t-il quel67 que rapport à la cuisse de Ménélas, et ne peut-on pas dire que la queue de cette comparaison n’est point de la même couleur, ni de la même étoffe que l’habit où elle est attachée ?

Le Chevalier

Elle me paraît de trois ou quatre couleurs différentes, et quand elle finit je ne sais où je suis, ni comment je me trouve avec ces bossettes, ces Rois et ces Chevaliers dans le cabinet d’une femme Carienne ou Méonienne, à l’occasion d’un homme blessé à la cuisse.

L’Abbé

Voyons, s’il vous plaît, comment Virgile en a usé en pareille rencontre. Il compare la rougeur qui couvrit le beau visage de Lavinie en entendant parler d’Énée [ i ] à de l’ivoire qu’on teint en pourpre : Voilà à peu près la comparaison 68 d’Homère. Lavinie, dit Virgile, écouta la voix de sa mère ayant les joues brûlantes et toutes baignées de larmes. Une vive rougeur, poursuit-il, y porta le feu et courut sur tout son visage, de même que lorsque quelqu’un teint en couleur de pourpre, rouge comme du sang, l’ivoire qui vient des Indes . Le corps de la comparaison est que le visage de Lavinie devint rouge comme de l’ivoire qu’on teint en pourpre. Virgile y ajoute pour ornement, que cet ivoire vient des Indes, et que cette couleur de pourpre est rouge comme du sang, rien n’est de mieux que ces épithètes, et rien n’est de plus conforme au génie de la Poésie qui doit peindre au naturel toutes les choses dont elle parle ; ces embellissements sont de la même nature que le corps de la comparaison, elles y ramènent l’esprit loin de l’en écarter, et elles ne font que rendre les images plus vives et plus sensibles.

69

Le Chevalier

Il paraît que Virgile était de notre goût, puisqu’il a retranché de sa comparaison l’allonge qu’Homère a mise à la sienne ; car je ne doute point qu’il n’ait pris sa comparaison dans Homère .

L’Abbé

Pour achever de répondre à l’objection de Monsieur le Président, je dirai après être demeuré d’accord que les Orientaux aiment le langage figuré et qu’Homère a dû se conformer au génie de sa nation, qu’il est peut-être le seul qui abusant de la liberté que se donne le style oriental ait fait des comparaisons de la nature de celles que nous venons d’examiner ou du moins avec des écarts aussi étranges. Les livres saints où ce langage est dans sa plus grande beauté et dans sa plus grande force n’en fournissent aucun exemple, aucun Poète ni sacré ni profa70 ne ne s’est exprimé de la sorte, et c’est en partie par ces endroits-là qu’Homère s’est attiré la louange de n’avoir suivi aucun modèle et de n’avoir été imité de personne.

Le Chevalier

Allons, Monsieur l’Abbé, passons à autre chose.

L’Abbé

Dans le même livre [ j ] il y a une digression sur un arc, qui est admirable. « Ces paroles ayant persuadé le fils de Lycaon, dit Homère, il prit son arc bien poli, fait des cornes d’une chèvre sauvage, qui faisait de grands sauts, et qu’il avait autrefois atteinte sous la poitrine lorsqu’elle sortait d’un rocher où il l’attendait. Or cette chèvre tomba à la renverse sur une pierre ; et ses cornes, qui étaient longues de seize palmes, furent accommodées par un ouvrier polisseur de cornes, qui leur mit des 71 bouts dorés, après avoir bien poli le tout, le fils de Lycaon ayant bandé cet arc, en l’appuyant sur terre etc. » Dans le cinquième livre il dit que Capanée amena des chevaux qui n’avaient pas le pied fourchu. Dans le même livre où Mérion tue le fils d’un Charpentier, il est dit « qu’il le blessa à la fesse droite, et que le dard passant sous l’os, allait jusqu’à la vessie. » Je ne crois pas qu’aucun Poète moderne ait parlé d’une semblable plaie.

Le Chevalier

C’est ce qui vous trompe. Voici une épitaphe que j'ai lue quelque part.
Ci-gît Nicolas Champion
Qui tombant sur le croupion
Se fit, soit dit sans vous déplaire,
Deux trous sans conter l’ordinaire.

L’Abbé

Il y a apparence que c’est un fait véritable, auquel le Poète a cru ne 72 devoir rien changer ; mais Homère était le maître de ces blessures, et ne devait pas en faire de si ridicules.

Le Président

Cependant une des choses qu’on a le plus admirées dans Homère c’est la variété inconcevable des blessures qu’il fait recevoir à ses Héros, par où il a fait voir qu’il avait une connaissance parfaite de l’Anatomie .

L’Abbé

Faut-il être bien savant en Anatomie, pour savoir qu’un homme a un os au-dessus de la vessie ? ne trouvez-vous point encore qu’Homère a montré sa science, quand il a dit que les talons de Ménélas étaient à l’extrémité de ses jambes [ k ] , voilà s’acquérir bien aisément la réputation de bon Anatomiste.

Le Chevalier

J’ai impatience de vous voir venir à l’ Odyssée . Je suis sûr que les 73 remarques en seront encore plus divertissantes.

L’Abbé

Vous avez raison, car ce Poème est fort comique , à le regarder par rapport à nos mœurs [ l ] . Minerve trouve les Amants de Pénélope, qui jouaient aux dés devant sa porte, assis sur des peaux de bœufs qu’ils avaient tués eux-mêmes. Cette Déesse ayant pris la forme du Roi des Taphiens, va trouver Télémaque, qui le reçoit avec beaucoup de respect, et lui demande sur quel vaisseau il a passé dans l’Île d'Ithaque, ne croyant pas qu’il y soit venu à pied. Il dit que le Roi Laërte père d’Ulysse était alors à la campagne avec une vieille servante qui lui apprêtait son boire et son manger lorsqu’il était las de s’être longtemps promené dans ses vignes. Télémaque interrogé par Minerve, s’il croit être véritablement le fils d’Ulysse, ré74 pond qu’il n’y a personne qui puisse savoir certainement qui est son père ; mais que sa mère lui a dit que c’est Ulysse qui est le sien.

Le Chevalier

Nos paysans disent tous les jours la même chose ; mais ils le disent en riant et pour se divertir. Est-il possible qu’Homère ait pu le dire sérieusement ?

L’Abbé

Dès le matin Télémaque sort [ m ] , après avoir chaussé de beaux souliers ; il assemble son conseil, où il représente que les Amants de sa mère mangent ses bœufs, ses moutons, et ses chèvres grasses ; qu’il ne se soucierait pas que d’honnêtes gens, tels que sont ceux de son conseil les mangeassent, parce qu’il sait qu’ils les paieraient bien, ce qu’il ne peut pas espérer des Amants de sa mère ; et tout cela, il le dit en pleurant. 75 Pénélope disait à ses Amants qu’ils attendissent qu’elle eût achevé sa toile, dont elle voulait faire un drap pour ensevelir son père, ne voulant pas que ses Voisines lui reprochassent qu’un homme aussi riche que son père n’eût pas un drap pour être enseveli [ n ] . Télémaque étant chez Nestor, voulait s’en aller et rentrer dans ses vaisseaux ; Mais Nestor le retint, lui disant qu’il semblerait qu’il n’eût pas chez lui des matelas et des couvertures pour le coucher. Télémaque alla donc coucher dans une galerie bien résonnante et le Roi Nestor alla coucher au haut de la maison, dans un lieu que sa femme lui avait préparé.

Le Chevalier

Quelle pauvreté ! quelle misère en toutes façons ! et de la part du Poète, et de la part des Princes dont il parle.

76

L’Abbé

Le lendemain Nestor [ o ]  étant sorti de son lit alla s’asseoir devant sa porte sur des pierres bien polies et luisantes comme de l’onguent. Ensuite il envoie quérir un fondeur pour dorer les cornes d’un bœuf qu’il voulait sacrifier. L’ouvrier apporte ses enclumes, ses marteaux, et ses tenailles ; et Nestor lui donna l’or dont il dora les cornes du bœuf.

Le Chevalier

On dit qu’Homère savait toutes choses et qu’il est le père de tous les arts : mais assurément il ne savait pas dorer. A-t-on besoin pour cela, d’enclumes, de marteaux et de tenailles ?

L’Abbé

Rien n’est moins vrai qu’Homère ait su les Arts, ou du moins qu’il les ait sus mieux que le commun du monde. Cet endroit commence à 77 nous le faire voir ; j’espère vous en convaincre entièrement dans la suite. Ulysse va tous les soirs soupirer pour sa chère Pénélope, en se tournant vers le Royaume d’Ithaque, où elle était [ p ]  ; et ensuite il allait coucher avec la Nymphe Calypso.

Le Chevalier

Voilà un bel exemple de l’amour conjugal, car on dit qu’il fit cette vie-là pendant sept ans.

L’Abbé

Le sixième livre de l’ Odyssée , où la Princesse Nausicaa, fille du Roi Alcinoos, va laver la lessive est délicieux d’un bout à l’autre. La Princesse représente à son père, qu’il est bienséant qu’un Roi comme lui soit vêtu proprement quand il va au Conseil ; qu’elle a le soin de blanchir les robes de ses trois jeunes frères, qui en veulent avoir de blanches tous les jours pour aller au bal ; 77 et qu’ainsi elle le prie de lui prêter ses mules et son chariot haut et rond, pour s’en aller à la rivière etc. Ulysse ayant été éveillé par le cri que firent les servantes de la Princesse en voyant tomber leur ballon dans l’eau, s’en vint tout nu à elles, comme un Lion de montagne, qui se fiant sur ses forces, s’approche des bœufs et des cerfs sauvages. Il avait arraché avec sa grosse main, une grande branche bien touffue dont il se cachait le mieux qu’il lui était possible. Les filles s’enfuirent, mais la Princesse demeura ferme. Ulysse lui dit en l’abordant, qu’il croit qu’étant si belle et si grande, son père, sa vénérable mère, et ses bienheureux frères sont bien aises quand ils la voient danser. Nausicaa dit à Ulysse, en l’entretenant dans le chemin, que ceux qui la verront accompagnée d’un homme si bien fait, croiront qu’elle l’a choisi pour son époux, mais qu’un tel jugement l’offenserait ; parce qu’elle 79 n’approuve point qu’une fille couche avec un homme avant que de l’avoir épousé. Quand vous serez entré dans le Palais, continue la Princesse Nausicaa, vous irez trouver ma mère qui file à la lueur du feu. Auprès d’elle est la chaise de mon père, où il s’assied comme un Dieu, quand il se met à boire. Mais je crois que voilà assez parlé de l’ Odyssée .

Le Chevalier

Point du tout. Continuez, je vous prie. J’aime à voir Homère par les endroits où vous nous le montrez. Il est vrai que Monsieur le Président souffre beaucoup ; mais il nous le pardonnera.

Le Président

Vous voyez que je ne dis mot, et que je ne vous trouble pas dans vos plaisirs.

L’Abbé

La Princesse Nausicaa [ q ] étant ar80 rivée chez le Roi son père, ses frères semblables à des Dieux dételèrent les mules et portèrent les robes dans le Palais [ r ] , dont les murs étaient d’airain, la porte d’or, ayant à ses côtés des chiens d’argent, immortels, et non sujets à vieillir, que le sage Vulcain avait faits pour garder la maison du magnanime Alcinoos .

Le Chevalier

Vous vous moquez, Monsieur l'Abbé, voilà une chose bien remarquable, que des chiens d’argent soient immortels et ne vieillissent point. Aimez-vous bien que ces chiens d’argent soient mis là pour garder le Palais d’Alcinoos ? Mais comment peut-on concevoir qu’un Roi dont le Palais est d’airain, qui a des portes d’or et d’argent, n’ait pas des Palefreniers pour dételer les mules de son chariot, et qu’il faille que ses enfants les détellent eux-mêmes ?

81

L’Abbé

Cela est étonnant : mais ne faut-il pas qu’il y ait du merveilleux dans un Poème  ? Ensuite est la description du beau jardin d’Alcinoos .

Le Chevalier

Est-il vrai qu’Homère ne lui donne que quatre arpents ?

L’Abbé

Pas davantage : encore ces arpents-là étaient-ils moins grands que les nôtres. La description que vous en avez vue dans le Poème de Louis Le Grand est très fidèle et très exacte. Ulysse étant parvenu dans la chambre de la Reine, alla s’asseoir à terre parmi la poussière auprès du feu, d’où Alcinoos par l’avis d’un de ses Conseillers homme fort sage, et qui trouvait qu’il n’était pas honnête de laisser là un étranger, alla le relever, et le fit asseoir dans une chaise garnie de clous 82 d’argent. Le Roi [ s ] , pendant le souper, fait un long discours à Ulysse, où je crois qu’il y a du sens, mais où je n’en vois point du tout. Ulysse prie qu’on le laisse manger, parce qu’il en a besoin, et qu’il n’est pas un Dieu. Ensuite on le mène coucher dans une galerie bien résonnante. Pendant le repas qui se fit le lendemain [ t ] , un Musicien chante les amours de Mars et de Vénus, où l’on voit que Vulcain forge sur une grosse enclume des liens aussi menus que des toiles d’araignée.

Le Chevalier

Le père de tous les arts peut-il parler ainsi ? Il est bien besoin d’une grosse enclume pour faire des liens aussi menus que des toiles d’araignée ? Le bonhomme savait que les Orfèvres et les Forgerons ont de grosses enclumes, il ne faut pas lui en demander davantage.

83

L’Abbé

Ulysse coupe un morceau de cochon qu’il donne à manger au Musicien qui était derrière lui, lequel en fut bien aise [ u ] . Alcinoos demande à Ulysse de quel nom son père, sa mère, et ses voisins l’appellent ; car, ajoute-t-il, il n’y a point d’homme qui n’ait un nom, soit qu’il ait du mérite ; soit qu’il n’en ait point.

Le Chevalier

C’était dire à Ulysse, que quand même il serait le plus grand bélître du monde, comme il en avait un peu la mine, il ne laisserait pas d’avoir un nom. Je sais bien que du temps d’Homère ces sortes de réflexions étaient regardées comme des sentences très belles et très morales, que la plupart de ceux qui les lisent, en enrichissent leurs recueils, et qu’il n’y a pas bien longtemps qu’elles auraient fait une gran84 de beauté dans une harangue ou dans quelque autre ouvrage ; mais je suis sûr qu’on se moquerait aujourd’hui d’un homme qui les mettrait en œuvre.

L’Abbé

La réflexion d’Alcinoos est sérieuse : mais voici quelque chose qui est bien joli [ v ] . Polyphème ayant demandé à Ulysse comment il s’appelait, Ulysse lui dit qu’il s’appelait Personne. Le même jour Ulysse creva l’œil à Polyphème, qui fit de si grands cris, que tous les Cyclopes accoururent à son secours. Ces bonnes gens lui ayant demandé qui étaient ceux qui l’avaient outragé, Personne répondit Polyphème ; ce que les Cyclopes ayant entendu, ils s’en allèrent, sans approfondir davantage cette énigme ; disant tous, que puisque personne ne l’avait ainsi maltraité, c’était Jupiter qui l’avait puni ; et qu’il fallait qu’il se recommandât au Dieu Nep85 tune.

Le Chevalier

Quand on a douze ans passés peut-on prendre plaisir à de tels contes  ?

L’Abbé

Ulysse étant sur la mer, Homère dit que [ w ] le Soleil se coucha ; et qu’on ne vit plus goutte dans les rues.

Le Chevalier

Dans les rues ?

Le Président

C’est une manière poétique d'exprimer l’arrivée de la nuit ; et le même vers qui dit cela, est en vingt autres endroits.

L’Abbé

J’en demeure d’accord, mais il n’en est pas moins mal placé en cet endroit, ni presque en tous les autres. Agamemnon dit à Ulysse, qu’il fut assommé comme un bœuf par Égisthe ; et que ceux qui l’ac86 compagnaient furent tués comme des cochons qu’un homme riche fait tuer pour une noce, ou pour une fête, ou pour un festin ou chacun apporte son plat.

Le Chevalier

Je veux bien que les gens d’Agamemnon soient tués comme des cochons, quoique la comparaison ne soit pas fort noble : mais qu’importe pourquoi ces cochons sont tués ?

L’Abbé

Le vaisseau d’Ulysse étant brisé, il se mit à cheval sur le mât que le vent porta vers la Charybde [ x ] , justement dans le temps que l’eau s’élevait. Ulysse craignant alors de tomber au fond quand l’eau viendrait à redescendre, se prit à un figuier sauvage, qui sortait du haut du rocher, où il s’attacha comme une chauve-souris et où il attendit ainsi suspendu, que son mât qui était 87 allé à fond revint sur l’eau : et quand il le vit revenir, il fut aussi aise qu’un Juge qui se lève de dessus son siège pour aller dîner, après avoir jugé plusieurs procès.

Le Chevalier

Que dites-vous de cette comparaison, Monsieur le Président ? Avez-vous cru quelquefois ressembler à un homme suspendu à un figuier sauvage, et qui voit revenir son mât sur l’eau, quand vous vous leviez de votre siège pour aller dîner ? Il y a là quelque chose de plus que de la Poésie.

Le Président

Je vous dis encore une fois qu’il n’y a rien qu’on ne tourne en ridicule quand on s’y prend comme vous faites.

L’Abbé

Est-ce que je ne traduis pas fidèlement le texte d’Homère  ?

88

Le Président

Ce que vous dites en est bien la substance, mais il faudrait voir comment cela est énoncé dans le Grec .

Le Chevalier

N'y a-t-il pas dans le texte Grec des mots Grecs qui répondent aux mots Français dont Monsieur l’Abbé s’est servi ?

Le Président

Cela est vrai.

Le Chevalier

Est-ce que les mots qui signifient un mât, un Juge, un dîner et des procès sont si charmants en Grec, qu’on ne voie point l’impertinence qu’ils expriment ?

Le Président

Vous n’y êtes pas, c’est qu’Homère donne à tout cela un tour si agréable qu’on ne peut pas, quand 89 on entend bien le Grec, n’en être pas charmé.

Le Chevalier

Vous vous moquez. Dès le moment qu’Homère, tout Homère qu’il est, veut trouver de la ressemblance entre un homme qui se réjouit de voir son mât revenir sur l’eau, et un Juge qui se lève pour aller dîner après avoir jugé plusieurs procès, il ne saurait dire qu’une impertinence, quelque tour qu’il donne à son discours.

L’Abbé

Minerve ayant changé l’air et le visage d’Ulysse , ce Héros va trouver Eumée son porcher qui était assis devant sa porte, et qui raccommodait ses souliers. Les chiens d’Eumée aboyèrent fort, et firent grande peur au Héros, qui se coucha par terre, et laissa tomber son bâton. Le porcher en se levant pour chasser les chiens, laissa tomber le 90 cuir qu’il coupait, et fit retirer les chiens à coups de pierre. Il demanda ensuite à Ulysse, comment il était venu dans l’Île ; car je ne crois pas, dit-il, que vous y soyez venu à pied.

Le Chevalier

Ce porcher n’était pas un niais.

L’Abbé

Le divin porcher, c’est l’épithète que lui donne Homère, fit souper le divin Ulysse, et le mit coucher avec les pourceaux aux dents blanches. Ce porcher, dans un récit qu’il fait, parle d’une île nommée Syrie [ y ] , qu’il dit être sous le Tropique ; cependant cette île est dans la mer Méditerranée, et par conséquent éloignée du Tropique de plus de trois cents lieues.

Le Président

Permettez-moi, Monsieur l’Abbé, de vous dire que vous vous trom91 pez. Le texte porte que dans cette île se voient les conversions du Soleil et les interprètes assurent que cela ne signifie autre chose, sinon que dans cette île il y avait un cadran où l’on voyait les tours et retours du Soleil par le moyen des Tropiques qui y étaient marqués.

L’Abbé

Je n’ignorais pas cette interprétation, mais elle est tellement tirée par les cheveux, que je n’ai pas cru m’y devoir arrêter. Si Homère avait voulu parler de ce cadran, il n’aurait pas manqué de le décrire, mais ce qui ne reçoit point de réponse, c’est que Phérécide, l’auteur de ce cadran, comme dit Diogène Laërce dans la vie de ce Philosophe, n’est venu au monde que plus de trois cents ans après Homère . Ainsi la bizarre explication que vous nous apportez ne peut servir à autre chose qu’à faire voir jusqu’où vont les efforts des Interprè92 tes pour justifier les Auteurs sur lesquels ils travaillent.

Le Chevalier

Il est vrai qu’il n’y a point de tours de reins qu’ils ne se donnent pour redresser leur homme quand il trébuche, ou pour le relever quand il est tombé.

Le Président

Supposé qu’Homère eût mis l’île dont nous parlons sous le Tropique et qu’il eût fait la faute de Géographie que vous lui reprochez, croyez-vous que ce fût une faute bien considérable ? Vous savez qu’Aristote distingue si judicieusement dans sa Poétique les fautes que le Poète fait contre son art d’avec celles qu’il fait contre les autres Arts . Il dit que les premières sont inexcusables, parce qu’elles font voir que le Poète n’est pas Poète, mais que les autres sont peu considérables, parce qu’elles marquent seulement qu’il y 93 a quelque art qu’il ne possède pas parfaitement, ce qui ne l’empêche pas d’exceller dans celui de la Poésie.

L’Abbé

Il n’y a pas de doute que les fautes que fait un Poète contre les règles de son art lui font plus de tort que celles qu’il fait contre les autres Arts. Mais je ne demeure point d’accord que ces dernières fautes soient peu considérables. Un Poète et particulièrement un Poète épique doit parler pertinemment de toutes les matières qu’il traite dans son poème, ou bien il se mêle d’un métier dont il est indigne. Il faut qu’il connaisse les choses de la Nature, qu’il n’ignore rien de ce qu’il y a de plus beau dans tous les Arts et qu’il en parle de telle sorte que ceux qui en font profession avec le plus de succès voient dans ses ouvrages tout ce qu’ils en savent, et même quelque chose au-delà, c’est-94 à-dire, les premiers principes de leurs Arts, qu’ils suivent, et qu’ils observent bien souvent sans les connaître à fond. Voilà ce qui a fait appeler le poème épique, le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Car il ne faut pas s’imaginer que le talent de faire d’excellents vers, ni même l’enthousiasme dont on veut que soient saisis ceux qui les font, aient seuls fait donner un nom si honorable à ce genre de Poésie . De là vient que les interprètes dont nous parlons, qui savent combien il y va de l’honneur des Poètes qu’ils expliquent, d’avoir bien entendu les matières qu’ils ont traitées, se donnent tant de peine à rectifier ce qu’ils disent, et à nous les donner, non tels qu’ils sont, ce qui devrait leur suffire, mais tels qu’ils devraient être.

Le Chevalier

Je ne doute point, Monsieur l’Abbé, que vous n’ayez raison et qu’Homère n’ait ignoré la véritable situa95 tion de l’île dont il parle. Comme apparemment il ne savait pas jusqu’où s’étend la mer Méditerranée , il a cru faire merveilles de mettre cette île sous le Tropique, pour faire entendre qu’elle était bien éloignée. Nous naissons au milieu des sphères et des cartes Géographiques, qui nous enseignent dès notre enfance la véritable situation de tous les pays, et nous croyons mal à propos qu’il en a été de même du temps d’Homère.

L’Abbé

Cela est vrai, et je ne relèverais pas les fautes de cette nature, comme je fais, si l’on ne voulait point nous faire accroire qu’Homère n’a rien ignoré des choses de la Nature, et qu’il est le père de tous les Arts . Visions qu’on a pu avoir dans les siècles passés, mais qui ne sont plus supportables dans le temps où nous sommes.

96

Le Chevalier

Ne vous donnez pas la peine, Monsieur l’Abbé, de prouver ces sortes de vérités ; continuez plutôt vos remarques sur l’ Odyssée .

L’Abbé

Télémaque arrivant chez Eumée, lui demande si Pénélope sa mère n’a point épousé quelqu’un de ses Amants, et il ajoute que le lit d’Ulysse doit être plein d’araignées, faute de gens qui y couchent [ z ] .

Le Chevalier

Si cela est fort joli en Grec, il ne l’est guère en Français.

L’Abbé

Ulysse est reconnu par son chien, qui ne l’avait point vu depuis vingt ans [ aa ] . Cependant Pline assure que les chiens ne passent jamais quinze ans.

97

Le Chevalier

Voilà un grand scandale, Monsieur le Président, de voir deux Anciens se contredire de la sorte. On sait bien qu’il faut qu’Homère ait raison, comme le plus ancien ; cependant je ne laisserais pas de parier pour Pline ; et je ne trouve point d’inconvénient qu’Homère, qui est mauvais Astronome et mauvais Géographe, ne soit pas fort bon Naturaliste.

Le Président

Tout beau, Monsieur le Chevalier. Aristote dont le témoignage vaut bien celui de Pline, après avoir dit que les chiens vivent ordinairement quatorze ans, ajoute qu’il y en a qui vivent jusqu’à vingt comme celui d’Ulysse  ?

Le Chevalier

Qui ne voit que cette exception n'est ajoutée que pour ne pas contredire Homère  ?

98

L’Abbé

Ce chien était sur un tas de fumier devant la porte du Palais d’Ulysse .

Le Chevalier

Un tas de fumier devant la porte d’un Palais ?

Le Président

Pourquoi non ? puisque la plus grande richesse des Princes de ce temps-là consistait en terres et en bestiaux, il ne faut point trouver étrange qu’ils eussent beaucoup de fumier devant leurs portes.

Le Chevalier

Je le veux bien : mais demeurez donc d’accord que les Princes de ce temps-là ressemblaient bien aux paysans de ce temps-ci. Et comme il doit y avoir quelque proportion entre les Poètes et ceux dont ils célèbrent les grandes actions ; ne pourrait-on pas 99 dire en parlant d’Homère et de ses Héros, à gens de village trompette de bois  ?

Le Président

Que dites-vous-là, Monsieur le Chevalier ?

Le Chevalier

Je dis un proverbe, et je sais que cela n’est pas poli, mais je m'explique et crois dire la vérité, quoi qu’il en soit ; revenons à notre tas de fumier et au vieux chien qui était dessus.

L’Abbé

Homère dit qu’il était tout mangé de Tiques, faute d’avoir été soigné par les servantes et par les valets de Pénélope . Au sujet de la négligence de ces servantes et de ces valets, il dit que Jupiter ôte aux hommes la moitié de leur esprit et de leur vertu, quand ils deviennent esclaves. Cette réflexion est admi100 rable, et une des plus belles qui se firent jamais ; mais voyez où elle est mise, et à quelle occasion le Poète prend des sentiments si élevés. Homère décrit ensuite le combat d’Ulysse avec Irus : c’est un endroit incomparable. Il y avait, dit Homère, un vilain Gueux dans la ville d’Ithaque, nommé Arnée, c’était le nom, ajoute-t-il, que lui avait donné sa vénérable mère quand il naquit.

Le Chevalier

Homère dit-il que la mère de ce Gueux était vénérable ?

L’Abbé

C’est l’épithète qu’il lui donne. Si vous étiez versé dans la lecture d’Homère, cela ne vous étonnerait point ; presque partout où il emploie le mot de mère, il y joint l’épithète de vénérable, parce que la qualité de mère mérite du respect, sans se mettre en peine si cette épi101 thète convient au fait particulier dont il s’agit. Nous examinerons tout à l’heure ces manières poétiques, quand nous parlerons de son style et de sa versification. Ce Gueux voyant Ulysse couché sur le pavé du vestibule, lui dit, « Ôte-toi de là, vieillard, que je ne t’en fasse sortir en te tirant par le pied. Ne vois-tu pas qu’ils me font tous signe de te traîner dehors ? Crois-moi, sors vite, que nous n’ayons dispute, et que nous n’en venions aux mains. Le vestibule est assez grand, lui répond Ulysse, pour y tenir tous deux. Tu n’es qu’un vagabond, aussi bien que moi : et les Dieux ont soin que l’abondance se rencontre partout. Cependant ne me touche pas davantage, que je ne me fâche, et que je ne te mette l’estomac et les lèvres tout en sang. » Ensuite se fait le combat qui fait rire de bon cœur les Amants de Pénélope, et tous ceux qui le lisent. Pénélope demande à Ulysse qu’elle ne connaissait 102 pas, qui il est, et qui sont ceux de qui il a reçu la vie ? Car, lui dit-elle, vous n’êtes pas né d’un vieux chêne, ni d’une pierre.

Le Chevalier

Elle devait ajouter qu’on ne l'a pas aussi trouvé sous un chou.

L’Abbé

Ulysse lui dit qu’il était né dans l’Île de Crète, dont il fait une longue description fort inutile. Il ajoute qu’Ulysse passa chez lui en allant au siège de Troie ; ce qui fit pleurer Pénélope . Cet endroit est très beau ; mais la description qu’il fait de la douleur tendre de cette Princesse est bien étrange. « Son corps, dit-il, se liquéfia ; comme la neige se liquéfie sur les hautes montagnes quand Eurus la liquéfie, et que de cette neige liquéfiée les fleuves se remplissent. Car c’était ainsi que se liquéfiaient les belles joues de Pénélope . » Ce que je vous dis là est traduit mot à mot.

103

Le Chevalier

Il faut que le mot grec qui signifie liquéfier ait bien des charmes pour ne déplaire pas, étant répété tant de fois en si peu d’espace.

L’Abbé

Pénélope, femme divine étant allée à son garde-meuble, monta sur le plancher, fait de bois de chêne : l’ouvrier, ajoute-t-il, l’avait poli fort savamment, et l’avait posé de niveau avec les seuils et y avait mis une porte luisante.

Le Chevalier

Il faut bien aimer à causer, pour faire la description d’un garde-meuble. Il est vrai peut-être, que sans cet endroit, et quelques autres semblables, où les siècles suivants ont appris tous les arts, nous n’aurions pas chez nous un seul plancher posé à plomb ni de niveau.

104

L’Abbé

Ce que vous dites là d’un ton moqueur, a été écrit sérieusement par des Auteurs fort graves. Quelques-uns de ces Auteurs allèguent, pour faire voir qu’Homère était bon Physicien et bon Jardinier, un endroit où Agamemnon jure par son sceptre qui ne produira plus de branches ni de feuilles, parce, ajoute-t-il, que l’on en a ôté toute l’écorce.

Le Chevalier

Voilà une érudition bien rare et bien placée !

L’Abbé

Ensuite vient le récit du meurtre des Amants de Pénélope, qui est fort ennuyeux, parce qu’on y voit traîner une exécution qui n'a aucune vraisemblance . Quatre personnes, Ulysse, son fils, son Porcher, et son Bouvier, tuent cent huit Gentilshommes, sans user de surprise, et 105 sans agir avec promptitude. Ulysse, après avoir tué d’un coup de flèche Antinoüs le plus apparent de la troupe, au lieu de continuer à tirer sur les autres, leur fait un grand discours plein de reproches, auquel Eurymachus répond par un autre discours fort ample ; Ulysse le tue d’une seconde flèche, et en fait autant à Amphinomus  ; il restait encore cent cinq Amants qui ne font rien, et qui donnent le loisir à Télémaque d’aller quérir des armes dans une chambre haute, après en avoir demandé la permission à son père. Il en apporta huit lances, quatre casques, et quatre boucliers. Ulysse met un de ces casques, après avoir posé son arc auprès de la porte, contre la muraille qui était bien luisante, sans que pas un de ces cent cinq Amants qui restaient lui portât un seul coup. Cependant Mélanthius, le Chevrier d’Ulysse, et qui le trahissait, était monté dans la même chambre aux ar106 mes d’où il apporta douze boucliers, douze lances, et douze casques, pour armer douze de ces Amants. (Il est impossible qu’un seul homme puisse porter toutes ces armes.) Pendant que ces douze Amants nouvellement armés, présentent la pointe de leurs lances à Ulysse et à Télémaque, ces deux Héros et leur Porcher font ensemble un fort long dialogue. Il faut, dit Ulysse à son fils, que ce soit quelqu’une des servantes de la maison, qui soit cause de tout ceci. Mon père, reprend Télémaque, c’est ma faute ; J’ai laissé la porte de la chambre ouverte ; et je crois que quelqu’un plus avisé que moi, s’en est aperçu. Mais je te prie, divin Eumée, va fermer cette porte, et prends garde si ce n’est point quelqu’une des servantes, ou Mélanthius fils de Dolius, qui soit cause de tout ceci. Là-dessus Eumée dit à Ulysse : Divin fils de Laërte, prudent Ulysse, c’est assurément le méchant homme que nous soupçonnons, qui a fait ce 107 coup-là. Dites-moi donc distinctement si je le tuerai, en cas que je sois le plus fort, ou si je vous l’amènerai ici, afin que vous le punissiez de ses méchancetés. Allez, répond Ulysse ; liez-lui les pieds et les mains, et l’attachez à une haute colonne avec une chaîne qui se plie aisément. Pendant tout ce temps-là pas un des Amants ne se remue, sans qu’on voie aucune raison de leur étonnante tranquillité. Voilà encore une espèce de merveilleux dont les Modernes n’ont plus l’adresse de se servir.

Le Président

Est-ce-là tout ?

L’Abbé

Non assurément ; mais je crois qu’en voilà assez pour connaître la manière dont Homère a orné ses ouvrages, de belles aventures, de beaux sentiments, et de belles pensées. Venons au style et à la versification de ce grand Poète.

108

Le Président

Est-ce que vous voulez encore lui disputer l’avantage dont il est en possession de tout temps, d’être le plus agréable et le plus mélodieux versificateur qui ait jamais été, et qui sera jamais  ?

L’Abbé

Je le veux croire, et il y a apparence qu’il en est quelque chose. Cependant je ne puis m’empêcher d’admirer ceux qui se pâment de plaisir en prononçant les vers d’Homère, comme s’ils en entendaient l’harmonie, eux qui peut-être n’en prononcent pas un seul mot comme il faut, pas une syllabe, pas une lettre.

Le Chevalier

Il est vrai qu’on ne sait pas encore si la seconde lettre de l’alphabet se doit prononcer comme un B, ou comme un V.

109

L’Abbé

Il en est de même de presque toutes les autres lettres. Il y a aussi des accents dont la science n’est point certaine, et dont les règles générales ont une infinité d’exceptions qui ne peuvent être venues jusqu’à nous. Cela supposé, c’est une belle prononciation grecque, et qui fait une belle harmonie, que celle de nos Grecs d’aujourd'hui. À l’égard du style poétique, s’il est vrai qu’il y a peu de personnes, hors ceux qui font des vers Français, et qui en font bien, qui soient bons Juges de la beauté, et de l’harmonie de la Poésie Française, où trouver des gens qui connaissaient assez toutes les finesses de la langue Grecque, pour bien juger du style poétique de cette langue  ? Mais supposons que la Poésie d’Homère soit très nombreuse et très agréable, lui était-il malaisé de la faire ainsi avec toutes les licences qu’il s’est données  ? Ce Poè110 te, pour faciliter sa versification, a commencé par équiper tous ses Héros et tous ses Dieux, de plusieurs épithètes de différentes longueurs pour finir ses vers pompeusement et commodément. Achille est divin, il est un Dieu, il est semblable à un Dieu ; il est bien botté, il est bien coiffé, il a les pieds légers ; et tout cela non point selon le cas dont il s’agit, mais selon qu’il reste plus ou moins de place à remplir pour achever le vers. Junon a des yeux de bœuf, ou a les bras blancs, est femme de Jupiter, ou fille de Saturne, suivant le besoin de la versification, et nullement par rapport aux aventures où elle intervient. Le plus souvent ces épithètes vaines et vagues non seulement ne conviennent point au fait qui est raconté, mais y sont directement opposées. Il est dit, par exemple, qu’Achille aux pieds légers, ne bougeait du fond de son vaisseau ; que Vénus qui aime à rire, pleurait amèrement ; il donne à la111 mère d’Irus, le plus vilain de tous les Gueux, l’épithète de vénérable, aussi franchement qu’à Thétis la mère d’Achille, parce que cette épithète orne le vers, et jointe avec le mot de mère, en fait heureusement la fin, qui est la partie du vers la plus malaisée à faire. Une seconde commodité très grande, c’est qu’il se sert, suivant le besoin, de sept ou huit particules qui ne signifient rien, et qui emplissent admirablement le nombre des syllabes requis pour composer le vers. Et pour troisième commodité, il emploie indifféremment toutes sortes de dialectes ; ce qui lui fournit des syllabes longues ou brèves, selon l’exigence de la versification .

Le Chevalier

Voilà bien des commodités qu’on n’a pas aujourd’hui ; on ne souffre plus d’épithètes si elles ne sont nécessaires, et si elles ne font une image qui convienne au sujet, et 112 qui achève de le peindre par l’endroit où il doit être regardé. Les épithètes vagues et oisives dont s’est servi Homère, s’appellent aujourd’hui des chevilles, et ne peuvent se souffrir dans quelque ouvrage que ce soit.

Le Président

Que dites-vous là, Monsieur le Chevalier ? C’est ce qu’il y a de plus beau dans Homère, que ces sortes d’épithètes que vous blâmez.

L’Abbé

Il est vrai que ces épithètes sont une des plus grandes beauté d’Homère ; mais ce qui est beauté dans sa Poésie, est laideur dans la nôtre ; et rien n’est plus certain, comme nous l’avons déjà remarqué, qu’un grand nombre des mêmes choses qui lui ont acquis le nom de Divin, feraient donner le nom d’impertinent à tout homme de ce temps-ci qui s’en servirait. Vous le pouvez voir 113 par l'usage des épithètes dont nous parlons, répétées presque toutes les fois qu’il parle des mêmes personnes. Car il n’y a presque point de page dans l’ Odyssée où l’on ne trouve le divin, très patient Ulysse et la force sacrée d’Alcinoos, pour dire, Alcinoos . Il ne faut pas dire que cela est admirable ; les trop fréquentes répétitions sont vicieuses en quelque langue que ce soit.

Le Chevalier

Que vous semble, Monsieur le Président, de cette variété de dialectes dont Homère s’est servi ? Serait-ce une belle chose de voir un Poème Français orné de mots Picards, Gascons, Normands, et Poitevins  ?

Le Président

La différence est grande. Il n’y a en France, que le pur Français, ou pour mieux dire, que le langage de la Cour , qui puisse être employé dans un ouvrage sérieux ; parce qu’il 114 en est dans un Royaume, du langage, comme de la monnaie ; il faut que tous les deux pour être de mise soient marqués au coin du Prince. Il n’en était pas de même chez les Grecs, où les États n’ayant point de subordination les uns aux autres, les différents idiomes étaient en quelque sorte également bons et recevables.

L’Abbé

Cela est vrai. Mais quoique Homère n’ait pas fait la même faute que commettrait un Poète Français qui mêlerait le langage des Provinces à celui de la Cour, cette bigarrure de dialectes dans Homère ne laisse pas d’être désagréable. Un homme ne parle point naturellement selon deux ou trois différents idiomes : il doit opter, pour rendre son ouvrage uniforme ; ce ne peut être que pour la facilité de la versification qu’il s’en départ ; et cette licence qui donne trop de facilité, 115 déplaît au Lecteur. Si Homère avait partagé les dialectes de la langue grecque entre ses Héros, en les faisant parler chacun le langage de leur pays, Achille d’une façon, Nestor d’une autre, Ulysse autrement qu’Agamemnon ; et l’Ajax fils de Télamon, autrement que l’Ajax fils d’Oïlée ; cette différence d’idiomes aurait pu faire quelque beauté, en caractérisant encore davantage ces Héros. Mais de voir qu’Homère change de langage à tous moments, sans autre nécessité que de trouver plus aisément des syllabes longues ou brèves, que d’allonger ou de raccourcir son vers, cela déplaît, bien loin d’avoir de l’agrément. Il est constant qu’une des grandes beautés de la Poésie consiste à dire les choses aussi naturellement et aussi clairement, malgré le nombre infini de difficultés qui s’y trouvent, que si l’on écrivait en prose, où l’on a toute liberté : et il est très vrai qu’un Poète ne peut se dispenser de ces 116 difficultés, sans diminuer le plaisir et l’admiration que doit causer la Poésie. C’est par cet endroit qu’elle n’a pas moins mérité, que par ses pensées sublimes, d’être appelée le langage des Dieux. Il semble que des vers bien faits et bien naturels aient été faits de toute éternité ; ou du moins, qu’il a été résolu de toute éternité, qu’ils seraient construits comme on les voit, parce qu’on ne saurait y ajouter, ni en ôter une seule parole, ni même une seule syllabe, sans les détruire entièrement.

Le Président

Vous triomphez, Monsieur l’Abbé. Mais pour rendre votre victoire complète, il ne fallait pas aller chercher, comme vous avez fait, ce qu’il peut y avoir de faible dans Homère, il fallait s’attaquer aux beaux endroits.

117

L’Abbé

Vous ne devez pas trouver étrange qu’ayant entrepris de faire voir qu’Homère est plein de plusieurs défauts, je n’aie pas choisi ce qu’il y a de meilleur dans ses ouvrages. Cependant si vous voulez me dire les endroits que vous estimez le plus, peut-être trouverons-nous qu’ils ne sont pas tous irrépréhensibles. Nous pouvons, pour vous épargner cette peine, nous arrêter à ceux que Longin a choisis dans Homère, pour être les plus beaux et les plus sublimes .

Le Président

Je ne puis pas refuser cette proposition ; Longin est un trop grand personnage, pour ne pas approuver son choix.

L’Abbé

Longin rapporte comme une chose admirable l’endroit où Homère dit dans la description qu’il fait de la 118 Discorde, qu’elle a la tête dans le Ciel, et les pieds sur la Terre. Et ce qu’il dit dans un autre endroit, qu’autant qu’un homme assis au rivage de la mer voit d’espace dans les airs, autant les chevaux des Dieux en franchissent d’un saut. Longin admire ces deux hyperboles, et il dit sur la première, que la grandeur qui est donnée à la Discorde, est moins la mesure de cette Déesse, que de la capacité et de l’élévation de l’esprit d’Homère .

Le Chevalier

Je ne vois pas quelle grandeur d’esprit il y a dans cette pensée. Cela me fait souvenir d’un jeune garçon fort amoureux de la lecture des Romans de Chevalerie . Il me vint trouver un matin, charmé d’avoir lu dans Primaléon de Grèce , qu’un Chevalier pressé par un Géant, avait fait un saut de dix-huit pieds en l’air. O le beau livre ! s’écriait-il. Qu’en dites-vous ? un saut de dix-huit pieds ! 119 Le lendemain ; il vint me retrouver encore plus transporté de joie. J’ai trouvé, me dit-il, un Chevalier dans Palmerin d’Olive , qui a fait un saut de vingt-deux pieds. Qu’on ne me parle plus de Primaléon de Grèce  ; je l’ai jeté au feu. Vive Palmerin d’Olive . Si ce jeune garçon s’était adonné à la critique des Anciens auteurs , je crois qu'il aurait damé le pion à Longin, de la manière qu’il avait le goût tourné. Voilà une chose bien malaisée, que de faire des exagérations de la nature de celles que Longin donne pour des modèles du sublime. La première de ces exagérations ne saurait faire une image bien nette dans l’esprit .

Le Président

Pourquoi ?

Le Chevalier

C’est que tant qu’on pourra voir la tête de la Renommée, sa tête ne sera point dans le ciel ; et que si sa 120 tête est dans le ciel, on ne sait pas bien ce que l’on voit. Pour l’autre hyperbole, elle n’a été imitée que par ceux qui ont fait les Contes de Peau d’âne , où ils introduisent de certains hommes cruels, qu’on appelle des Ogres, qui sentent la chair fraîche, et qui mangent les petits enfants ; ils leur donnent ordinairement des bottes de sept lieues, pour courir après ceux qui s’enfuient. Il y a quelque esprit dans cette imagination. Car les enfants conçoivent ces bottes de sept lieues, comme de grandes échasses avec lesquelles ces Ogres sont en moins de rien partout où ils veulent : au lieu qu’on ne sait comment s’imaginer que les chevaux des Dieux fassent d’un seul saut une si grande étendue de pays. C’est à trouver de beaux et de grands sentiments que la grandeur d’esprit est nécessaire, et le fait voir ; et non pas à se former des corps d’une masse démesurée, ou des mouvements d’une vitesse inconcevable.

121

L’Abbé

Monsieur le Chevalier a raison, et Longin ne l’a pas quand il compare en fait de sublime, cette description de la Discorde, avec la réponse que fit Alexandre à Parménion . Darius proposait à Alexandre de lui donner la moitié de son Royaume, et sa fille en mariage. Pour moi, dit Parménion, si j’étais Alexandre, j’accepterais ces offres. Et moi aussi, répliqua ce Prince, si j’étais Parménion. Il est certain qu’il faut avoir l’âme grande et l’esprit vif, comme l’avait Alexandre, pour faire une telle réponse ; mais il n’est point nécessaire d’avoir un grand esprit pour dire que la Discorde avait la tête dans le Ciel, et les pieds sur la Terre. Il ne faut qu’avoir envie de faire une grande et étonnante hyperbole.

Le Président

Homère a voulu dire par là que 122 la Discorde régnait dans le Ciel parmi les Dieux, et sur la Terre parmi les hommes. Il ne se peut rien de plus beau que ce sentiment-là, ni rien de plus poétique que la fiction dont il se sert pour l’exprimer.

Le Chevalier

La pensée est fort bonne, mais la fiction a le défaut que je viens de dire. Je crois qu’Homère aurait mieux fait de lui donner de grandes ailes avec lesquelles il aurait dit qu’elle se rendait presque en un moment partout où elle voulait, et dans le Ciel et sur la Terre.

L’Abbé

Toute l’Antiquité a fort estimé l’endroit où Homère fait le dénombrement de l’armée des Grecs . Ce morceau était trouvé si beau dans toute la Grèce, qu’on n’admettait aucun homme à enseigner les belles-lettres, qu’il ne le sût par cœur. On estime fort encore le bouclier d’A123 chille et la description des beaux jardins d’ Alcinoos . J’ai pris plaisir à traduire exactement ces trois endroits. J’ai aussi traduit l’endroit de l' Énéide , où il est parlé du bouclier d’Énée . En même temps j'ai mis en prose les vers de nos Modernes qui traitent de choses approchantes, qui peuvent par là être opposées à ces chefs-d’oeuvre, afin que la comparaison s’en puisse faire sans avantage de part ni d’autre.

Le Chevalier

Cela est fort bien pensé. Car si vous opposiez des vers à de la prose, ce serait faire combattre des Cavaliers contre des Piétons.

L’Abbé

J’ai eu soin que la Prose fût d’une égale force de part et d’autre. J'ai fait la même chose à l’égard des Poètes Lyriques, des Poètes Dramatiques, et même des Satiriques. Je crois que voilà un des meil124 leurs moyens qu’on puisse prendre pour éclaircir et terminer nos différends. Dès que nous serons à Paris je vous ferai voir toutes ces traductions, qui pourront nous servir à régler notre contestation.

Le Président

Rien n’est mieux pensé ; et j'ai impatience de voir un travail aussi agréable que celui-là.

Le Chevalier

Après avoir traité Homère comme nous avons fait, je suis d’avis que nous le mettions à côté de Platon. Ces deux grands Auteurs mis l’un auprès de l’autre, me font souvenir de Tamerlan et de Bajazet, deux grands hommes de guerre, comme ces deux-ci sont deux grands hommes de lettres . Il faut, dit Tamerlan à Bajazet, en le regardant dans la cage de fer où il le tenait enfermé, que Dieu ne fasse pas grand cas des Royaumes et des Empires, 125 puisqu’il les donne à des hommes comme nous, et que ce qu’il ôte à un borgne, il le donne à un boiteux. Il faut, pourrait-on dire, que Dieu ne fasse pas grand cas de la réputation de bel esprit et de beau génie, puisqu’il permet que ces titres soient donnés préférablement au reste du genre humain, à deux hommes comme Platon et Homère, à un Philosophe qui a des visions si bizarres, et à un Poète qui dit tant de choses si peu sensées. Mais je crois que voilà parler d’Homère suffisamment, et qu’il est temps de venir à Virgile.

L’Abbé

Très volontiers, et si Monsieur le Président l’a agréable, nous tiendrons le même ordre dans l’examen de ses ouvrages, que nous avons tenu dans celui des ouvrages d’Homère, c’est-à-dire que nous en examinerons le sujet, les mœurs, les pensées, et la diction. Mais je dois dire auparavant, que je mets une grande 126 différence entre les ouvrages d’Homère et ceux de Virgile. Autant que ceux du premier, quoique admirables en certains endroits, me paraissent pleins de grossièreté, de puérilité, et d’extravagance ; autant ceux du dernier me semblent remplis de finesse, de gravité, et de raison : ce qui ne vient que de la différence des temps où ils ont écrit, et de ce que Virgile est plus moderne qu’Homère de huit ou neuf cents ans.

Le Président

Voilà une belle raison de préférer Virgile à Homère ?

L’Abbé

C’en est une pourtant, et même selon le témoignage de quelques Anciens, pour le trouver plus exact et plus régulier. Martial ne dit-il pas en parlant de lui-même et de ceux de son temps, Qu'ils cultivaient des Muses plus sévères [ ab ] , que celles des 127 Anciens ? Et n’envie-t-il pas le bonheur de ceux à qui il était permis de faire la première syllabe d’un même mot longue et brève dans un même vers  ? Cela n’empêche pas que je ne demeure d’accord, suivant l’opinion commune que le génie d’Homère était plus beau, plus vif et plus vaste que celui de Virgile. La fable ou le sujet de l’ Énéide est quelque chose de fort grand et de bien entendu. C’est un Héros échappé des ruines de Troie, qui après avoir surmonté de grands obstacles de la part des Dieux et des hommes, jette enfin les fondements de l’Empire Romain . Il ne se peut rien de plus auguste ni de plus important. Ainsi je ne trouve rien à redire au gros de ce sujet ; mais je ne puis souffrir que le poème finisse à la mort de Turnus . Il est vrai que par cette mort, et par celle d’Amata ennemie d’Énée, les plus grands obstacles étaient levés ; mais Énée n’est point encore établi Roi des Latins, 128 et le Lecteur ne peut être satisfait de voir les affaires d’Énée demeurer en si beau chemin ; il lui reste un secret déplaisir de ne lui pas voir épouser Lavinie  ; et par ce moyen prendre possession du Royaume des Latins, sans quoi il peut douter que la chose soit jamais arrivée.

Le Chevalier

Je suis de cet avis. Combien de gens ont été accordés qui n’ont pas épousé pour cela.

Le Président

Vous blâmez là Virgile dans l’endroit où il a le plus montré de suffisance. Un écolier aurait fait une belle description de l’Entrée triomphante d’Énée dans Lavinum après la victoire remportée sur Turnus ; et ensuite des noces d’Énée et de Lavinie, avec les acclamations des peuples.

129

Le Chevalier

Cet écolier aurait bien fait.

Le Président

Point du tout. Voilà le cas où l’Orateur supprime ce qu’un malhabile homme aurait dit.

L’Abbé

Suivant cette règle, Homère devait finir à la mort d’Hector, qui n'est pas moins décisive que celle de Turnus ; cependant il y a encore deux livres dans l’ Iliade après la mort d’Hector . Je suis tellement éloigné de blâmer Homère là-dessus, que je voudrais qu’il eût continué son poème jusqu’à la prise de Troie, qui est le couronnement de l’expédition du siège de cette ville. Quoi qu’il en soit, je trouverai éternellement à redire que Virgile n’ait pas achevé ce qu’il avait commencé ; je veux dire, qu’il n’ait pas mis Énée en possession du Royaume des 130 Latins, autant qu’il se pouvait, pendant la vie de Latinus ; et l’ Énéide me paraîtra toujours par là plus imparfaite, que par les vers qu’il n’a pas achevés, et dont nous n'avons que le commencement.

Le Président

Ne voyez-vous pas que si Virgile avait fait ce que vous dites, l’action de son poème aurait été double, comme le remarque fort bien le Père Galluzzi  ; et qu’il fallait qu’il en demeurât à la mort de Turnus, afin que l’action fût une, comme Aristote le demande  ?

L’Abbé

L’action de l’ Énéide a dû être la fondation de l’Empire Romain : auquel cas, ce que nous voulons que Virgile eût ajouté serait une partie de cette action-là, ou pour mieux dire, en ferait l’accomplissement, sans quoi cette action est imparfaite. Et où est-ce que le Père Galluzzi a pris 131 que le mariage d’Énée eût fait une seconde action dans le poème de l' Énéide  ? Ce mariage n’aurait fait, comme je viens de le dire, que d’achever ce qui n’est encore que commencé : il aurait établi et affermi cette fondation d’Empire, qui est l’action de l’ Énéide .

Le Chevalier

Trouvez-vous, Monsieur le Président, que ce soit une belle chose que la réflexion que fait Ascagne en mangeant la tranche de pain sur laquelle il avait mis sa viande ? Ah ! dit-il, nous mangeons nos tables. Et par là Énée connut qu’ils étaient à la fin de leurs maux. Ce dénouement vous semble-t-il bien grave pour une pièce aussi magnifique que l’ Énéide  ?

Le Président

J'avoue que vous avez raison, à considérer la chose par rapport à nos mœurs ; mais il faut se trans132 porter dans les temps où la chose se passe ; et faire réflexion, que rien n’était alors plus important, plus sérieux, ni même plus divin que les augures. La Harpie Céléno avait prédit à Énée, qu’il ne verrait point la fin de ses travaux, qu’il n’eût été réduit auparavant, avec tous les siens, à une telle extrémité, qu’ils mangeraient leurs tables : de sorte que cette Prophétie qui l'inquiétait beaucoup, venant à avoir son accomplissement dans le repas où ils mangent les tranches de pain qui leur servaient de tables, Énée ne put s’empêcher d’en témoigner sa joie, et de savoir bon gré à son fils d’avoir deviné si heureusement l’Énigme qui l’embarrassait.

L’Abbé

Je demeure d’accord que les augures étaient quelque chose de fort sérieux parmi les Païens ; mais il faut aussi demeurer d’accord qu’il y a quelque chose qui ne l’est guère dans 133 le dénouement dont nous parlons. Avez-vous jamais bien compris ce que Virgile a voulu faire entendre sur la fin de son sixième livre ? Le sommeil, dit-il, a deux portes ; l’une de corne, par laquelle sortent les songes véritables, et l’autre, d’ivoire, par laquelle viennent les songes faux et trompeurs. Ce fut, ajoute-t-il, par la porte d’ivoire qu’Anchise fit sortir Énée et la Sibylle . Cela n’a aucun sens, ou signifie que tout ce qu’Énée a vu aux Enfers, n’est qu’un songe, et encore un songe faux et menteur. Il semble qu’après s’être donné beaucoup de peine à faire voir quelle sera la glorieuse postérité d’Énée, il ait voulu détruire la foi que l’on pourrait y ajouter, et renverser tout son ouvrage. Je vous avoue que je n’y comprends rien.

Le Président

Virgile a voulu faire entendre qu’il ne croyait pas qu’il y eût des Champs Élysées et qu’il les regardait comme une pure fable .

134

L’Abbé

Il est bien question dans un poème de savoir de quel sentiment est le Poète sur la vérité des fictions qu’il imagine. Comme Virgile ne pouvait pas craindre que le Lecteur crût qu’Énée était descendu effectivement aux Enfers, il se serait bien passé de sa porte d’ivoire : mais en voilà assez sur cet article : Passons aux caractères. Le caractère d’Énée est d’être pieux, pleureux, et timide. La première de ces qualités ne s’accorde guère avec la perfidie qu’il fait à la Reine Didon .

Le Président

La qualité de Pieux a été donnée à Énée pour avoir sauvé son Père et ses Dieux de l’embrasement de Troie, et c’en était assez pour mériter ce titre.

L’Abbé

Je crois qu’un homme pieux en 135 quelque sens que l’on le prenne, ne doit point faire de semblables infidélités.

Le Chevalier

Il est vrai qu’il m’a semblé toujours fort ridicule, de voir le père Énée, le pieux Énée, dans la caverne avec la Reine de Carthage. Qu’avaient affaire là sa piété et sa paternité ?

L’Abbé

Je crois qu’Énée n’est appelé souvent Père, que pour faciliter la construction du vers ; et surtout, le commencement. Car cette qualité de père ne sert de rien à tout ce qu’il fait. Cependant puisque Virgile y a trouvé son compte, je veux bien qu’il l’appelle Père tant qu’il lui plaira ; mais je ne puis souffrir qu’il le fasse pleurer à tout moment. Il pleure en voyant les tableaux qui représentent les aventures du siège de Troie ; non seulement en jetant quelques pleurs, comme le pouvait 136 permettre l’amour tendre de la patrie, mais en se noyant le visage d’un fleuve de larmes, et en pleurant à trois reprises sur le même sujet, ce qui ne convient point à une douleur de cette nature. Il pleure en quittant Aceste , en perdant Palinure , en voyant Didon dans les Enfers et en beaucoup d’autres occasions, où cette tendresse excessive ne sied point du tout à un Héros. Mais ce qui est absolument insupportable, c’est la crainte qui le saisit en toutes rencontres. Il tremble de peur, et ses membres sont glacés de froid, en voyant une tempête. La peur le pénètre jusque dans la moelle des os, lorsqu’il voit les Dieux qu’il avait apportés de Troie qui lui parlent la nuit. La même peur lui court encore dans les os, en arrachant des branches dont il dégoutta du sang. Cette manière de trembler en toutes sortes d’occasions ne me semble point héroïque, ni convenir au fondateur 137 de l’Empire Romain et au Père de tous les Césars.

Le Président

On prétend que Virgile avait formé le caractère de son Héros sur celui d’Auguste, dont la piété, la justice, et la valeur étaient les vertus principales.

Le Chevalier

De la manière que Virgile s’y est pris, avec ses larmes fréquentes et ses tremblements continuels, je ne comprends pas comment il croyait bien faire sa Cour, et comment Auguste, si délicat et si rétif sur la flatterie, ne regimbait point contre celle-là.

L’Abbé

Venons aux sentiments et aux pensées. J’avoue qu’ils sont presque partout très nobles, très naturels et très poétiques.

138

Le Chevalier

Trouvez-vous que Vénus ait bonne grâce d’aller prier Vulcain son mari, de lui forger des armes pour Énée son bâtard qu’elle avait eu d’Anchise  ?

Le Président

Ne voyez-vous pas qu’il a imité Homère, qui fait faire la même prière à Thétis, pour obliger Vulcain à lui faire des armes pour son fils Achille  ?

Le Chevalier

Il n’y a rien à dire au procédé de Thétis, mais il y a une impudence horrible à Vénus, de faire la demande qu’elle fait. Son manque de foi en s’abandonnant à Anchise est quelque chose de moins outrageant que l’effronterie de cette demande.

L’Abbé

La gloire d’avoir imité Homère, 139 est si grande, qu’elle couvre toute sorte d’incongruités. Mais dites-moi, Monsieur le Président, approuvez-vous que Virgile se soit avisé de faire une note de Grammairien au milieu de la description d’un naufrage ? « Le vent du Midi », dit-il, « en jeta trois », il parle des vaisseaux de la flotte d’Énée contre des rochers cachés sous les eaux. « Les Italiens », ajoute-t-il, « appellent ces rochers des Autels, qui font comme un grand dos sur la mer ». Est-il de la dignité d’un Poète épique, et héroïque tout ensemble, de descendre à une érudition grammaticale, et aussi frivole que celle-là ?

Le Président

Est-ce qu’on n’est pas bien-aise d’apprendre cela en passant ?

L’Abbé

Non. Cette remarque en cet endroit est très désagréable. Virgile fait encore la même chose en par140 lant de la puanteur qui sortait du trou par où Énée descendit aux Enfers. Cette puanteur, dit-il, faisait mourir les oiseaux qui volaient par-dessus ; et c’est pour cette raison que les Grecs l’ont appelé Avernum .

Le Chevalier

Le récit qu’Énée fait de ses aventures, et qui tient deux livres tout entiers, ne vous semble-t-il pas bien long ?

Le Président

On ne se lasse point de conter ses aventures, quand on est écouté avec grande attention ; et la Reine qui aimait Énée ne trouva point assurément qu’il fût trop long dans le récit qu’il en faisait.

Le Chevalier

Je n’en doute pas, mais le reste de la compagnie bâillait assurément.

141

L’Abbé

Parlons du style. La belle diction est assurément le fort de Virgile. Cependant ses propres Commentateurs demeurent d’accord qu’il y a plusieurs endroits dans ses ouvrages qui sont inexplicables, or s’il est vrai que l’obscurité soit le plus grand de tous les vices, en fait de style, comment lui conserver la louange d’avoir excellé dans cette partie ?

Le Président

S'il y a quelques endroits qu’on n'entende pas dans Virgile, il y en a bien davantage dans les autres Auteurs.

L’Abbé

J’en doute fort, mais supposé que cela soit, tant pis pour les Auteurs qui se sont si mal expliqués. Si cette obscurité venait de quelque point d’Histoire, de Fable, de Géographie, qui nous fût inconnu, je n'au142 rais garde de m’en prendre à Virgile, qui n’a pas dû se mettre en peine de l’ignorance où l’on tomberait dans la suite des temps à l’égard de ces choses-là. Mais comme cette obscurité ne vient que d’une construction vicieuse, il n’y a pas moyen de l’excuser. Tous les mots de ces endroits inintelligibles pris séparément sont très aisés à entendre, et le discours qu’ils composent ne s’entend pas ; il est impossible de n’en pas attribuer la faute à l’auteur qui les a si mal arrangés, qu’on ne les entend point.

Le Président

Croyez-vous qu’il n’en arrive pas autant, et pis encore, aux Auteurs de ce siècle, s’ils passent jamais à la Postérité ?

L’Abbé

Dans les endroits dont l’intelligence dépendra de quelques faits historiques, qui ne seront plus connus 143 en ce temps-là, je demeure d’accord qu’il en sera de même de nos Auteurs que des Anciens ; mais non point quand il ne s’agira que de la construction de la phrase, et du discours.

Le Chevalier

L’endroit du sixième de l’ Énéide , où il parle de Marcellus , est admiré de tout le monde, et assurément il est très beau. Je ne m’étonne pas qu’Octavie se soit pâmée en l’entendant réciter, mais quand Virgile dit que ce jeune Prince était si brave que personne n’aurait pu lui résister, soit qu’il combattît à pied, soit qu’il perçât de ses éperons les épaules d’un cheval écumant, peut-on souffrir que pour faire un vers qui sonne bien, on dise qu’un Cavalier pique les épaules de son cheval, pour dire, qu’il lui pique les flancs  ? On dit que les écoliers piquent en latin, lorsque tenant leurs pieds tournés trop en dehors, ils piquent leurs chevaux à chaque secousse qu’ils leur font faire, 144 mais la manière de piquer un cheval par les épaules est encore plus ridicule.

Le Président

Ne voyez-vous pas que les épaules sont mises là pour les flancs par une figure très familiere aux meilleurs Poètes  ?

Le Chevalier

Je le vois fort bien, mais je me plains de cette figure qui n’est point recevable. Il est ordinaire de prendre une partie pour le tout, comme de dire, je l’ai reçu dans mon Bord  ; pour dire, je l’ai reçu dans mon vaisseau, parce que la partie conduit au tout, mais de mettre une partie pour une autre, je ne crois pas qu’il y en ait d’exemple. Si pour dire qu’on a coupé la main à un homme, on disait qu’on lui a coupé le pied, se ferait-on entendre ?

145

Le Président

Qui peut assurer que le mot Armus, qui ordinairement signifie les épaules, ne signifie pas aussi les flancs par extension, et que ce mot ne soit pas employé dans cette signification ailleurs que dans Virgile  ?

L’Abbé

Un autre Auteur peut avoir abusé de ce mot, mais puisqu’on ne peut pas nier qu’armus ne signifie l’épaule dans sa première et naturelle signification, et même le devant de l'épaule, comme il paraît dans ce vers de Virgile, où il dit que les crins du cheval se jouent sur son col et sur ses épaules [ ac ] , on ne peut pas nier, dis-je, que ce mot, quand même il pourrait signifier les flancs, ce que j’ai de la peine à croire, ne fît là une équivoque qu’il fallait éviter. Cependant je ne voudrais pas trop insister là-dessus, parce que nous ne 146 savons pas assez bien le latin pour décider de pareilles choses, et que d’ailleurs on doit être persuadé que Virgile savait parler la langue.

Le Président

Voilà bien des défauts que vous trouvez dans les deux plus grands Poètes épiques de l’Antiquité. Est-ce que vous prétendez que les Modernes sont plus corrects ?

L’Abbé

Je n’ai remarqué aucun défaut ni dans Homère, ni dans Virgile, que l’on puisse trouver dans les Modernes ; parce que la politesse et le bon goût, qui se sont perfectionnés avec le temps, ont rendu insupportables une infinité de choses que l’on souffrait et que l’on louait même dans les ouvrages des Anciens. Vous ne verrez aucun poème de ce siècle, où l’on soit en peine de savoir quel en est le sujet, comme dans l’ Iliade , et où l’action demeure imparfaite, 147 comme dans l’ Énéide . On voit nettement que la délivrance de Jérusalem est le sujet du poème qu’a fait Le Tasse, et que cette délivrance s’accomplit avant la fin du poème. On peut dire également du Clovis , du Saint Louis , de l’ Alaric , de La Pucelle , et de tous les autres poèmes qui ont fait quelque bruit dans le monde, qu’ils ont un sujet déterminé, et qui s’accomplit avant que le poème finisse. Les caractères qu’ils donnent à leurs Héros sont louables et héroïques ; au lieu que le caractère qu’Homère donne à Achille est blâmable, le faisant injuste, impie et plein de cruauté ; et que le caractère que Virgile donne à Énée, est d’un homme pleureux et craintif ; ce qui n’est nullement héroïque. Ils ne font point quereller leurs Héros comme des Crocheteurs : ils ne leur font point faire de longs discours inutiles sur le point de combattre : ils ne font point répéter à un messager, dans l’étendue de quinze vers, 148 les mêmes paroles dont on l’a chargé : on n’y trouve point de comparaisons à longue queue ; en un mot, aucun des défauts que nous avons remarqués.

Le Chevalier

Si Monsieur le Président trouvait bon que les Romans fussent mis au nombre des Poèmes épiques , cela vous donnerait, Monsieur l’Abbé, un grand avantage.

L’Abbé

Comme les Comédies qui sont en prose ne sont pas moins des Poèmes dramatiques que les Comédies qui sont en vers, pourquoi les histoires fabuleuses que l’on raconte en prose, ne seraient-elles pas des poèmes aussi bien que celles que l’on raconte en vers : si j’avais besoin de ce secours, Monsieur le Président ne pourrait pas s’y opposer. Les vers ne sont qu’un ornement de la Poésie, très grand à la vérité, mais ils ne sont point de 150 son essence. Tout le monde sait ce qu’un Poète répondit à celui qui lui demandait où il en était de sa Comédie ; elle est faite, dit-il, je n’ai plus qu’à en composer les vers.

Le Président

Supposé que je voulusse bien reconnaître les Romans pour des Poèmes épiques, croyez-vous en être bien plus fort ?

L’Abbé

Assurément : puisque nos bons Romans, comme L’Astrée , où il y a dix fois plus d’invention que dans l' Iliade , La Cléopâtre , le Cyrus , la Clélie et plusieurs autres, non seulement n'ont aucun des défauts que j’ai remarqués dans les ouvrages des anciens Poètes, mais ont de même que nos poèmes en vers une infinité de beautés toutes nouvelles. C’est ce que j’espère vous faire voir dans la comparaison que j'ai faite des plus beaux endroits des An150 ciens avec quelques endroits des Modernes.

Le Président

En un mot vous concluez que Le Tasse, que Chapelain, que Desmarets, que le père Le Moyne et Scudéry, sont de meilleurs Poètes que Virgile et Homère, et que la Jérusalem délivrée , La Pucelle , le Clovis , le Saint Louis et l’ Alaric valent mieux que l’ Iliade et l’ Énéide .

L’Abbé

Dieu me garde de dire jamais pareille chose.

Le Chevalier

S'il avait avancé une proposition aussi blasphématoire que celle-là, je ne lui conseillerais pas de passer jamais dans la rue Saint-Jacques ni même dans aucun endroit de l’Université .

151

L’Abbé

Raillerie à part. Je conviens qu’Homère et Virgile peuvent être regardés comme deux génies supérieurs à tous ceux qui ont composé des Poèmes épiques. Je conviens encore que l’ Énéide est à tout prendre le meilleur Poème dans son espèce, mais pour l’ Iliade et l’ Odyssée je ne puis souscrire à tous les éloges que l'on leur donne. Quand quelqu’un aura eu la bonté de me faire voir que les remarques que vous venez d’entendre, et un millier d’autres toutes semblables que je pourrais faire sur ces deux poèmes ne sont pas raisonnables, je me rendrai avec joie au sentiment commun, n'aimant point à être singulier dans mes opinions.

Le Président

Si vous voulez bien écouter raison, vous serez bientôt converti ; mais puisque vous convenez que Virgile est le meilleur Poète épique qui ait ja152 mais été, et que l’ Énéide est le meilleur poème de cette espèce, en voilà assez pour finir notre contestation et pour demeurer tous d’accord que les Modernes n’égalent pas les Anciens en fait de Poésie.

L’Abbé

Point du tout. Le Poème épique ne comprend pas toute la Poésie , et supposé que les Modernes fussent inférieurs aux Anciens dans ce genre d’ouvrage, ils pourraient les surpasser dans tous les autres, comme dans le Lyrique, dans le Dramatique, dans le Satirique et dans les autres espèces moins élevées, ainsi que j’espère faire voir qu’ils les ont surpassés effectivement, mais malgré l'aveu que j'ai fait de la supériorité de Virgile et de son Énéide , je ne conviens pas que les Modernes le cèdent absolument aux Anciens en ce qui regarde le poème épique.

153

Le Président

Je ne vous entends pas.

L’Abbé

Permettez-moi de m'expliquer, et peut-être m’entendrez-vous. Quand nous avons parlé de la Peinture, je suis demeuré d’accord que le Saint Michel et La Sainte Famille de Raphaël que nous vîmes hier dans le grand appartement du Roi , sont deux tableaux préférables à ceux de Monsieur Le Brun [ ad ]  ; mais j'ai soutenu et soutiendrai toujours que M. Le Brun a su plus parfaitement que Raphaël l’art de la Peinture dans toute son étendue, parce qu’on a découvert avec le temps une infinité de secrets dans cet art, que Raphaël n’a point connus. J’ai dit la même chose touchant la Sculpture, et j'ai fait voir que nos bons Sculpteurs étaient mieux instruits que les Phidias et les Polyclètes, quoique quelques-unes des fi154 gures qui nous restent de ces grands Maîtres soient plus estimables que celles de nos meilleurs Sculpteurs. Il y a deux choses dans tout Artisan qui contribuent à la beauté de son ouvrage ; la connaissance des règles de son Art et la force de son génie, de là il peut arriver, et souvent il arrive que l’ouvrage de celui qui est le moins savant, mais qui a le plus de génie est meilleur que l’ouvrage de celui qui sait mieux les règles de son art et dont le génie a moins de force. Suivant ce principe, Virgile a pu faire un poème épique plus excellent que tous les autres, parce qu’il a eu plus de génie que tous les Poètes qui l’ont suivi, et il peut en même temps avoir moins su toutes les règles du poème épique, ce qui me suffit, mon Problème consistant uniquement en cette proposition que tous les Arts ont été portés dans notre siècle à un plus haut degré de perfection que celui où ils étaient parmi les Anciens, parce 155 que le temps a découvert plusieurs secrets dans tous les Arts, qui joints à ceux que les Anciens nous ont laissés, les ont rendus plus accomplis, l'Art n’étant autre chose, selon Aristote même, qu’un amas de préceptes pour bien faire l’ouvrage qu'il a pour objet. Or quand j'ai fait voir qu’Homère et Virgile ont fait une infinité de fautes où les Modernes ne tombent plus, je crois avoir prouvé qu’ils n’avaient pas toutes les règles que nous avons, puisque l’effet naturel des règles est d’empêcher qu’on ne fasse des fautes. De sorte que s’il plaisait au Ciel de faire naître un homme qui eût un génie de la force de celui de Virgile, il est sûr qu’il ferait un plus beau poème que l’ Énéide , parce qu’il aurait, suivant ma supposition, autant de génie que Virgile, et qu’il aurait en même temps un plus grand amas de préceptes pour se conduire. Cet homme pouvait naître en ce siècle, de même qu’en celui d’Auguste, puisque 156 la Nature est toujours la même et qu’elle ne s’est point affaiblie par la suite des temps, comme nous en sommes déjà demeurés d’accord [ ae ] .

Le Président

Supposé que les choses aillent comme vous le dites, et que les Anciens aient fait plusieurs fautes dans lesquelles les Modernes ne tombent plus, croyez-vous que je ne puisse pas de mon côté trouver pareil nombre de défauts propres et particuliers à notre siècle, qui seraient aussi insupportables aux Anciens, s’il était possible de les en rendre juges, que leurs fautes prétendues vous le sont, et aux personnes de votre goût ? Si, par exemple, on pouvait lire à Homère la Métamorphose des yeux de Philis en Astres , croyez-vous qu’il ne rirait pas d’aussi bon cœur des pointes, des antithèses et des sentiments guindés qui y sont, que vous riez 157 des naïvetés et des simplicités d’Homère ?

L’Abbé

J’avoue que la Métamorphose dont vous parlez, pèche un peu par trop d’esprit  : mais ce défaut si rare et si malaisé à avoir, n’est pas de nature à faire rire, particulièrement ceux qui, comme Homère, n’auraient encore rien vu de semblable. Ils auraient de l’admiration pour un ouvrage où il y a tant d’esprit ; et il faudrait, pour n’en être pas tout à fait contents, qu’ils eussent lu auparavant quelques-unes des pièces de notre siècle, plus retenues et plus sages, comme par exemple Le Temple de la Mort , qui leur fissent voir qu’il peut y avoir quelque chose de plus parfait, quoique moins chargé de beautés vives et brillantes. L'ordre naturel est de commencer par s’expliquer simplement, comme le font les enfants, et comme l’ont fait les plus Anciens d’entre les An158 ciens, qui sont, ainsi que nous l’avons dit, les enfants du monde ; ensuite de passer à l’autre extrémité, de mettre trop d’ornements dans le discours, comme font les jeunes gens et comme ont fait presque tous ceux du siècle précédent, et de venir enfin à s’expliquer sagement, et d’une manière également éloignée de la simplicité de l’enfance et de l’emportement de la jeunesse, ce qui est le partage des gens d’un âge mûr, et de tous les bons auteurs de notre siècle .

Le Chevalier

Il est constant que notre siècle s’est corrigé de beaucoup de défauts où les Anciens ont été sujets, comme vous nous l’avez fait voir ; et l’on ne peut pas en disconvenir pour peu qu’on soit de bonne foi. Mais comme il n’est rien de plus ordinaire que de voir des ouvrages très corrects qui ne valent guère, et qui sont beaucoup inférieurs à 159 d’autres ouvrages où il y a plusieurs défauts…

Le Président

Térence exprime ce que vous dites d'une manière admirable quand il dit qu’il aime mieux imiter la négligence des grands hommes qui l’ont précédé, que l’obscure exactitude de ceux qui le reprennent [ af ] .

Le Chevalier

Il faudrait donc, Monsieur l’Abbé, que vous nous fissiez voir présentement, qu’il y a plus de beautés dans les Modernes que dans les Anciens ; et que ces beautés sont plus fines et plus délicates.

L’Abbé

Je vous ai déjà dit que j'ai fait un travail là-dessus, où je compare les beaux endroits des Anciens avec 160 les beaux endroits des Modernes. J'espère que vous aurez satisfaction, et que vous demeurerez persuadé que les Modernes ne l’emportent pas moins sur la plupart des Anciens pour dire de bonnes choses, que pour ne pas tomber dans les fautes dont nous avons parlé.

Le Chevalier

Il faut donc attendre que nous ayons vu le travail que vous avez fait là-dessus, pour en discourir plus amplement. Passons à la Poésie Lyrique.

L’Abbé

Le plus célèbre de tous les Grecs en ce genre de Poésie c’est Pindare. Il faut croire qu’il est bien sublime, puisque personne n’y peut atteindre soit pour l’imiter, comme dit Horace , soit pour l’entendre, comme dit Jean Benoit [ ag ] l’un de ses plus excellents Interprètes, qui assure qu’avant lui 161 les plus savants hommes n’y ont presque rien compris, et qui a fait voir par ses interprétations forcées, qu’il n’y entend rien non plus que les autres.

Le Président

Vous voyez cependant la réputation que Pindare s’est acquise jusque dans les derniers temps ; où pindariser signifie dire les choses d’une manière noble et sublime , et vous voyez ce qu’en a dit Horace.

Le Chevalier

Le témoignage d’Horace ne conclut rien. Il peut s’être moqué, comme il lui arrivait d’en user ainsi fort souvent. Il peut d’ailleurs, ainsi que nous l’avons déjà dit, s’être accommodé à l’opinion commune, comme le doit un Poète . Que lui importait que la chose fût vraie ; ou ne le fût pas ? mais supposé qu’il ait parlé de bonne foi, ne savons-nous pas que le Cardi162 nal Du Perron, homme en son espèce qui valait bien Horace , a parlé de Ronsard comme d’un Poète incomparable ; et que de son temps toute la France disait que de faire une faute dans le langage, c’était donner un soufflet à Ronsard . Malgré toutes ces marques si convaincantes d’un grand mérite on ne laisse pas de se moquer aujourd’hui de Ronsard, et de la folle imitation des Anciens qu’il a affectée. Quand je n’entends point des Auteurs anciens sur des choses qui sont de ma portée, ou que des Modernes écorchent le Grec et le Latin, je prononce hardiment qu’il y a de leur faute, et je les blâmerais en présence des quatre Facultés de l’Université et des trois États du Royaume.

L’Abbé

Si les Savants lisaient Pindare avec résolution de bien comprendre ce qu’il dit, ils s’en rebuteraient 163 bien vite, et ils en parleraient encore plus mal que nous ; mais ils passent légèrement sur tout ce qu’ils n'entendent pas, et ne s’arrêtent qu’aux beaux traits qu’ils transcrivent dans leurs Recueils. Ils remarquent, par exemple, dans la première Ode , une épithète grecque, qui dit que les richesses rendent l’homme superbe ; que la Sicile est abondante en beaux chevaux, etc. Ils vont fort vite dans leur lecture, où peu de choses les arrête ; et après avoir fait leurs extraits qu’ils regardent comme un amas de pierres précieuses, ils exaltent de toute leur force l'auteur d’où ils les ont tirées, pour augmenter par là le prix de leur travail et de leurs collections.

Le Président

Je vois bien qu’il n’est pas possible de vous réconcilier avec Pindare, êtes-vous en pareille inimitié avec Anacréon, avec Bion, avec Moschos, et avec Théocrite  ?

164

Le Chevalier

Vous parlez là de gens à qui Monsieur de *** a joué un mauvais tour.

Le Président

Que leur a-t-il fait ?

Le Chevalier

Il les a traduits.

Le Président

Est-ce que sa traduction ne vaut rien ?

Le Chevalier

Elle n’est que trop bonne, et c’est par là qu’il leur a fait plus de tort, en nous les faisant voir tels qu’ils sont. On ne les a presque pas regardés. On a trouvé la plupart des choses qu’ils disent si simples et si communes, qu’après avoir bâillé suffisamment en les lisant, on les a laissés là. Pour surcroît de preuve ; 165 que la manière simple et aisée dont les Anciens ont travaillé ne vaut guère, c’est que le Traducteur ayant donné, ensuite de sa traduction, plusieurs ouvrages de sa façon, composés à l’antique, c’est-à-dire, dans cette simplicité dorée des Anciens, ses ouvrages n’ont pas eu un meilleur sort que ceux qu’il a traduits.

L’Abbé

Cependant s’il avait voulu travailler selon le goût du siècle, je ne doute point qu’il n’eût fait quelque chose de bon et d’agréable.

Le Chevalier

C’est un homme qui a voulu briller dans le monde avec un vieil habit à la Grecque .

L’Abbé

Je n’ai garde d’être aussi impitoyable que Monsieur le Chevalier. Je trouve de fort belles choses, dans les Auteurs qu’il blâme. L’Amour fugitif 166 de Moschos est une des plus agréables poésies qui se soient jamais faites. Peut-on imaginer un moyen plus ingénieux de décrire l’Amour, que de supposer que s’étant enfui d’auprès de Vénus, cette mère affligée donne ordre de le chercher ; et fait une description de toutes les marques par où l’on le peut reconnaître ? Cette pièce est du meilleur goût, et ne se ressent point de son antiquité. L’Amour qui vient heurter à la porte d’Anacréon, la nuit, pendant une grosse pluie ; et qui après avoir été reçu dans sa chambre, et s’être séché auprès de son feu, lui tire une flèche dans le cœur, pour éprouver son arc ; et qui s’enfuit, en se moquant de lui, est encore une pièce très excellente.

Le Président

J’aime à voir triompher sur vous la force de la vérité.

167

L’Abbé

Il faut remarquer que ces beaux endroits-là sont très rares ; et que dans toute l’Antiquité on n’en trouvera peut-être pas deux ou trois autres de la même force. Il faut observer aussi que le plus grand mérite de ces deux pièces consiste dans le sujet, qui ne demande qu’un heureux naturel pour être imaginé, en quoi les plus anciens Poètes ont pu égaler et même surpasser les plus modernes. Cela ne fait donc pas beaucoup contre moi puisque je demeure d’accord que dans les choses où la seule vivacité de l’esprit peut suffire, les siècles n’ont point d’avantage les uns sur les autres, la Nature étant toujours la même, comme nous l’avons dit, mais seulement dans les ouvrages qui demandent beaucoup d’art et beaucoup de conduite. Quoi qu’il en soit, le Traducteur dont nous parlons a si bien connu que l’on 168 n’était pas fort touché des beautés de l’ancienne Poésie, qu’il a été obligé de dire dans sa Préface , que le siècle avait le goût gâté et malade. On n’est guère bien dans ses affaires, quand on se retranche sur le mauvais goût de son siècle.

Le Chevalier

Passons, s'il vous plaît, aux Lyriques Latins, et commençons par Horace. Est-ce que vous avez quelque chose à dire contre celui-là ?

L’Abbé

J'avoue qu’Horace est un excellent Poète, un homme de très bon sens, et un auteur qui a des expressions très vives, très justes et très délicates.

Le Chevalier

Quand il n’aurait d’autre recommandation que d’avoir pris le parti des Modernes, comme nous l’avons déjà remarqué, il ne se peut que vous ne l’estimiez beaucoup.

169

L’Abbé

Il a montré en cela la bonté de son jugement. J'ai oublié à vous dire un endroit qui marque combien il était éclairé là-dessus. « Quand cet homme jaloux, élève si haut les Anciens, ce n'est point, dit-il,
Par amitié pour eux, et pour les encenser :
Mais par haine pour nous, et pour nous abaisser [ ah ] . »

Cependant il n’a pas laissé de faire, selon moi, quelques légères incongruités. La première de ses Odes est tellement construite que les Commentateurs ne conviennent point comment elle doit être ponctuée ; ce qui cause beaucoup d'obscurité, et n'est pas un vice médiocre dans le style. Quand il parle de la victoire remportée à la course des chariots, on ne sait s'il veut dire que la victoire élève les Maî170 tres de la Terre jusqu’aux Dieux ; ou s’il veut dire qu’elle élève les hommes jusqu'aux Dieux qui sont les maîtres de la terre [ ai ] . Il dit dans cette même Ode qu'un Pilote timide fend la mer Égée avec une poutre de Chypre [ aj ] .

Le Chevalier

Que veut dire fendre la mer avec une poutre ?

Le Président

Est-il malaisé de voir que poutre signifie là un vaisseau ?

Le Chevalier

Il faut être de bonne humeur et bien favorable à un Poète, pour lui passer de semblables licences.

Le Président

C'était l'usage des Anciens : une Poutre, un Pin, un Sapin, et quelques autres arbres encore se pre171 naient pour un navire, quand la mesure du vers les contraignait à s’en servir. Qu'y a-t-il de si étrange en cela ? un Bord, une Voile, ne signifient-ils pas un vaisseau parmi nous ? et qu’y a-t-il de plus ordinaire, que de prendre une partie pour le tout ?

L’Abbé

Il y a quelque différence : il paraît visiblement qu’un Bord et qu’une Voile sont les parties d’un vaisseau, mais il n’en est pas de même d’une Poutre, qui porte plus naturellement dans l’esprit l’idée d’une chose qui sert à construire une maison, que d’une pièce d’un navire. Il dit sur la fin de cette même Ode que si Mécène le met au nombre des Poètes Lyriques, il touchera le Ciel avec la tête, et il a dit un peu auparavant que sa Poésie le met au rang des Dieux ; C'est ne songer guère à ce qu’on écrit de souhaiter une chose qu’on vient de déclarer posséder déjà. Passons à 172 la seconde Ode . Il dit que, « La neige, la grêle et le tonnerre épouvantèrent Rome ; de peur que le siècle de Pyrrha ne revînt », pour dire, en sorte, qu’on eut peur que le siècle de Pyrrha ne revînt. Monsieur D*** demeure d’accord que cette expression est vicieuse.

Le Chevalier

Monsieur D*** dit qu’il y a une expression vicieuse dans Horace ?

L’Abbé

Il le dit ; mais il ajoute qu’elle est imitée du grec où elle a bonne grâce. Horace, en ce même endroit, après avoir dit que les neiges et les grêles avaient fait appréhender que le siècle de Pyrrha ne revînt ; Protée mena paître ses monstres marins sur les plus hautes montagnes, fait une longue description du déluge. S'il n’y avait employé qu’une strophe, à la bonne heure, mais, dans la strophe sui173 vante il continue à dire que plusieurs espèces de poissons se perchèrent sur des ormes, retraite ordinaire des colombes, (par parenthèse les colombes ne perchent jamais sur des arbres) et que les daims nagèrent dans les eaux qui passaient par-dessus. Cette description est assurément inutile et frivole ; il ferait beau voir un Poète moderne en user de la sorte.

Le Président

Que dites-vous de cette sentence admirable de l’ Ode qui suit : « La mort pâle frappe d’un pied égal, les cabanes des pauvres, et les palais des Rois. »

L’Abbé

Je la trouve très belle, quoiqu’on soit en doute si la Mort frappe du pied contre ces habitations pour y heurter ou pour les abattre ; doute toujours désagréable, quoique l’un et l’autre sens soient très bons ; par174 ce qu’on veut entendre toutes choses nettement et sans équivoque. Mais croyez-vous que Malherbe n’ait pas dit la même chose aussi bien, et même plus noblement qu’Horace ?
Le Pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre
Est sujet à ses lois :
Et la Garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend point nos Rois.

Le Président

Mais Horace est l’original.

Le Chevalier

Bon ! Est-ce que cette pensée n'avait pas été dite dix mille fois avant Horace ? En ces sortes de choses qui tombent dans l’esprit de tout le monde, il n’y a que la manière de les dire qu’on puisse appeler originale, à l’égard de la même manière qui a été copiée dessus.

175

L’Abbé

J'avoue que la cinquième Ode qu’il envoie à Pyrrha, et qui commence par ces mots : Quis multa gracilis etc., est toute belle, et un chef-d’œuvre : celles qui suivent sont encore excellentes ; mais pour la quatorzième, qui commence : O navis referens, et qui n'est autre chose que la description d’un vaisseau battu de la tempête, on ne sait quel est le but du Poète. Monsieur Dacier dit qu'on a été persuadé depuis plus de quinze siècles, que cette Ode était allégorique, les uns disant qu’elle représente l’état de la République agitée de guerre civiles ; les autres, qu’elle doit s'entendre de Brutus et de sa destinée : mais que Monsieur Le Fèvre a fait voir que cette Ode n’était point allégorique. Si cela est, voilà une Ode bien oiseuse et bien puérile. Quoi qu'il en soit, ce doute où on est de ce qu’Horace a 176 voulu dire dans cette Ode , ne lui est pas honorable. L’ Ode qui suit, et qui commence, Pastor cum traheret, est encore bien étrange. Il décrit tous les malheurs que doit causer l’enlèvement d’Hélène, sans qu’on sache à quoi cela est bon. Quelques-uns ont cru qu’il voulait par là donner quelque instruction aux Romains, n'ayant pu s'imaginer que cette Ode n’eût aucun dessein, ni aucun but, comme en effet elle n’en a aucun. Dans la seizième Ode , il dit à la belle Tyndaris, qu’elle peut, ou brûler ses vers, ou les jeter dans la mer Adriatique . Quelle pensée de vouloir que cette femme s’en aille faire un voyage à la mer, pour y jeter ses vers. L’ Ode qui commence : Integer vitæ, me semble bien extraordinaire. Il dit qu’un loup a pris la fuite devant lui, parce qu’il est homme de bien. Je ne sais pas si les loups de ce temps-là discernaient les gens de bien d’avec les scélérats : mais je sais qu’aujour177 d'hui un loup s’enfuirait plus vite de devant un grand pendard bien fort et bien armé, que de devant le plus homme de bien, s’il était faible, et qu’il n’eût ni verge ni bâton. Il ajoute pour toute preuve de sa vertu et de sa prud'homie, que quelque part qu’on le mette, en pays chaud, ou en pays froid, il aimera toujours sa Lalagé qui rit et qui parle le plus agréablement du monde.

Le Président

Pourquoi ne voulez-vous pas que le Ciel protège un homme de bien et le rende plus intrépide en de pareilles rencontres qu’un scélérat qui croit voir venir de tous côtés la punition qu’il mérite ?

L’Abbé

Je demeure d’accord que la bonne conscience donne de la fermeté dans les périls ; mais je voudrais que cette bonne conscience fût fondée sur autre chose que sur la fidélité qu’on garde à une maîtresse parce 178 qu’elle rit et qu’elle parle agréablement.

Le Chevalier

Dans les vieux Romans de Chevalerie on voit qu’il suffisait à un jeune Chevalier d’être bien fidèle à la Beauté qu’il avait choisie, pour renverser tous les autres Chevaliers, pour terrasser les géants les plus énormes, et même pour rompre toutes sortes d’enchantements.

L’Abbé

Il y a encore de bien plus grandes folies que celle-là dans les Romans dont vous parlez, et je ne crois pas que Monsieur le Président voulût se servir d’une autorité aussi frivole pour défendre le plus solide et le plus sensé de tous les Poètes Lyriques que nous ayons. Dans les Odes qui suivent j’ai remarqué…

Le Chevalier

Est-ce que vous voulez, Mon179 sieur l’Abbé, vous arrêter à toutes les Odes d’Horace ?

L’Abbé

Dieu m’en garde : je n’en veux plus examiner que deux sur leur manière antique de finir par quelque chose qui n’a nul rapport au commencement.

Le Chevalier

Il y a longtemps que je suis choqué de cette manière antique, quoiqu’on dise qu’il y a de l’enthousiasme, et une espèce de transport divin d’en user ainsi. Cela est trop aisé pour mériter des louanges, et je trouve qu’il est bien plus beau, et bien plus difficile de revenir à son sujet en finissant, et de donner par là une forme régulière à son ouvrage. Il est arrivé à la Poésie la même chose qu’à la Danse . Du temps de nos Pères, ceux qui dansaient une Courante, commençaient comme nous du côté des violons, et le visage 180 tourné vers la compagnie : mais ils la finissaient en tel endroit qu’il leur plaisait. Cela avait un air dégagé et cavalier, et peut-être était-ce une espèce d’enthousiasme en fait de Danse, qui avait son mérite. Les Paysans en usent encore de la sorte, mais depuis soixante ans et davantage on observe exactement, non seulement à la Cour et à Paris, mais dans toutes les Villes du Royaume, de finir les Courantes au même endroit où on les a commencées. Comme on ne peut pas dire qu’en cela on n'ait rien gâté à la Danse, je crois qu’il en est de même de la Poésie, où cette régularité de rentrer dans son sujet avant que de finir, après avoir fait des écarts autant qu’on a voulu, est assurément plus louable que ces fins brusques et inopinées, qui laissent quelquefois le Lecteur à cent lieues de chez lui, sans que le Poète se mette en peine de le mettre où il l’a pris. Encore une fois il est 181 trop aisé de se donner de ces enthousiasmes, puisqu’il n’y a qu’à finir quand on ne sait plus où on en est.

L’Abbé

Je n’ai rien à ajouter à ce qu’a dit Monsieur le Chevalier. La première des deux Odes que je veux examiner, commence Mercuri, namque te docilis. « Mercure, dit Horace, par qui Amphion a bâti les murs de Thèbes, qui as rendu la lyre capable de mille choses, fournis-moi des chansons pour fléchir Lydé qui est plus indomptable qu’une cavale de trois ans. »

Le Chevalier

Voilà qui donne l’idée d’une Demoiselle bien vive et bien fringante !

L’Abbé

« Tu peux adoucir les Tigres, continue-t-il, tu t’es rendu le maître 182 de Cerbère par tes chants, tu as fait sourire Ixion et Titye, malgré leurs tourments, et les Danaïdes en t’écoutant ont laissé sécher leurs tonneaux. » Il faut, ajoute-t-il, que Lydé sache les peines que souffrent celles qui commettent de grands crimes ; et là-dessus il conte l’histoire des Danaïdes, et comment une d’entre elles sauva son époux contre l’ordre que leur père leur avait donné à toutes de tuer leurs maris. À quoi bon cette histoire au sujet de la lyre de Mercure, et de la cruauté de Lydé  ? Cette Lydé n’avait égorgé, ni ne voulait égorger personne, c’est avoir bien envie de faire un conte . L’autre Ode est la vingt-septième du même Livre. Horace voulant détourner Galatée de se mettre sur la mer, lui fait une description des périls que l’on court sur cet Élément. Ensuite il lui remet devant les yeux l’exemple d’Europe, qui s’étant assise inconsidérément sur le Taureau qui 183 cachait Jupiter, se repentit tout à loisir de son imprudence lorsqu’elle se vit en pleine mer. Jusque-là rien n’est de mieux ni de plus beau, mais il ajoute que Vénus et son fils vinrent la consoler en lui apprenant qu’elle allait devenir femme de Jupiter, et qu’elle donnerait son nom à une des plus belles parties du monde. Cette consolation de Vénus est tout à fait hors de sa place, et même contre le dessein de l’ Ode , qui est de détourner Galatée de se mettre sur mer. Est-ce une raison pour une Dame de ne pas s’embarquer, parce qu’il pourra lui arriver quelque chose de semblable à l’aventure d’Europe qui devint femme de Jupiter, et nomma de son nom une des plus belles parties du monde ? Je pourrais ajouter ici les licences démesurées qu’Horace a prises dans sa versification, par exemple, de finir un vers par la moitié d’un mot, et de commencer le vers suivant par l’autre moitié 184 du même mot comme en cet endroit.
Jove non probante U-
xorius amnis.

Le Président

Pindare qu’il a imité en cela en use encore bien plus librement, non seulement il finit un vers par la moitié d’un mot mais une strophe, et commence celle qui suit par l’autre moitié du même mot.

L’Abbé

J'en conviens, mais comme Horace n’a pas imité Pindare dans son galimatias impénétrable, il eût bien fait de ne l’imiter pas aussi dans ces sortes de licences qui choqueront toujours et l’oreille et le bon sens.

Le Président

Songez, s’il vous plaît, que nous ne devons pas juger du grec et du latin sur la Langue Française ; le génie de ces langues est bien différent l’un de l’autre.

185

L’Abbé

Je suis persuadé qu’un mot latin et un mot grec ne demandent pas moins d’être laissés en leur entier qu’un mot français, et que ce démembrement de syllabes est contre Nature dans toutes les langues du monde.

Le Chevalier

Un jour étant à la campagne, et me promenant avec un jeune Écolier nouvellement sorti de Rhétorique , nous lisions pour nous divertir, les Odes d’Horace ; nous tombâmes sur l’Uxorius amnis, dont vous venez de parler, et sur ces vers de l’ Ode suivante.
Qui vidit mare turgidum, et
Infames scopulos Acroceraunia.
Ce serait une chose plaisante, lui dis-je, si on faisait des vers français sur le modèle de ceux-là. M’étant mis à rêver quelque temps sur cette pensée je fis les quatre vers 186 que voici, sur l’air d’une chanson qui courait alors.
L’autre jour dans nos bois le berger Tircis qui
Endure de Philis cent rigueurs inhumaines,
Lui faisait une longue Ky-
rielle de ses peines
rielle de ses peines.
Le jeune garçon, quoique passionné pour Horace, ne laissa pas de rire de cette plaisanterie ; mais étant retourné le soir, et ayant voulu en faire rire son Régent que l’on avait amené avec lui à la campagne pour y passer les vacances, le Régent n’en rit point du tout, mais se fâcha, prétendant qu’il y avait de l’irrévérence et même de la profanation à tourner en ridicule des choses que le temps et l’approbation de tous les siècles avaient consacrées. Vous pouvez croire que la colère du Régent ne nous fâcha point, et qu’elle nous réjouit encore plus que les vers.

187

L’Abbé

Quand on voudra regarder avec des yeux équitables et non prévenus, les vers qui viennent de nous faire rire, et ceux d’Horace qui leur ont servi de modèle, on n’y trouvera aucune différence.

Le Chevalier

Est-ce que vous ne direz rien des Satires d’Horace  ?

L’Abbé

Nous en parlerons assurément, mais il faut attendre que nous en soyons à la Satire, qui ne doit marcher qu’après toutes les autres poésies, supposé même, que c’en soit une, puisque selon le sentiment du même Horace, ce genre d’écrire ne mérite pas qu’on donne le nom de Poète à celui qui s’en mêle [ ak ] .

188

Le Chevalier

Croyez-vous qu’Horace ait raison quand il parle de la sorte ?

L’Abbé

Nous examinerons cela quand nous examinerons ses Satires .

Le Président

Ovide, Catulle , Tibulle et Properce ne méritent-ils pas que vous en disiez quelque chose ?

L’Abbé

Ces Poètes-là sont excellents et sur tous Ovide que j’aime de tout mon cœur. Je dis de lui et de Virgile ce qu’en disait un grand Personnage que nous avons connu tous, Virgile ? disait-il, c’est un divin Poète. Ovide ? c’est mon Poète [ al ] . Cependant je trouve qu’ils se ressentent tous de leur antiquité, et qu’ils n’ont point parlé de l’Amour 189 qui est presque l’unique objet de leurs ouvrages avec cette délicatesse qu’on trouve dans les Modernes.

Le Président

Cela se peut-il dire ?

L’Abbé

Ils en ont parlé naturellement, tendrement, passionnément, mais ils n’en ont point parlé avec cet air fin, délicat et spirituel qui se rencontre dans les ouvrages des Voitures, des Sarasins, des Benserades et de cent autres encore, où une certaine galanterie qui n’était point encore en usage chez les Anciens, se mêle avec la tendresse de la passion, et forme un certain composé qui réjouit en même temps et l’esprit et le cœur, et fait trouver quand on y a pris goût, quelque sorte de grossièreté partout où il n’y a que de la passion toute pure. Passons, s’il vous plaît, aux pièces de Théâtre.

190

Le Chevalier

Vous voilà dans votre fort. Franchement vous avez un peu sué pour sortir à votre honneur du Poème épique ; vous allez prendre l’air ici et vous réjouir en triomphant sans peine de toute l’Antiquité.

Le Président

Il ne faut pas chanter le triomphe avant la victoire.

L’Abbé

Les pièces Dramatiques ont eu presque toujours quelque ressemblance et quelque proportion avec le Théâtre sur lequel elles ont été représentées. Lorsqu’elles étaient jouées dans des tombereaux et par des Acteurs barbouillés de lie , elles n’étaient guère moins ridicules que leur Scène et que leurs Comédiens. Elles se sont perfectionnées peu à peu avec leurs Théâtres jusqu’au degré 191 d’excellence où Sophocle, Euripide et Aristophane les ont portées. Il en est arrivé de même à la Comédie Française . J’ai ouï dire à des gens âgés qu’ils avaient vu le Théâtre de la Comédie de Paris de la même structure, et avec les mêmes décorations que celui des Danseurs de cordes de la Foire Saint-Germain et des Charlatans du Pont-Neuf  ; que la Comédie se jouait en plein air et en plein jour, que le Bouffon de la Troupe se promenait par la ville avec un tambour pour avertir qu’on allait commencer. Les pièces qui nous restent de ce temps-là sont de la même beauté que le lieu où l’on en faisait la représentation. Ensuite on les joua à la chandelle, et le Théâtre fut orné de tapisseries qui donnaient des entrées et des issues aux Acteurs par l’endroit où elles se joignaient l’une à l’autre. Ces entrées et ces sorties étaient fort incommodes, et mettaient souvent en désordre les coiffures des Comédiens parce que ne 192 s’ouvrant que fort peu par en haut elles retombaient rudement sur eux quand ils entraient ou quand ils sortaient. Toute la lumière consistait d’abord en quelques chandelles dans des plaques de fer blanc attachées aux tapisseries, mais comme elles n’éclairaient les Acteurs que par-derrière et un peu par les côtés, ce qui les rendait presque tous noirs, on s’avisa de faire des chandeliers avec deux lattes mises en croix, portant chacun quatre chandelles, pour mettre au-devant du Théâtre . Ces chandeliers suspendus grossièrement avec des cordes et des poulies apparentes, se haussaient et se baissaient sans artifice et par main d’homme pour les allumer et les moucher. La Symphonie était d’une flûte et d’un tambour, ou de deux méchants violons au plus. On jouait alors les pièces de Garnier et de Hardy, qui la plupart ne sont autre chose que les pièces de Sophocle et d'Euripide, traduites ou 193 imitées. Cela valait mieux que les pièces qu’on avait quittées, mais n’était pourtant guère bon et ennuyait beaucoup. Nos Pères à qui l’on faisait entendre que les Tragédies qu’on leur donnait étaient les plus beaux ouvrages de l’Antiquité, les écoutaient avec patience, et croyaient même être obligés de s’y divertir, parce qu’il leur aurait été honteux de n’être pas touchés de ce qui avait fait les délices de toute la Grèce et mérité l’admiration de tous les siècles. On jouait ensuite une farce un peu grasse qui les faisait rire de tout leur cœur et les dédommageait de l’ennui de la Tragédie . Dans ce temps parut La Sylvie de Mairet . Ce n’est pas une pièce fort excellente, et son Auteur l’appelait ordinairement, les péchés de sa jeunesse cependant parce qu’elle ressemblait un peu à celles qui sont venues depuis, ce fut une joie, une admiration et une espèce d'émotion si grande dans 194 tout Paris que l’on n’y parlait d’autre chose. C'était un nouveau Ciel et une nouvelle Terre. Tout le monde la savait par cœur, surtout le Dialogue d’un Berger et d’une Bergère qui fut imprimé à part, et que l’on faisait apprendre aux enfants dans toutes les maisons où il y avait un jeune garçon et une jeune fille, pour le leur faire réciter au bout de la table après le repas. Cette pièce fut suivie de La Sophonisbe du même Auteur, beaucoup meilleure que La Sylvie , et même si bonne qu’elle n’a pu être obscurcie par la Sophonisbe du grand Corneille . La Scène s’embellissait à proportion, on en fit les décorations d’une peinture supportable, et on y mit des chandeliers de cristal pour l’éclairer. Ensuite est venue La Mariane de Tristan, pièce admirable pour son sujet, pour sa versification exacte et pour plusieurs beaux sentiments dont elle est remplie, et enfin les pièces de 195 Monsieur Corneille, Le Cid , les Horaces , Cinna , Polyeucte , Rodogune , et une infinité d’autres pièces tant du même Auteur que de quelques autres encore qui ont eu de si grands applaudissements, et qui ont fait tant d'honneur au Théâtre Français et dans la France et dans toute l’Europe . Le Théâtre matériel s’est embelli en même temps ; et les Opéras qui sont venus ensuite ont porté le tout au plus haut point, soit pour la beauté de la Poésie, qui en son genre a égalé les autres pièces dramatiques, soit pour la magnificence de la Scène et des spectacles que rien n’a jamais égalée .

Le Président

Concluez-vous de là que si l’on vient à faire de plus belles décorations de Théâtre, les Comédies qu’on y jouera surpasseront en beauté toutes celles que vous avez nommées  ?

196

L’Abbé

Non assurément. Je n’ai pas rapporté le progrès de l’embellissement des Théâtres comme une preuve de la plus grande beauté des Comédies, mais comme une remarque historique que la chose est arrivée ainsi. La preuve que je crois devoir résulter de mon histoire de la Comédie est que les Tragédies des Anciens sont beaucoup moins belles et moins agréables que celles de notre siècle.

Le Président

Et cela parce que La Sylvie de Mairet a plu davantage que les pièces de Garnier et de Hardy  ?

L’Abbé

Oui, puisque les pièces de Garnier et de Hardy ne sont presque autre chose que celles de Sophocle et d’Euripide .

197

Le Président

Cela se peut-il dire, et peut-on comparer un jargon barbare et épouvantable avec le plus beau langage que les hommes aient jamais parlé  ?

L’Abbé

Ce jargon qui vous paraît et à moi aussi, si barbare et si épouvantable était le plus beau langage du siècle où il a paru sur le Théâtre. Pour peu que vous vouliez bien, Monsieur le Président, prendre l’esprit de Philosophe, vous concevrez et vous conviendrez sans peine, que le langage le plus attique ne devait pas avoir plus de charmes pour l’oreille fine des Athéniens, que le langage de Hardy et de Garnier pour les oreilles les plus délicates de nos Ancêtres, c’est le même cas, ce sont les mêmes proportions et les mêmes causes qui ont dû produire les mêmes 198 effets. Ainsi toutes choses étant pareilles, de la part du langage, la chute précipitée des pièces de Garnier et de Hardy , à la première vue de La Sylvie de Mairet , n’a pu venir que de leur trop grande simplicité, de leur mauvaise construction, et de la stérilité des pensées ; choses qu’ils avaient toutes prises des Anciens, et qui n’ont rien qui approche du beau naturel de La Sylvie qui les a terrassées, et moins encore des pièces admirables qui sont venues après. Si ce raisonnement ne vous satisfait pas, descendons au détail. Est-ce une chose fort agréable qu’une Tragédie où chaque acte n’a quelquefois qu’une Scène et où le personnage qui parle tout seul, récite deux cents vers tout de suite, ou en se lamentant sur ses malheurs, ou en faisant un long récit de quelque funeste aventure  ?

Le Président

Où est le mal à cela ?

199

L’Abbé

C’est que la trop longue présence d’un homme qui parle seul sur le Théâtre ennuie toujours. Mais ce n’est pas tout, lorsque ce personnage se retire, souvent sans qu’on sache pourquoi, et comme de pure lassitude, il est relevé par un Chœur toujours présent et ennuyeux, qui recommence les mêmes lamentations avec des Sentences encore plus étendues et d’une plus grande vérité. Il faut croire que les Anciens y prenaient plaisir, aujourd’hui personne ne pourrait y résister.

Le Chevalier

Je ne crois pas qu’il y ait rien au monde de si haïssable, ni de si ennuyeux que les Chœurs dont vous parlez. Je suis persuadé que les Poètes anciens ne les avaient inventés que pour mettre en œuvre divers lieux communs qu’ils avaient dans 200 leurs portefeuilles sur la nécessité de mourir, sur l’instabilité des choses humaines, sur les incommodités de la Royauté, sur le bonheur de l’Innocence, sur les malheurs qui menacent les scélérats et autres semblables matières, ce n’était assurément que pour avoir le débit de ces beaux morceaux d’ouvrages qu’ils faisaient des Tragédies, de même que nos Charlatans ne font aujourd’hui des farces que pour vendre leur baume et leur onguent.

L’Abbé

Si ce que l’on dit de Monsieur d’Urfé est véritable, qu’il n’avait fait le Roman de L’Astrée que pour y mettre les vers que nous y voyons, cet exemple pourrait donner quelque vraisemblance à la pensée de Monsieur le Chevalier. Mais revenons aux Chœurs des Tragédies. Horace ne veut pas qu’on représente sur le Théâtre la Métamorphose de Cadmus en Serpent, ni celle de 201 Progné en hirondelle, parce que quelque soin qu’on prenne à faire croire au spectateurque la métamorphose se fait effectivement, on ne peut en venir à bout. Je demande si lorsqu’un homme accompagné de quelques autres, parlait au nom de toute une ville, le spectateur pouvait y être trompé, et s’imaginer, par exemple, voir tous les vieillards d’une ville, parler par la bouche d’un seul homme. Un habile décorateur pourrait surmonter les difficultés qu’Horace trouve dans les métamorphoses qu’il donne pour exemple ; car nous avons vu faire des choses aussi difficiles : mais il y a toute impossibilité de faire croire qu’une chose est dite par plusieurs personnes quand il n’y en a qu’une seule qui parle.

Le Président

Ces Chœurs faisaient pourtant une des plus grandes beautés des Tragédies.

202

L’Abbé

Ils en étaient le fondement et même la Tragédie dans ses commencements n’était autre chose qu’un chœur auquel dans la suite on a ajouté des personnages. Mais enfin ces Tragédies étaient si simples, si dénuées de toute intrigue, et de tout ce qu’on appelle jeu de Théâtre , qu’il n’y avait pas de quoi occuper le quart de l’attention des spectateurs.

Le Président

C'est cette grave simplicité qui rend les Pièces de théâtre des Anciens si belles, si vénérables et si je l’ose dire, si adorables. On a cru faire merveilles dans notre temps de les charger d’intrigues embarrassées, d’Épisodes hors du sujet , et d’une infinité de petites surprises qui ne font que fatiguer l’esprit, et le détourner de la continuelle application qu’il faut avoir au gros de l’action principale, si l’on veut goûter comme il faut, le plaisir de la Tragédie . On a tout gâté, et à for203 ce de vouloir montrer qu’on avait de l’esprit on a fait voir, comme il arrive souvent en mille autres rencontres, que l’on n’en avait guère.

L’Abbé

Vous n’avez pas tout à fait tort, Monsieur le Président, et nos Poètes ont rendu mauvaises beaucoup de leurs Pièces, en voulant les rendre trop bonnes, mais il y a raison partout. Nous avons des Tragédies qui n’ont ni le défaut d’être trop simples, ni celui d’être trop chargées d’intrigues. Vous en conviendrez lorsque nous comparerons quelques beaux endroits de ces Pièces avec les beaux endroits de celles des Anciens.

Le Chevalier

Croyez-vous que nous ayons la même supériorité dans les Comédies que nous l’avons dans les Tragédies  ?

204

L’Abbé

J'en suis persuadé et même que nous y excellons encore davantage. Les plus grands amateurs de l'Antiquité, tous les savants du Nord confessent que pour les Chansons, les Vaudevilles, et les Épigrammes, productions d’esprit où la raillerie et le mot pour rire sont dans toute leur force, nous l’emportons sur toutes les Nations, et sur tous les siècles  ; peut-on après cela nous disputer l’avantage dont il s’agit puisqu’on ne peut pas disconvenir que la raillerie et les bons mots ne soient l’âme de la Comédie  ?

Le Chevalier

Monsieur le Président, voilà tout le sel attique à vau-l’eau si les Grecs nous le cèdent en fait de Comédie.

205

Le Président

Ne craignez rien : les Français ne sont pas si barbares, qu’ils ne sentent bien la différence qu’il y a entre leur plaisanterie de pays et celle qui nous est venue de l’ancienne Grèce, d’où la fine raillerie n’est pas moins originaire que les fins diamants le sont des Indes .

L’Abbé

Cela est fort bien pensé, cependant faites-moi la grâce d’écouter un fait que je vous vais dire. On vient de nous donner les plus belles Comédies d’Aristophane traduites par une personne [ am ] d’un mérite extraordinaire et de qui l’on peut dire que si le Français est sa langue maternelle, le Grec est sa langue paternelle, puisque son illustre Père qui la savait parfaitement a pris soin de la lui apprendre dès le berceau. Vous est-il revenu qu’on ait admiré aucun bon mot de ces 206 Comédies, qu’on en ait parlé dans le monde et qu’on ait dit voilà de la fine raillerie, et non pas de méchants mots et de fades plaisanteries comme celles de Molière  ? On a gardé là-dessus un profond silence, les a lues qui a pu les lire. La plupart les ont laissées là après en avoir commencé la lecture, et peut-être ne s’est-il point trouvé de lecteurs, hors les Savants de profession, qui n’eussent témoigné le peu de plaisir qu’ils y avaient pris, pour peu qu’on les eût assurés que par là ils ne se seraient point fait de tort dans le monde. S’il y avait eu dans ces Comédies des railleries aussi fines qu’on le prétend, les Français ne sont pas encore si barbares ni si grossiers qu’ils ne les eussent très bien senties.

Le Chevalier

Dans le temps que Molière faisait le plus de bruit, Monsieur C*** qui sait le grec parfaitement, nous 207 disait un jour que si l’on avait goûté à Paris du Comique d’Aristophane on ne pourrait plus souffrir celui de Molière. Je n’en crois rien, lui répondis-je effrontément, car il y avait quelque chose de plus que de la hardiesse à répondre ainsi à un homme de son mérite et de son érudition. Si vous voulez bien ajoutai-je, traduire quelqu’une des pièces d’Aristophane, et par ce moyen nous la faire voir dans toute sa beauté, peut-être me convertirez-vous : il le promit et l’exécuta. Il est vrai que quand il nous lut sa traduction, ce ne fut point avec cette même confiance au mérite d’Aristophane. Il fut surpris de n’y plus rencontrer les mêmes beautés qu’il y avait admirées étant encore jeune, et il lui arriva ce qui nous arrive tous les jours de ne plus trouver si beaux ni si grands, quand nous les revoyons, les lieux qui nous avaient charmés dans notre enfance. C’était la Comédie des 208 Nuées , cette pièce fameuse qui fit tant de bruit à Athènes, et qui fut cause de la mort de Socrate . Nous en comparerons quelques endroits avec des morceaux des Comédies de Molière.

Le Chevalier

À la bonne heure, mais ne trouvez-vous pas que les Comiques latins valent beaucoup mieux ?

L’Abbé

Je trouve que Plaute et Térence sont plus réguliers que les Comiques grecs, comme il convient aux derniers venus qui ont profité des bons et des mauvais exemples de leurs prédécesseurs.

Le Président

Vous savez bien pourtant que les Critiques et même Cicéron leur reprochent de n’avoir pas cette force comique qui se trouve dans les Comédies grecques .

209

L’Abbé

Cela est vrai, mais sommes-nous bien sûrs que ces Critiques et Cicéron lui-même n’aient pas été séduits par la secrète joie qu’il y a de lire des ouvrages dans une langue étrangère, et de pouvoir dire au commun du monde, vous prenez un très grand plaisir aux Comédies que vous allez voir représenter, j'en lis tous les jours dans mon cabinet qui valent mieux dix fois que celles-là, et qui ont une force et une pointe tout autrement fine et délicate ?

Le Chevalier

Plaute et Térence me plaisent tous deux beaucoup : mais il me semble que Plaute a trop envie de faire rire, et que Térence n’y songe pas assez, et s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, que Plaute est trop chaud, et Térence trop froid.

210

Le Président

Il est vrai que Plaute est un peu trop plein de prétendus bons mots, vous savez ce qu’Horace en a dit, je m’en tiens à son sentiment .

L’Abbé

Je suis de votre avis et quoique je l’estime plus qu’Aristophane, et que je l’admire en mille endroits, je ne laisse pas de le trouver en bien des rencontres un peu mauvais plaisant. Il ne faut que voir son Amphitryon qui est une de ses plus belles pièces, et le comparer avec l’ Amphitryon de Molière, pour être convaincu de ce que je dis, et pour voir de combien le Moderne l’emporte sur l’Ancien. Nous pourrons en avoir le plaisir quand je vous lirai le mémoire dont je vous ai parlé.

Le Président

Je ne m’opiniâtrerai pas beaucoup à défendre Plaute  ; mais pour 211 rence, ô Ciel ! peut-on dire qu’il y ait rien de froid dans ses ouvrages ? Peut-on prendre pour froideur cette sagesse admirable, cette judicieuse sobriété à ne dire que ce qu’il faut dans chaque caractère, et cette adresse à savoir attraper si juste la naïveté de la pure nature  ?

L’Abbé

Vous croyez avoir loué Térence admirablement, en disant qu’il a attrapé la naïveté de la pure nature. Quand cela serait aussi vrai que vous le croyez, pensez-vous qu’il y ait en cela un fort grand mérite ?

Le Président

Je n’en sais point de plus grand, particulièrement en fait de Comédies, qui ne sont, ou ne doivent être, que des images naïves des actions humaines.

L’Abbé

Et moi je vous dis que cette pure 212 Nature dont vous faites tant de cas n’est point belle dans les ouvrages de l’Art . Elle est admirable dans des forêts, dans des rivières, dans des torrents, dans des déserts, et généralement dans tous les lieux sauvages qui lui sont entièrement abandonnés ; mais dans les lieux que l’Art cultive, comme par exemple dans des jardins, elle gâterait tout si on la laissait faire, elle remplirait toutes les allées d’herbes et de ronces, toutes les fontaines et les canaux de roseaux et de limon, aussi les Jardiniers ne font-ils autre chose que de la combattre continuellement. Il en est de même dans les choses de la Morale, où la Philosophie n’a pas une plus importante et plus continuelle occupation que de dompter, et de corriger cette pure Nature qui est toujours brutale, n’allant jamais qu’à ses fins, sans s’inquiéter de l’intérêt des autres.

213

Le Chevalier

Ceux qui aiment tant la pure nature devraient manger du gland comme on faisait au siècle d’or, et manger aussi leur viande toute crue et sans sel.

L’Abbé

Cette dernière comparaison me paraît excellente, car rien ne ressemble mieux à l’Art à l’égard des ouvrages de l’esprit que le sel à l’égard des viandes. Sans le sel les viandes, quelque bonnes qu’elles soient en elles-mêmes, sont insipides, sans l’Art les ouvrages d’esprit le sont aussi, quelque heureux que soit le naturel d’où ils partent. L'Art et le sel exaltent le bon goût des choses où on les mêle avec modération, et l’un et l’autre les gâtent si on les y met avec excès. Ce que nous disons paraît évidemment dans l’Art de la Peinture, ce n’est pas une grande louange que d’imiter bien la pure nature, ou si vous voulez la nature 214 ordinaire . C’est un talent peu envié aux Peintres Flamands, qui la représentent si bien qu’on y est trompé. Ils représentent une cuisine, on croit la voir. La plus grande difficulté ne consiste pas à bien représenter des objets, mais à représenter de beaux objets, et par les endroits où ils sont les plus beaux. Je vais encore plus loin, et je dis que ce n’est pas assez au Peintre d’imiter la plus belle nature telle que ses yeux la voient, il faut qu’il aille au-delà et qu’il tâche à attraper l’idée du beau , à laquelle non seulement la pure nature, mais la belle nature même ne sont jamais arrivées ; c’est d’après cette idée qu’il faut qu’il travaille, et qu’il ne se serve de la nature que pour y parvenir. Le Cavalier Bernin avant que de faire le Buste du Roi que nous avons, fit en pastel le portrait de Sa Majesté, non pas pour travailler d’après, en faisant son buste, mais pour s’en servir en le regardant de fois à d’autres, à se ra215 fraîchir l’idée qu’il s’était faite du visage de Sa Majesté ; parce qu’il voulait que son Buste fût immédiatement d’après cette idée, ajoutant que toute copie étant nécessairement moins parfaite que son original, son Buste en serait plus éloigné d’un degré de la ressemblance s’il le faisait d’après son Pastel. Cela est si vrai, que les Peintres ne mettent jamais de visages effectifs, quelques beaux qu’ils puissent être dans leurs belles compositions ; ces visages effectifs les aviliraient. Jamais le visage d’Apollon n’a été celui d’un jeune homme, qu’ils aient copié fidèlement, jamais Vénus et Junon n’ont été peintes par de grands Maîtres sous le visage de femmes mortelles, elles n’auraient pas semblé des Déesses. Ils s’abstiennent même de les revêtir de velours, de satin ou de taffetas, ils leur donnent des étoffes qui ne tiennent rien de celles dont les hommes se servent, des étoffes génériques et universel216 les, si cela se peut dire, sans descendre dans leurs espèces particulières. Il en est de même de la Sculpture, et c’est de là qu’on croyait voir quelque chose de divin dans les figures des grands Sculpteurs de l'Antiquité, parce qu’on y voyait comme l’essence parfaite et accomplie de l’homme sans y voir aucune des imperfections qui se rencontrent dans les hommes mortels. Quand le Comédien qui contrefaisait le cochon à Athènes plut davantage au peuple que le cochon véritable qu’un autre Comédien cachait sous son manteau, on crut que le Peuple avait tort, et le Peuple avait raison ; parce que le Comédien qui représentait cet animal en avait étudié tous les tons les plus marqués et les plus caractérisés, et les ramassant ensemble remplissait davantage l’Idée que tout le monde en a. Il nous est arrivé bien des fois de prendre un rossignol pour une fauvette, parce que ce rossignol imitait la fauvette 217 dans le temps que nous l’entendions ; mais quand Philbert contrefait le chant du rossignol, il en imite si bien les endroits les plus beaux, et ceux par où le chant de cet oiseau se distingue de tous les autres, qu’il est impossible de s’y méprendre. Quand un bon Peintre ou un bon Sculpteur se servent d’un modèle qu’ils ont devant eux, d’un homme fort bien fait ou d’une belle femme, il ne faut pas s’imaginer qu’ils se contentent de copier ce qu’ils voient, ils tâchent d’attraper la perfection, dont ils remarquent des commencements dans leur modèle ; et ils achèvent les choses comme ils croient que la Nature qui ne va jamais jusqu'où elle voudrait aller, avait intention de les faire.

Le Président

Vous avez beau raisonner, je ne conviendrai jamais que ce soit une petite louange, d’imiter bien la nature de quelque manière que l’on le prenne.

218

Le Chevalier

Quand une Reine s’empoisonne sur un Théâtre, si ceux qui sont autour d’elle se mettaient à crier tous ensemble : ô Ciel, est-il possible ! vite des médecins, du contrepoison, de la thériaque ! ah, Madame, qu’avez-vous fait ? trouveriez-vous cela fort beau  ?

Le Président

Non, assurément.

Le Chevalier

Ce serait pourtant là la pure nature.

L’Abbé

Quand même vous feriez dire toutes ces choses-là ou autres semblables, de la manière la plus élégante, et comme les personnes les plus spirituelles le pourraient dire en pareille rencontre, cela ne vaudrait rien encore ; il faut dire ce que l’Art se peut imaginer de plus approchant de l’idée du beau, et s’y prendre 219 comme ont fait Corneille et les autres excellents Poètes .

Le Chevalier

Permettez-moi d’ajouter encore une comparaison. Quand on représente dans un Ballet ou dans une Comédie, des Bergers et des Paysans, les fait-on venir avec des habits tels qu’en ont les Bergers et les Paysans véritables, ni qui aient rien de la malpropreté de ces gens-là ? on le devrait faire si l’on n’avait en vue que de représenter la pure nature ; mais on s’en donne bien de garde, on fait leurs habits les plus propres que l’on peut, et on se contente d’y donner un air champêtre qui marque leur caractère, et qui remette dans l’esprit des spectateurs, ce qu’il y a de plus doux et de plus agréable dans leur genre de vie. On en use de même à l’égard des actions et des discours qu’on leur fait faire. Vous voyez où va ma comparaison.

220

L’Abbé

On pourrait en faire un cent d’autres qui prouveraient la même chose. Je conclus donc de ce raisonnement qui est un peu long, et qui peut vous avoir ennuyé, que ce n’est pas un grand mérite à Térence d’avoir imité la nature comme il a fait, d’avoir fait parler un vieillard comme un vieillard, un jeune homme, comme un jeune homme, un valet comme un valet ; cela n’est pas bien difficile, car il ne suffit pas que les caractères soient assez marqués pour être reconnus, il faut les porter en quelque sorte à la perfection de leur idée, qui est comme je l’ai déjà dit, non seulement au-dessus de la pure nature, mais de la belle nature même, ce que Térence n’a pas fait. J'ajouterai que Molière a beaucoup mieux réussi dans les caractères de ses personnages, et dans les choses qu’il leur fait dire, comme nous le verrons dans la comparaison que 221 nous ferons des endroits de leurs Pièces où ils se ressemblent.

Le Chevalier

Je crois que nous en sommes présentement à la Satire, à qui vous dites qu’Horace refuse le nom de Poésie .

L’Abbé

Comme Horace excellait dans ce genre d’écrire, il a cru pouvoir en faire les honneurs, et dire, que par ce côté-là il ne méritait pas le nom de Poète, qui n’appartient légitimement qu’à ceux qui font des ouvrages de la nature de ceux de Sophocle, de Pindare et d’Homère  ; mais dans la vérité la Satire est un vrai genre de Poésie, non de la première espèce, c’est-à-dire, de celle qui invente les choses qu’elle dit, qui mêle le ciel avec la terre, et qui donne du mouvement à toute la nature  ; mais de la seconde classe qui se contente de dire poétiquement les choses dont 222 elle traite : En un mot, c’est une Poésie toute dans le style, et nullement dans sa matière. Les deux plus célèbres Auteurs en ce genre qui nous restent des Anciens, sont Horace et Juvénal , tous deux excellents, mais fort différents l’un de l’autre. Juvénal est toujours sérieux, il tonne sans cesse contre les vices, et ne parle jamais sans cette indignation qu’il dit dès le commencement de ses ouvrages en être la cause et le motif. Horace raille toujours et ne reprend les défauts des hommes quels qu’ils soient qu’en se moquant, et en les tournant en ridicule.

Le Chevalier

Laquelle de ces deux manières trouvez-vous la meilleure ?

L’Abbé

Presque tout le monde préfère celle d’Horace à celle de Juvénal , et Jules Scaliger est presque le seul d’entre les Critiques du premier ordre, qui préfère Juvénal à Horace . Pour 223 moi, je crois qu’il faut distinguer, si le Satirique parle de vices noirs et atroces, et veut donner horreur des grands scélérats et de leurs crimes, je crois qu’il ne saurait parler trop sérieusement, ni prendre avec trop de chaleur le ton impétueux de Juvénal, mais s’il n’a à reprendre que des défauts légers, et qui ne vont qu’à rendre méprisables ceux qui les ont, il ne peut trop se conformer à Horace, ni trop jeter de ridicule sur ces sortes d’imperfections qui ne méritent pas qu’on se fâche contre elles, et qui se guérissent mieux par la raillerie enjouée que par une censure grave et sérieuse. Sur ce principe je trouve que Juvénal et Horace sont répréhensibles d’avoir parlé toujours l’un et l’autre sur le même ton, et que l’on ferait de ces deux Poètes un excellent Satirique en mêlant leurs deux talents pour s’en servir alternativement selon la nature des matières qu’on aurait à traiter.

224

Le Président

Il y en a qui soutiennent que les grands crimes ne sont point du ressort de la Satire mais seulement de la Justice, et des Juges qui les doivent punir.

L’Abbé

Comme la punition que les Juges font faire des crimes n’empêche point les Prédicateurs de prêcher contre, ni les Historiens d’y faire les réflexions qu’il leur plaît lorsqu’ils les rapportent, elle ne doit pas empêcher les Satiriques d’en parler à leur manière lorsqu’ils l’ont entrepris.

Le Chevalier

Je voudrais entrer dans le détail, et que vous nous fissiez voir quelque chose qui méritât d’être repris dans Horace ; car on tient parmi la plupart des Savants qu’il n’a donné aucune prise sur lui dans ses Satires .

225

L’Abbé

Sa première Satire commence très bien par la remarque qu’il fait, que les hommes ne sont jamais contents de leur condition ; mais ensuite viennent des réflexions morales contre les avares, bien vagues et bien communes. L’Avare de Molière est bien d’un autre sel et d’une autre vivacité. Pour la seconde Satire , elle est si pleine d’ordures d’un bout à l’autre que nous n’en dirons rien, s’il vous plaît.

Le Président

Que dites-vous de celle où il décrit le chagrin que lui donna un Fâcheux en l’accompagnant partout malgré qu’il en eût  ?

L’Abbé

Je dis que cette Satire est belle, mais qu’il s’en faut beaucoup que ce Fâcheux, dont il parle, donne autant de plaisir que Les Fâcheux de Moliè226 re . Horace décrit très bien l’embarras où le met l’Impertinent qui veut l’accompagner partout, mais on ne voit point pourquoi cet impertinent le fatigue si fort, et jusqu’à le faire suer depuis la tête jusqu’aux talons. C’est son expression, car Horace n’avait aucune affaire, et son esprit n’était alors occupé que de bagatelles, comme il le dit lui-même, mais Molière fait savoir que son homme a un rendez-vous de sa Maîtresse, ce qui lui rend les Fâcheux qu’il rencontre bien plus fâcheux, et en même temps bien plus agréables au lecteur ou au spectateur. Horace se contente que son Fâcheux soit incommode, et ne se met guère en peine de lui faire dire des choses agréables. Molière au contraire fait dire à ses Fâcheux des choses fort divertissantes en elles-mêmes, et indépendamment du chagrin qu’elles causent, et comme elles n’en chagrinent pas moins celui à qui elles sont dites : il donne deux plaisirs en 227 même temps, l’un de voir un homme fatigué par des gens qui lui font manquer son rendez-vous, et l’autre de leur entendre faire des récits fort plaisants, comme celui d’une chasse avec toutes ses circonstances, et celui d’un coup de piquet capable d’obliger un homme à se pendre en public. Horace s’y est pris comme un Ancien qui se tient trop heureux de dire quelque chose de raisonnable, et qui croit avoir épuisé une matière lorsqu’il n’a fait que l’effleurer, et Molière a fait comme un Moderne, qui ne se contente pas de dire les premières choses qui viennent naturellement dans l’esprit, mais qui pousse ses pensées jusqu’où l’Art peut aller sans affectation. On peut comparer en cela les Auteurs avec les Voyageurs. Quand un Voyageur ancien était arrivé au Détroit de Gibraltar, il croyait être au bout du monde. C’étaient là les Colonnes d’Hercule , on n’allait pas plus loin ; mais un Voyageur 228 moderne n’a garde de croire, quand il en est à ces Colonnes, d’être à la fin de son voyage : il ne fait encore que commencer, il traverse l’Océan, et passe dans un nouveau monde plus grand et plus spacieux que celui d’où il est parti.

Le Président

Pourquoi n’opposez-vous aux Satires d’Horace que les Comédies de Molière ? Est-ce que les Modernes n’ont point fait de Satires qui méritent de leur être opposées ?

Le Chevalier

Comme le meilleur Satirique que nous ayons aujourd’hui n'a fait presque autre chose que de mettre Horace en français , comment pourrait-on l’opposer à Horace ?

L’Abbé

Il est vrai qu’il a imité Horace en plusieurs endroits, mais il n’est point vrai qu’il n’ait fait que cela. 229 Il y a dans ses Satires une infinité de choses de son invention très excellentes et beaucoup meilleures que celles qu’il a tirées d’Horace . C’est même dommage que la vénération trop grande qu’il a eue pour cet Auteur lui ait fait croire que par là il enrichirait ses ouvrages ; je trouve que cette imitation trop fréquente diminue quelque chose de leur beauté.

Le Président

Et moi je trouve que c’est ce qu’il y a de plus beau. Les endroits d’Horace me paraissent parmi les choses qui sont du Moderne, comme des pierres précieuses au milieu de l’or où elles sont enchâssées.

L’Abbé

Cela ne vient que de la même prévention et de la même vénération outrée que vous avez pour les Anciens, qui fait que dès que vous reconnaissez dans un Moder230 ne quelque pensée qui leur appartient vous tressaillez de joie, au lieu que si vous vous laissiez conduire par la droite raison vous en seriez moins touché ; la grâce de la nouveauté n’y étant plus, outre qu’il y a assurément moins de mérite à traduire qu’à inventer. Pour vous faire voir que les choses qui sont de l’invention de l’Auteur dont nous parlons valent mieux que celles qu’il a prises dans Horace, c’est que de cent morceaux qu’on a admirés dans ses ouvrages et que toute la France sait par cœur, il n’y en a peut-être pas quatre qui soient d’Horace .

Le Chevalier

Cela est vrai, et même on peut dire que les pièces qui sont presque toutes de lui, comme celle qu’il adresse à son esprit , et celle qu’il fait contre l’homme, ont été plus applaudies que les autres.

231

L’Abbé

Il me semble qu’il résulte naturellement de tout cela, que les ouvrages du Satirique moderne ne le cèdent pas à ceux de l’Ancien.

Le Président

Point du tout. Cette conclusion n’est pas bonne ; ce qui est d’Horace dans les Satires du Moderne n'est que traduit, et par conséquent ne peut être comparé avec le reste qui est original.

L’Abbé

Vous savez avec quel soin et avec quel succès ces endroits ont été traduits, et si vous voulez bien en dire la vérité vous avouerez qu’ils sont mieux tournés dans le français que dans l’original, dont la versification est bien la plus rude, la plus scabreuse et la plus cahotante qui ait jamais été. J’ai mis en prose quelques endroits de ces 232 deux Auteurs qui nous serviront à en faire la comparaison.

Le Chevalier

Voilà qui est bien, mais dites-moi, approuvez-vous la liberté que plusieurs Satiriques modernes se sont donnée de nommer par leur nom les gens qu’ils maltraitent dans leurs Satires  ?

L’Abbé

Nullement.

Le Président

Cependant ils ont tous les Anciens, et pour garants et pour modèles.

Le Chevalier

On pourrait avoir les Anciens pour garants et pour modèles sur bien des choses dont il ne serait pourtant guère honnête d’être accusé.

233

L’Abbé

Il n’est point vrai que tous les Anciens en aient usé de la sorte : je n’en veux point d’autre preuve qu’une Épigramme de Martial que je vais vous dire. J’ai pris plaisir à la mettre en Français.
À l’Empereur Domitien.

  Dans nos jeux arrivés à leur cinquième Livre
Nul encor ne s’est plaint d’avoir été joué,
Mais plusieurs sont ravis d’y voir leur nom loué
Et loué par des vers qui doivent toujours vivre.
Sans profit, il est vrai, je mets là mon loisir,
Mais quoi ? j’aime à faire plaisir.

Ad Cæsarem Domitianum. EPIG. XV.LIV. V.

  Quintus nostrorum liber est Auguste jocorum
Et queritur læsus carmine nemo meo
Gaudet honorato sed mulus nomine lector
Cui victura meo carmine fama datur.
Quid tamen hæc prosunt quamvis veneratia multos ?
Non prosunt sane me tamen ista juvant.

234 Il n’y a point d’injure ni d’infamie que Martial n’ait dites à différentes personnes dans les quatre premiers livres de ses Épigrammes . Cependant il assure que personne ne s’est encore plaint d’y avoir été maltraité, cela conclut nécessairement que tous les Noms qu’il a mis dans ses Épigrammes médisantes n’étaient que des Noms en l’air, qui ne désignaient personne en particulier, tels que ceux de Jean, de Martin, de Catin, de Margot et autres semblables dont nous nous servons, et comme il ajoute que plusieurs gens lui ont su gré d’avoir été nommés dans ses vers d’une manière honorable, il paraît qu’il mettait les noms effectifs quand il louait quelque vertu ou quelque belle action, mais point du tout quand il voulait blâmer quelque vice ou quelque action criminelle.

Le Président

J'avoue que nos Satiriques mo235 dernes auraient mieux fait d’imiter en cela Martial, que de suivre l’exemple d’Horace ; mais quand on pèche après un si grand Homme, la faute est bien légère.

L’Abbé

Quoi, vous voulez qu’Horace soit un modèle en fait de Morale, aussi bien qu’en matière de Poésie ? vous vous moquez.

Le Chevalier

Quoi qu’il en soit, cela n’a pas peu servi à donner de la réputation aux ouvrages dont nous parlons.

L’Abbé

Il est vrai que cette licence qui devait exciter l’indignation du Public a été reçue avec des applaudissements incroyables, et j’avoue que ce n’est pas là une petite honte au Siècle que je défends, et que j'ai entrepris de mettre au-dessus de tous les autres. Il y a eu dans le succès de 236 ces Satires une illusion de l’Amour-propre qui mérite bien d’être remarquée. Les lecteurs se sont imaginés valoir mieux que les hommes dont on se moquait, et les Poètes que le plaisir qu’ils donnaient, était l’unique effet de la beauté de leurs Poésies, quoique assurément ce qu’il en coûtait aux honnêtes gens qu’ils maltraitaient y eût beaucoup de part.

Le Président

Tout cela ne me semble point si atroce que vous le faites, ces Auteurs se sont divertis aux dépens de quelques méchants Poètes, et puis c’est tout. Voilà un grand crime ?

Le Chevalier

Bien des gens sont nommés dans leurs Satires pour autre chose que pour avoir fait de méchants vers.

L’Abbé

Quand il serait vrai que les Sa237 tiriques, dont nous parlons, n’auraient maltraité que de méchants Poètes, a-t-on dû mettre Monsieur Quinault de ce nombre ? on serait fort mal reçu à le faire aujourd’hui. Quand il entra dans le monde, et qu’il fit jouer ses premières Comédies ce fut une affluence de spectateurs incroyable, et des applaudissements qu'on entendait des rues voisines. Les prétendus Connaisseurs ayant conclu par leurs profonds raisonnements qu’un jeune homme ne pouvait pas entendre le Théâtre, dirent qu’il y avait à la vérité quelque lueur d’esprit dans ses Comédies  ; mais qu’il n’y avait point d’art ni de conduite, comme s’il y avait un plus grand art que celui de charmer tous ses auditeurs, et de les faire revenir trente fois de suite à la même Comédie, la vérité est que ses Tragédies et ses Comédies ne sont pas toutes dans la dernière régularité, mais qui ne sait qu’en fait de Comédies, quelques 238 légers défauts ne les empêchent pas d’être belles. Quand il vint à faire des Opéras un certain nombre de personnes de beaucoup d’esprit et d’un mérite distingué, se mirent en fantaisie de les trouver mauvais, et de les faire trouver tels par tout le monde. Un jour qu’ils soupaient ensemble ils s’en vinrent sur la fin du repas vers Monsieur de Lully, qui était du souper, chacun le verre à la main, et lui appuyant le verre sur la gorge, se mirent à crier, renonce à Quinault, ou tu es mort. Cette plaisanterie ayant beaucoup fait rire, on vint à parler sérieusement, et l’on n’omit rien pour dégoûter Lully de la Poésie de Monsieur Quinault ; mais comme ils avaient affaire à un homme fin et éclairé, leurs stratagèmes ne firent que blanchir. L’on parla de moi dans cette rencontre, et l’un de ces Messieurs dit avec bonté, que c’était une chose fâcheuse que je m’opiniâtrasse toujours à vou239 loir soutenir Monsieur Quinault , qu’il est vrai que j’étais son ancien ami, mais que l’amitié avait des bornes, et que Monsieur Quinault étant un homme noyé je ne ferais autre chose que de me noyer avec lui ; en un mot, que si j'avais un ami dans la Compagnie, cet ami devait m’en avertir charitablement. Monsieur D*** qui avait de la bonté pour moi, et chez qui se donnait le repas, se chargea de cette commission. Après qu’il m’eut fait sa salutaire remontrance, et que je l’en eus remercié, je lui demandai ce que ces Messieurs trouvaient tant à reprendre dans les Opéras de Monsieur Quinault. Ils trouvent, me dit-il, que les pensées n'en sont pas assez nobles, assez fines, ni assez recherchées, que les expressions dont il se sert sont trop communes et trop ordinaires, et enfin que son style ne consiste que dans un certain nombre de paroles qui reviennent toujours. 240 Je ne suis pas étonné, lui répondis-je, que ces Messieurs qui ne savent ce que c’est que Musique, parlent de la sorte, mais vous, Monsieur, qui la savez si parfaitement, qui en connaissez toutes les finesses, et à qui la France doit cette propreté et cette délicatesse dans le chant que toutes les autres Nations n’ont point encore, ne voyez-vous pas que si l’on se conformait à ce qu’ils disent on ferait des paroles que les Musiciens ne pourraient chanter, et que les auditeurs ne pourraient entendre ? Vous savez que la voix, quelque nette qu’elle soit, mange toujours une partie de ce qu’elle chante, et que quelque naturelles et communes que soient les pensées et les paroles d’un air, on en perd toujours quelque chose ; que serait-ce si ces pensées étaient bien subtiles et bien recherchées, et si les mots qui les expriment étaient des mots peu usités et de ceux qui n’entrent que dans la grande et sublime Poé241 sie, on n’y entendrait rien du tout. Il faut que dans un mot qui se chante la syllabe qu’on entend fasse deviner celle qu’on n’entend pas, que dans une phrase quelques mots qu’on a ouïs fassent suppléer ceux qui ont échappé à l’oreille, et enfin qu’une partie du discours suffise seule pour le faire comprendre tout entier. Or cela ne se peut faire à moins que les paroles, les expressions et les pensées ne soient fort naturelles, fort connues et fort usitées ; ainsi, Monsieur, on blâme Monsieur Quinault par l’endroit où il mérite le plus d’être loué, qui est d’avoir su faire avec un certain nombre d’expressions ordinaires, et de pensées fort naturelles, tant d’ouvrages si beaux et si agréables, et tous si différents les uns des autres. Aussi voyez-vous que Monsieur de Lully ne s’en plaint point, persuadé qu’il ne trouvera jamais des paroles meilleures à être mises en chant et plus propres à faire paraî242 tre sa Musique . La vérité est qu’en ce temps-là j’étais presque le seul à Paris qui osât se déclarer pour Monsieur Quinault, tant la jalousie de divers Auteurs s’était élevée contre lui, et avait corrompu tous les suffrages et de la Cour et de la Ville ; mais enfin j’en ai eu satisfaction. Tout le monde lui a rendu justice dans les derniers temps, et ceux qui le blâmaient le plus ont été contraints par la force de la vérité, de l’admirer publiquement, après avoir connu qu’il avait un génie particulier pour ces sortes d’ouvrages.

Le Chevalier

Voilà une apologie pour Monsieur Quinault qui m'a fait plaisir, car j'ai toujours aimé ses ouvrages, et je sais presque tous ses Opéras par cœur. Comme Monsieur Chapelain n’était pas moins de votre connaissance que Monsieur Quinault, pourriez-vous bien nous 243 faire pour lui une pareille Apologie, je serais ravi de l’entendre.

L’Abbé

La chose est un peu plus difficile ; ce n’est pas que Monsieur Chapelain n’ait eu bien du mérite en sa manière, mais il se trouve deux obstacles à sa louange difficiles à surmonter ; l’un la dureté de sa versification , et l’autre la prévention où on est contre La Pucelle . Cependant je veux bien faire son apologie pour votre satisfaction et pour la mienne, à condition que Monsieur le Président n’en prendra pas occasion de me dire que j’oppose Chapelain à Virgile, car je déclare hautement que ce n’est point mon intention, et que je le fais seulement par l’intérêt que j’ai, en soutenant la Poésie moderne, de défendre les Poètes de notre siècle, que l’on a maltraités. Comme Monsieur Chapelain faisait une grande figure parmi les 244 gens de lettres, et qu’il avait même trois mille livres de pension du Roi, outre celle de quatre mille livres que Monsieur de Longueville lui faisait toucher tous les ans, circonstances aggravantes et difficiles à digérer à des Poètes qui n’en avaient point encore , ce fut contre lui qu’on dressa les plus fortes et les plus cruelles batteries : on commença par le défigurer dans quatre ou cinq Satires lâchées l’une après l’autre, où l’on n’omit rien de ce qui peut couler à fond un Auteur, et on alla jusqu’à donner des oreilles d’âne à quiconque pouvait souffrir ses poésies . Personne ne voulut avoir des oreilles d’âne, et il fallut trouver La Pucelle détestable. Ensuite quelques personnes mal intentionnées choisirent dans toute La Pucelle quatre vers les plus disgraciés de tout l’ouvrage pour en former un quatrain ridicule qui fut porté de maison en maison comme un échantillon de l’ouvrage.

245

Le Chevalier

Savez-vous ces quatre vers ?

L’Abbé

Non. Mais je les ouï dire plusieurs fois.

Le Chevalier

Les voici.
  Rochers raides et droits dont peu tendre est la cime
De mon barbare sort l’âpre état vous savez,
Savez aussi durs bois qu’ont cent hivers lavés
Qu'Holocauste est mon cœur pour un front magnanime

Le Président

Voilà d’étranges vers !

Le Chevalier

Aussi ont-ils été faits pour être étranges.

246

Le Président

Est-ce que ces vers-là ne sont pas des vers de La Pucelle  ?

Le Chevalier

Non assurément. Et Monsieur l'Abbé a donné dans le panneau comme les autres, il peut y en avoir quelques mots çà et là, mais il ne se trouvera aucun de ces vers tout entier dans La Pucelle .

L’Abbé

Vous m’étonnez.

Le Chevalier

Ces vers n’ont pas laissé de réjouir bien du monde.

L’Abbé

En savez-vous la raison ?

Le Chevalier

C’est que l’on aime à rire, et que la médisance a un sel plus piquant 247 et plus agréable que tout le sel attique (cela soit dit avec la permission de Monsieur le Président.)

L’Abbé

C’en est assurément une des raisons principales, mais il y en a encore une autre qui n’est pas moins forte. C’est que quand un auteur donne un gros livre au public, et particulièrement un gros Poème, le public regarde ce présent comme une charge qui lui est imposée : car il faut lire les livres nouveaux, ou du moins en avoir assez de connaissance pour en parler. Si quelques jours après l’édition du poème il paraît une Épigramme qui coule le poème à fond, c’est une joie universelle parce qu’on se voit par là dispensé de le lire, et que si l’on vient à en parler dans les compagnies on n’a qu’à réciter l’Épigramme qui le tourne en ridicule, et par là on se tire d’affaire. Je me souviens que m’étant trouvé 248 un jour dans une compagnie où l’on récita les quatre vers ridicules dont nous parlons, et où l’on s’écriait tour à tour, quelle extravagance, quelle misère ! peut-on avoir fait un livre aussi ridicule que La Pucelle  ? on remarqua que je ne riais point et que je ne disais mot. Est-ce que vous n'êtes pas de l’avis qui court, Monsieur l’Abbé ? me dit le maître de la maison, et voulez-vous vous ériger en défenseur de La Pucelle  ? Sans prendre cette qualité, lui répondis-je, j’oserai dire qu’il n’y a pas de justice à condamner un grand Poème sur quatre vers de pièces rapportées et cousues ensemble malicieusement : il n’y a point d’ouvrage qu’on ne rende ridicule en lui faisant le même mauvais tour. Et parce que la personne qui m’avait provoqué à parler aimait fort les bâtiments et s’y connaissait : on fait ici la même chose, poursuivis-je, que si l’on condamnait un grand 249 Palais comme ridicule et mal construit, parce qu’on aurait remarqué dans toute l’étendue de l’Édifice quatre ou cinq pierres un peu graveleuses ou écornées. Il faut pour bien juger d’un bâtiment s’en éloigner d’une distance raisonnable en sorte que l’œil l’embrasse tout entier et de là examiner les proportions de toutes les parties les unes avec les autres, voir si les règles de la belle Architecture y sont bien observées, si la magnificence des dehors s’accorde avec la commodité des dedans, s’il y a de quoi loger le Prince et ses Officiers d’une manière convenable à sa grandeur, et en sorte que son service s’y puisse faire aisément et avec dignité. Comme il se trouve peu de gens capables de juger ainsi de la beauté d’un édifice, il ne s’en rencontre guère aussi qui puissent bien porter leur jugement d’une manière semblable sur la beauté d’un poème Épique. Hors ceux qui en 250 ont fait ou qui en pourraient faire et un petit nombre de personnes qui ont du goût pour ces sortes d’ouvrages, le reste du monde n’est point en droit ni en état d’en juger comme il faut. Le sujet de La Pucelle est un des plus beaux qui ait jamais été, c’est une fille extraordinaire envoyée de Dieu pour le rétablissement du plus beau Royaume de la Terre, et qui le rétablit effectivement ; où trouver rien de plus merveilleux, ni qui autorise davantage de faire intervenir et le Ciel et l’Enfer ? la mission de cette Guerrière qui marque une assistance visible de la part de Dieu, n’induit-elle pas naturellement à croire tous les secours des Anges, et toutes les traverses des Démons dont il plaît au Poète d’embellir son ouvrage, choses qui révoltent ordinairement les lecteurs dans les sujets où l’histoire ne marque point que le Ciel se soit déclaré  ? L’événement n’est ni trop 251 éloigné ni trop proche de notre temps, son éloignement donne lieu au Poète de feindre ce qu’il lui plaît, sans qu’on puisse le démentir, et sa proximité empêche qu’on ne le regarde comme quelque chose de fabuleux . En même temps que la Pucelle, cette fille toute remplie de vertu, et qui peut être regardée comme la vertu même, vient donner du courage à un Prince abattu, l’histoire fournit une autre fille d’un caractère tout opposé, la belle Agnès , qui ne respire que les plaisirs et la mollesse, de sorte que l’état où le Prince se trouve au milieu d’elles, de même que l’Hercule de la Fable, entre la Vertu et la Volupté, qui le sollicitent chacune à entrer dans la voie qu’elles lui proposent, représente parfaitement ce qui arrive à tous les hommes en général, et produit une moralité que les maîtres de l’Art demandent dans ces sortes d’ouvrages pour les rendre utiles à tout le monde. L'his252 toire fournit encore le Comte de Dunois comme un Héros parfait, et le Duc de Bourgogne comme un très méchant homme. Ce contraste…

Le Chevalier

Je crois que la chose est comme vous le dites, mais la lecture de La Pucelle ne laisse pas d’être bien ennuyeuse.

L’Abbé

L’avez-vous lue ?

Le Chevalier

Non, Dieu merci.

L’Abbé

De quoi vous avisez-vous donc de dire que la lecture en est fort ennuyeuse ?

Le Chevalier

C'est que tout le monde le dit.

253

L’Abbé

Et qui vous assure que ce monde qui parle ainsi, en soit mieux informé que vous ? Il est vrai que la versification en est souvent dure, sèche et épineuse, et particulièrement dans les endroits où elle devrait être la plus tendre, la plus douce et la plus agréable, comme dans les matières d’amour et de galanterie. Ce n’est pas qu’il ne pense juste, et qu’il ne dise en substance ce qu’il faut dire, mais l’expression est souvent un peu disgraciée. Quand il veut faire le portrait de la belle Agnès, la manière dont il s’y prend est très ingénieuse, et très Poétique : il feint qu’elle est au milieu d’un cabinet magnifique garni de grands miroirs, où elle se voit tout entière, et de tous côtés, que là elle admire sa taille noble et dégagée, son port majestueux et l’air charmant de toute sa personne, qu'elle y voit un front serein, des yeux 254 vifs, une bouche vermeille, un teint, des cheveux, etc. Si l’expression avait secondé ce dessein, si dans cet endroit et dans cinq ou six autres encore de son Poème il avait pu répandre une centaine de vers tendres, doux et agréables que les Dames eussent pris plaisir à lire, et à apprendre par cœur, je suis sûr que son Poème aurait l’approbation que l’on lui a refusée.

Le Président

Comptez-vous pour rien de n’avoir pu jeter dans son ouvrage les agréments, dont vous parlez ?

L’Abbé

Je le compte pour beaucoup, mais on peut dire que ces vers tendres que Monsieur Chapelain n’a pas faits, se font tous les jours par des gens d’un mérite inférieur au sien.

Le Chevalier

Il me vient une pensée ; qui sait, si lorsque notre langue aura beau255 coup changé, ou qu’elle sera morte, et que par conséquent on ne s’apercevra plus de ces duretés d’expression, et de versification qui nous dégoûtent, on ne changera point de sentiment à l’égard de La Pucelle , surtout lorsqu’on lira les témoignages avantageux qu’en rendent les Ménages, les Balzacs, les Heinsius, les Vossius, et tous les grands hommes contemporains de Monsieur Chapelain, qui seront alors dans toute leur force, n’étant plus contredits par la voix publique.

L’Abbé

Pareille chose est arrivée plus d’une fois ; quoi qu’il en soit, je soutiens sans vouloir néanmoins prendre Monsieur Chapelain pour mon Héros, qu’on a eu tort de le traiter comme on a fait, et qu’il méritait d’être épargné quand il n’aurait jamais composé d’autre ouvrage que l’ Ode qu’il fit pour le Cardinal de Richelieu .

256

Le Président

Elle est belle assurément, et a eu beaucoup de réputation.

Le Chevalier

Que dites-vous de ces deux Abbés, qui ont été tournés en ridicule par un seul Vers ? Il faut, a-t-on dit, être assis plus au large dans un festin, qu’aux sermons de Cassagne, et de l’Abbé Cotin .

L’Abbé

J’ai ouï prêcher l’Abbé Cotin, mais je vous puis assurer que j'ai été fort pressé à son Sermon, c’était aux Nouvelles Catholiques de la rue Sainte-Avoye , où il satisfit extrêmement son auditoire. Il faut que je vous conte à ce sujet une circonstance de sa vie bien singulière. Monsieur l’Abbé Cotin n’avait pas grand bien de son patrimoine ; mais il lui échut tout à coup deux ou trois successions qui le rendirent riche. Les 257 affaires et les procès qui lui vinrent avec les richesses, l’obligèrent à plaider contre des fermiers et contre des locataires qui ne payaient pas, il fallut faire des baux, faire faire des réparations, et enfin donner et recevoir des exploits à tous moments. Le langage et le style du Châtelet où il ne connaissait rien le désolaient. Il était au désespoir de ne pouvoir lire le moindre exploit, lui qui lisait sans peine l’Hébreu, le Syriaque, et toutes les langues Orientales. L’administration de son bien le fatigua si fort, qu’il résolut de le donner à un de ses parents, à condition d’être logé et nourri chez lui le reste de ses jours, et qu’il lui serait donné tous les ans une certaine somme pour son entretènement et ses menus plaisirs. La donation ainsi faite entre vifs, les collatéraux présentèrent aussitôt requête pour lui faire créer un Curateur, prétendant qu’un homme ne peut pas faire une plus grande fo258 lie que de donner tout son bien à un autre. Monsieur l’Abbé Cotin au lieu de comparaître ou de répondre juridiquement à l’assignation, va voir ses Juges, et les prie de venir à quelques-unes des Prédications qu’il doit faire pendant le Carême, consentant de recevoir un Curateur, s’ils l’en jugent digne après qu’ils l’auront entendu. Les Juges acceptèrent sa proposition, et revinrent si satisfaits de ses Sermons, et si indignés de l’injustice et de l’insolence de ses parents, qu’ils les condamnèrent et aux dépens et à l’amende. Monsieur l’Abbé Cotin savait beaucoup, et ce qui semblait devoir l’exempter des traits de la Satire, savait le Grec en perfection, il aurait pu dire par cœur, presque tout Platon, et tout Homère  : il savait aussi, comme je crois l’avoir déjà dit, une grande partie des langues Orientales . Il faisait bien des Vers comme on le peut voir dans une excellente Pa259 raphrase qu’il nous a donnée du Cantique des Cantiques , qu’il a intitulée La Pastorale Sacrée , et qu’il a accompagnée de plusieurs Dissertations pleines d’érudition. Était-ce là un homme à s’en jouer comme on a fait, et à proposer non seulement comme un ridicule, mais comme l’idée et le modèle des ridicules ? Pour Monsieur de Cassagne je ne l’ai pas ouï prêcher, mais je l’ai connu très particulièrement : on ne peut avoir plus d’esprit qu’il en avait ; il commença à se faire connaître par une espèce d’instruction en Vers qu’il faisait faire au Roi par Henri IV . Cet ouvrage le fit choisir par Monsieur Colbert pour être d’une petite Académie qu’il établit pour les devises, les médailles, les inscriptions, et autres choses semblables, dont un homme comme lui, Ministre et Surintendant des Bâtiments tout ensemble, pouvait avoir affaire (cette Académie se tient encore au Lou260 vre deux fois la semaine, à l’issue des séances de l’Académie Française .) Nous avons de lui une Préface au-devant des œuvres de Balzac , et une autre au-devant de la Traduction de L’Orateur de Cicéron , qui sont assurément deux Pièces très éloquentes, et cette Traduction de L’Orateur qui est de sa façon est telle qu’il ne s’en est fait aucune en notre temps de quelque livre que ce soit, qui puisse lui être préférée, et peut-être comparée. Monsieur de Péréfixe Archevêque de Paris faisait tant d’estime de Monsieur l’Abbé de Cassagne, qu’il l’avait engagé à faire un Sermonnaire pour tout son Diocèse, c’est-à-dire, à composer des Sermons pour y être prêchés à toutes les grandes Fêtes de l’année dans les Églises où il ne se trouverait pas d’habiles Prédicateurs. La mort qui l’enleva peu de temps après avoir reçu cet ordre nous a privés de cet ouvrage.

261

Le Chevalier

Je remarque que tous les hommes dont vous venez de faire l’apologie étaient de l’Académie Française.

L’Abbé

Quand on veut se faire de la réputation, il faut s’attaquer à des hommes célèbres, autrement la médisance tombe dans l’obscurité avec les hommes obscurs sur qui elle est répandue.

Le Chevalier

Rien n’est plus vrai, et comme un homme de qualité bien vêtu fait plus rire le peuple quand il le voit couvert de boue, que ne ferait un Crocheteur ou un Porteur de chaise, à qui il arrive souvent d’être crottés. Les gens distingués donnent pour l’ordinaire plus de plaisir au Peuple quand il les voit tourner en ridicule, que les hommes d'un mérite ordinaire.

262

L’Abbé

Si l’on avait été bien raisonnable, on aurait regardé comme un titre d’honneur d’être nommé dans des Satires dont les Auteurs ne cherchaient qu’à se faire connaître en parlant d’autres Auteurs qui étaient bien connus.

Le Chevalier

Il y a encore un homme de l’Académie que j'ai été fâché de voir traiter comme on a fait.

L’Abbé

Qui ?

Le Chevalier

Saint-Amant ; c’est à mon gré un des plus aimables Poètes que nous ayons. J’ai ouï dire que ses ouvrages faisaient les délices de toute la France, à mesure qu’il les donnait au public. Est-il rien de plus agréable que sa Solitude , que sa 263 Pluie et que son Melon  ? Est-ce que ses Pièces satiriques ne sont pas d’un bon goût, et qu’il ne s’y moque pas agréablement des vices et des imperfections des hommes en général sans offenser personne en particulier ?

L’Abbé

Il est vrai que je n’ai pu voir sans indignation traiter de fou un homme de ce mérite, sur ce qu’on suppose qu’il a mis des poissons aux fenêtres pour voir passer la Mer Rouge aux Hébreux, chose à laquelle il n’a jamais songé ayant dit seulement que les Poissons les regardèrent avec étonnement. Il fallait le condamner sur ce qu’il dit, et non pas sur ce qu’on lui fait dire.

Le Président

On a prétendu que l’étonnement des Poissons était une circonstance indigne d’un Poème sérieux.

264

L’Abbé

On a mal prétendu. Quand David parle de ce même passage des Hébreux : il dit que les montagnes en tressaillirent de joie comme des moutons, et les collines comme des agneaux.

Le Président

Cela est vrai, mais des montagnes et des collines sont quelque chose de grand.

L’Abbé

Est-ce que des Dauphins et des Baleines ne sont pas quelque chose d’aussi grand en leur espèce ; et peut-on se persuader qu’il y ait une affectation frivole à dire que les Monstres de la mer furent étonnés de voir passer des hommes dans les plus creux de leurs abîmes ?

Le Chevalier

Non, assurément, mais ce qui 265 peut excuser Monsieur le Président, c’est que dans le même temps que par le mot de Poissons vous vous figuriez des Dauphins et des Baleines dans les abîmes, de la mer, Monsieur le Président s’est sans doute figuré des Carpes, et des Goujons dans le baquet d’une harengère.

L’Abbé

Il faut bien que cela soit ainsi, car pour le fond de la pensée, on ne saurait la condamner, ou il faut condamner toute la Poésie, à qui rien n’est de plus ordinaire que de donner de l'étonnement, non seulement aux animaux les plus stupides, mais aux choses inanimées.

Le Chevalier

Voilà une longue digression que nous avons faite à l'occasion de la Satire.

266

L’Abbé

Je ne saurais m’en repentir, et ce me sera toujours un plaisir très sensible de rétablir autant qu’il est en moi la réputation des hommes de mérite.

Le Chevalier

Comme c’est Horace où nous en étions avant cette digression, il faut que je vous demande encore votre sentiment sur un de ses ouvrages, sur son Art poétique .

L’Abbé

L’ Art poétique d’Horace est un chef-d’œuvre, et je ne puis me lasser de le lire. Cependant je trouve qu’il ne laisse pas de se ressentir un peu de son antiquité. Car les matières y pourraient être mieux rangées, mais je ne veux point chicaner là dessus. La poésie peut se dispenser de l’exacte méthode, et un peu de désordre ne lui sied pas 267 mal. Je remarquerai seulement qu’entre les préceptes qu’il donne il y en a quelques-uns qui ne me semblent pas vrais. Il dit par exemple qu’il ne faut pas que le début d’un Poème soit magnifique, et suivant ce principe il condamne celui qui commençait de la sorte.
Fortunam Priami cantabo et nobile bellum [ an ] .
Je trouve que le précepte n’est point vrai, et de plus que l’exemple qu’il rapporte n’y convient point du tout. A-t-on jamais blâmé le frontispice d’un Temple ou d’un Palais pour être magnifique ? si le Palais n’y répond pas c’est le Palais qu’il faut blâmer, pourquoi veut-il que le Poète commence par donner de la fumée, ce sont ses propres termes, pour donner ensuite de la lumière  ?

268

Le Président

Il veut dire qu’il ne faut pas que le Poète commence d’un ton aussi élevé que celui qui doit régner dans son ouvrage, et qu’il est bon qu’il s’insinue doucement dans les esprit avant que de faire paraître la beauté, et la grandeur de son génie .

L’Abbé

Ce précepte peut être très utile dans l’Éloquence, où il est bon quelquefois que l’Orateur se glisse insensiblement dans les bonnes grâces des Auditeurs avant que de montrer ce qu’il sait faire ; mais pour la Poésie qui fait profession ouverte d’être belle et parée, surtout dans le Poème Épique, l’humilité qui lui est prêchée ici ne lui convient ni dans le commencement ni dans le milieu ni dans la fin de son ouvrage. Pour l’exemple que donne Horace je ne le comprends pas ; où est la magni269 ficence, ou si vous voulez l’enflure de ce vers ?
Fortunam Priami cantabo et nobile bellum.

Y a-t-il là autre chose que la simple exposition du sujet, je n’y vois que le second a de cantabo qui ait un peu de son, mais quand Virgile a dit
Arma virumque cano Trojæ qui primus ab oris

Est-ce que l’a de cano, quoique bref selon les règles de la Quantité, n’a pas autant de son et autant d’emphase que celui de cantabo  ? À l’égard du sens le vers de Virgile a quelque chose d’aussi grand et d’aussi élevé que celui du Poète que reprend Horace .

Le Chevalier

Je crois qu’Horace lui en voulait d’ailleurs.

270

Le Président

C’est que le Poème que reprend Horace ne répondait pas à l’emphase de ce début.

L’Abbé

Encore une fois l’emphase de ce début est fort médiocre, et si le Poème n’en était pas digne il le fallait blâmer comme très méchant, et non pas le début qui n’a rien de trop magnifique.

Le Chevalier

Blâmez-vous Monsieur de Scudéry d’avoir commencé son Alaric comme il a fait
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la Terre  ?

L’Abbé

Bien loin de le blâmer je ne saurais trop le féliciter sur la beauté de ce premier vers, qui dit si bien, si noblement et d’une maniè271 re si digne d’un Poème héroïque le sujet de tout l’ouvrage. Les Romains étaient les vainqueurs du monde, et un Poète ayant à louer le Prince qui les a vaincus, pouvait-il mieux entrer en matière ? Où est cette voix de tonnerre qu’on veut qu’il ait prise mal à propos dans ce premier vers ? s’il y avait quelque épithète ambitieuse dans ce début, la critique serait supportable, mais il n’y en a aucune, c’est une simple et très simple exposition du dessein de l’ouvrage contenue en un seul vers. Il est vrai que ce vers fait plaisir à entendre et par l’heureux choix des paroles dont il est composé et par le grand sens qu’il renferme ; mais où est en cela la moindre matière de reproche ?

Le Chevalier

Croyez-vous qu’Horace ait raison quand il dit qu’il ne faut pas qu’une Comédie ait moins de cinq Actes  ?

272

L’Abbé

Je ne suis point de son avis, les Comédies sont à la vérité très belles quand elles ont cinq Actes, mais elles peuvent en avoir moins et être très excellentes. L’Italie s’est accoutumée à n’en mettre que trois et s’en trouve très bien.

Le Chevalier

Nous en avons vu beaucoup sur notre Théâtre de ce même nombre d’actes qui ont bien réussi.

L’Abbé

On peut ajouter à cela qu’une infinité de Comédies et de Tragédies n’ont rien valu, parce que les Poètes se sont opiniâtrés malgré leur matière qui n’y était pas disposée, et qui ne fournissait pas suffisamment à vouloir faire cinq Actes pour satisfaire à ce précepte qui n’est fondé sur aucune raison.

273

Le Président

La raison sur laquelle ce précepte est fondé, est qu’il faut que toutes choses aient, pour être parfaites, une certaine grandeur déterminée qui leur convient, et qu’on a trouvé qu’une pièce de Théâtre est trop longue ou trop courte quand elle a plus, ou qu’elle a moins de cinq Actes.

L’Abbé

Il n’est point vrai que toutes choses demandent une certaine grandeur déterminée pour être dans leur perfection, on fait une galerie si longue que l’on veut, et il y en a beaucoup de différentes longueurs qui sont louées également des Architectes .

Le Chevalier

Quand on dit qu’il faut nécessairement qu’une Comédie ait cinq Actes, il me semble que c’est la mê274 me chose que si on disait qu’il faut nécessairement qu’une maison ait cinq étages. On fait de fort beaux édifices, qui n’en ont que trois, que deux et même qu’un seul, comme les Temples des Anciens, et nos Églises.

L’Abbé

Si l’on avait consulté la raison quand on a déterminé le nombre des Actes des Pièces de Théâtre, on l’aurait plutôt réduit à trois que de l’étendre à cinq ; parce qu’il y a trois choses qui leur sont essentielles, l’exposition, le nœud et le dénouement ; l’exposition du sujet serait pour le premier Acte, le nœud pour le second, et le dénouement pour le troisième : voilà une raison pour mettre trois Actes, et pour n’en mettre pas davantage, mais il n’y en a point pour s’attacher opiniâtrement comme on a fait à en faire cinq.

275

Le Chevalier

Pour moi, j’aimerais mieux que la mode fût de n’en mettre que trois et qu’ils fussent un peu plus longs. Cinq Actes m’embrouillent : quand on a passé le milieu de la Comédie, on n’entend autre chose que des gens qui se demandent les uns aux autres, est-ce au quatrième Acte ou au cinquième que nous en sommes  ?

Le Président

Il faut pourtant bien que les Anciens eussent de bonnes raisons pour en user comme ils ont fait.

L’Abbé

Je ne crois point qu’ils aient eu d’autre raison que l'usage qui s’en est établi insensiblement ; et je suis persuadé que c’est le seul usage qui a fait le précepte ; c’était la manière des Anciens. Aristote tout Aristote qu’il était a moins raison276 né sur la Poésie suivant l’idée qu’il s’en devait faire, que suivant ce que les Poètes avaient pratiqué. Quand il parle de la Tragédie au lieu d’examiner plus à fond qu’il n’a fait la nature de ce Poème, ce qui constitue son essence, et ce qui lui est propre, il croit avoir bien instruit ses lecteurs, en disant que la Tragédie doit purger les passions, galimatias qui a été expliqué en tant de manières différentes qu’on peut croire qu’il n’a été entendu de personne. Ensuite il se rabat à examiner comment Sophocle s’y est conduit. Il en fait de même pour le Poème Épique dont il donne Homère non seulement pour modèle, mais pour l’unique règle qu’on ait à suivre. Ce procédé n’est guère digne d’Aristote, puisque c’est au Philosophe à conduire le Poète, et non pas au Poète à conduire le Philosophe.

277

Le Chevalier

Nous avons parlé abondamment des grandes pièces de Poésie, mais il me semble que nous n’avons rien dit des petites pièces, comme sont toutes les sortes d’Épigrammes qui nous restent des Anciens, à quoi répondent, non seulement nos Épigrammes, mais nos Sonnets et nos Madrigaux.

L’Abbé

J'ai traduit quelques-unes des meilleures Épigrammes de l’ Anthologie , et je leur ai opposé quelques-unes de notre temps que j'ai mises aussi en prose Française ; nous les comparerons quand j’aurai mon mémoire. Je ne crois pas que Monsieur le Président veuille disputer aux Modernes l’avantage qu’ils ont sur les Anciens dans ce genre de menues Poésies, après que tous les Savants du Nord en ont passé condamnation, comme je crois l’avoir dé278 jà remarqué. Nos airs, nos chansons et nos Vaudevilles qui courent toute l’Europe, sans qu’il nous vienne rien de cette nature, de tous les autres pays du monde, font bien voir que les Français sont en cela inimitables .

Le Président

Cet avantage est si peu de chose qu’il ne vaut pas la peine d’être disputé.

L’Abbé

Je ne suis pas de votre avis. Ce n’est point la longueur d’un ouvrage qui en fait le mérite, et j'ai vu des Épigrammes où il y avait plus d’esprit que dans de grands Poèmes tout entiers.

Le Chevalier

Vivent les Madrigaux et les Épigrammes.

279

L’Abbé

Je ne sais, Monsieur le Président, si je vous ai persuadé que la Poésie est parvenue chez les Modernes à un plus haut degré de perfection qu’elle n’a paru chez les Anciens, et qu’il lui est arrivé en cela la même chose qu’à tous les autres Arts à qui le temps a ajouté de nouveaux degrés de perfection, mais je suis sûr que je vais vous convaincre qu’elle est aujourd’hui d’une plus grande étendue, et qu’il s’est formé quantité de nouveaux genres de Poésie que l’Antiquité n’a jamais connus.

Le Président

Voulez-vous parler des Lais, des Virelais, des Triolets, des Chants Royaux, et de plusieurs autres semblables pièces que les Modernes ont inventées  ?

280

L’Abbé

Point du tout, quoiqu’on puisse dire de ces sortes d’ouvrages, ce qu’on dit des Allusions, des Équivoques et des Turlupinades , qu’elles ne valent rien quand on les donne pour bonnes ; mais qu’elles sont bonnes quand on les donne pour ne valoir rien, ou qu’on ne les donne que pour ce qu’elles valent. Je n’entends pas même parler des Sonnets, des Rondeaux, des Ballades et des autres pièces de Poésie semblables, très bonnes et très reçues, parce que leur différence d’avec les Poésies des Anciens n’est que dans la mesure des vers et dans la manière de la versification  ; je parle de plusieurs Poésies différentes de celles des Anciens dans leur substance, dans la manière de traiter les sujets qu’elles mettent en œuvre. En voici trois qui me viennent d’abord en l’esprit. Les Opéras , les Poésies Galantes et le Burlesque . Il faut convenir que ces 281 genres de Poésie sont nouveaux, et n’ont point été connus de toute l’Antiquité.

Le Président

J'en demeure d’accord, mais il n’y a pas de quoi en féliciter beaucoup les Modernes. Ce sont trois sortes de corruptions de la belle, et naturelle Poésie. Les Opéras ne sont autre chose que des Tragédies follement outrées, et où l’on ne voit que des apparitions continuelles de Divinités qui descendent du Ciel, qui sortent de la mer et même des Enfers sans nul besoin, contre toutes les bonnes règles de l’Art qui ne souffrent point de telles apparitions, à moins que le dénouement ne le demande et ne le mérite. La raison en est aisée à deviner : on hait naturellement tout ce qui blesse la vraisemblance , et rien ne la blesse tant que l'arrivée de tous ces Dieux quand rien ne les oblige nécessairement de paraître.

282

L’Abbé

Vous voilà bien fier avec votre précepte de l’ Art poétique . Horace n’a fait ses règles de même qu’Aristote, comme nous l’avons remarqué, que sur l'usage et sur l’état des choses de son temps, ainsi je ne m'étonne pas qu’en parlant des Tragédies ordinaires il ait blâmé l’arrivée des Dieux de machines ; mais s’il avait raisonné sur la nature de la Poésie dont il parlait, il aurait trouvé que cette sorte de pièces de Théâtre que nous appelons des Opéras manquait à l’accomplissement du genre Dramatique. Le vraisemblable et le merveilleux sont comme les deux pivots de cette Poésie. La Comédie roule toute sur le vraisemblable, et n’admet point le merveilleux , et la Tragédie est mêlée de merveilleux et de vraisemblable  ; ne fallait-il pas que comme il y a une Poésie Dramatique qui est toute renfermée dans le vraisemblable, il y en eût une autre, qui par opposi283 tion fût toute composée de merveilleux, comme le sont les Opéras pendant que la Tragédie qui tient comme le milieu entre ces deux extrémités serait mêlée de merveilleux et de vraisemblable . Pour preuve de ce que je dis vous trouverez que tout ce qui fait beauté dans une Comédie est un défaut dans un Opéra, et que ce qui charme dans un Opéra serait ridicule dans une Comédie. Il faut dans une Comédie que tout se passe dans le même lieu : dans un Opéra rien n’est plus agréable que le changement de Scène, non seulement d’un lieu de la terre à un autre ; mais de la terre au Ciel, et enfin du Ciel aux Enfers : dans une Comédie tout doit être ordinaire et naturel ; dans un Opéra tout doit être extraordinaire, et au-dessus de la nature. Rien ne peut être trop fabuleux dans ce genre de Poésie, les contes de vieille comme celui de Psyché en fournissent les plus beaux sujets, et donnent plus 284 de plaisir que les intrigues les mieux conduites et les plus régulières.

Le Chevalier

Je n’aime rien tant qu’à être bercé de ces sortes de fables.

L’Abbé

Elles ont le don de plaire à toutes sortes d’esprit, aux grands génies de même qu’au menu peuple, aux vieillards comme aux enfants ; ces chimères bien maniées amusent et endorment la raison, quoique contraires à cette même raison, et la charment davantage que toute la vraisemblance imaginable : ainsi nous pouvons dire que l’invention ingénieuse des Opéras n’est pas un accroissement peu considérable à la belle et grande Poésie.

Le Président

Puisque d’un côté l’on s’y divertit, et que de l’autre on y gagne beaucoup d’argent, je veux bien de285 meurer d’accord que les Opéras sont une belle et bonne invention. Mais pour vos Poésies galantes, je vous maintiens encore qu’elles sont l’opprobre du goût de notre siècle ; que c’est une Poésie bâtarde et monstrueuse, qui en mêlant la plaisanterie avec l’amour, ne fait rien de ce qu’elle doit vouloir faire. Les Poésies amoureuses sont faites pour toucher et attendrir le cœur, pour y former des images sensibles de cette passion, souvent pour émouvoir la pitié, et presque toujours pour produire cette douleur tendre qui fait plus de plaisir que la joie même ; On vient mêler à cela de la plaisanterie, n’est-ce pas gâter tout et détruire son propre ouvrage ? Quand on voudra rire qu’on rie, quand on voudra parler sérieusement, qu’on parle sérieusement, mais qu’on ne s’avise point de vouloir faire l’un et l’autre tout ensemble.

286

L’Abbé

Il y a des Poésies galantes où l'Amour n’a aucune part, et ce qui s'appelle ici galanterie n’est pas toujours un certain badinage dans les paroles qui cache cette passion sous des apparences de raillerie. Elle comprend toutes les manières fines et délicates dont on parle de toutes choses avec un enjouement libre et agréable ; en un mot c’est ce qui distingue particulièrement le beau monde et les honnêtes gens d’avec le menu peuple ; ce que l’Élégance Grecque , et l'Urbanité Romaine ont commencé, et que la politesse des derniers temps a porté à un plus haut degré de perfection. Combien d’ouvrages où il n’est point question d’amour, ne laissent pas de plaire infiniment, parce qu’ils sont de ce tour ingénieux et fin que l’on appelle galant. À l’égard des Poésies qui parlent d’amour où est l’inconvénient qu’elles soient enjouées, 287 est-ce que l’amour est une chose si sérieuse et si grave qu’on ne puisse en parler qu’en pleurant et en gémissant ?

Le Président

Je vous dis encore une fois que la badinerie ne convient point aux discours des Amants qui veulent que l’on les croie. Comment la plaisanterie et la raillerie y pourraient-elles entrer raisonnablement, puisque le trop d’esprit même n’y est pas reçu, et gâte tout ?

Le Chevalier

Il est vrai que c’est le sentiment du Misanthrope de Molière, qui après s’être moqué d’un Sonnet où un Amant dit qu’il se désespère à force d’espérer ; il ajoute que ce Sonnet lui plaît moins cent fois qu’une vieille chanson qui a pour refrain 288

  Je dirais au Roi Henri
Reprenez votre Paris
J'aime mieux ma mie au gué
J'aime mieux ma mie.
Il en donne la raison que Monsieur le Président vient de dire qui est qu’il s’y rencontre de la passion, chose dont il s’agit quand on parle d’une maîtresse, et que dans le Sonnet il n’y a qu’une pointe dont on n’a que faire.

L’Abbé

Vous remarquerez que c’est un Misanthrope qui parle ; c’est-à-dire, un homme qui affecte d’être d’un sentiment contraire à tous les autres. Si Molière avait parlé de son chef il se serait expliqué autrement. Quand on n'a envie que de persuader qu’on aime il ne faut point de vers, il ne faut que de la prose et même la plus mal arrangée est la meilleure. Quand on fait des vers pour une maîtresse 289 c’est qu’on veut lui faire voir qu’on a de l’amour et de l’esprit, et ce n’est pas un mauvais moyen de lui plaire. Il faut encore remarquer que les Poésies qui ne sont que passionnées, blessent la pudeur de beaucoup de personnes, et qu’elles sont mises par les gens les plus raisonnables, au nombre des choses dangereuses. Le badinage et la plaisanterie que l’on y mêle mettent la Pudeur à couvert, elles éventent même le poison, et lui ôtent la force qu’il a de nuire, c’est une espèce de préparation qui fait qu’elles peuvent passer dans les mains de tout le monde. Nous avons remarqué en parlant de l’Éloquence que cette galanterie dont nous parlons était inconnue à tous les Auteurs Anciens qui ont écrit en prose, il est constant qu’elle ne l’était pas moins à tous les Poètes. C’est une nouvelle Carrière qui n’a été découverte que dans les derniers temps, on ne peut pas s’imaginer combien 290 de choses agréables en ont été tirées ! Voiture, Sarasin, et une infinité d’autres génies semblables en ont fait les délices de notre siècle .

Le Président

Vous voulez toujours que les Anciens n’aient eu aucune politesse.

Le Chevalier

Ils étaient fort polis à leur manière, et pour le temps où ils ont vécu. Mais vous ne trouverez rien dans leurs ouvrages qui soit de la nature de cent choses que je pourrais vous nommer. Lisez les ouvrages de Voiture, de Sarasin, de Benserade, et de quelques autres encore qui ont eu le talent de ce genre agréable de Poésie, vous trouverez que tout en est original du côté de cette galanterie dont nous parlons. Lisez enfin La Pompe funèbre de Voiture , cette pièce si spirituelle et si délicate.

291

Le Président

Est-ce que l’ Apothéose de l’Empereur Clodius n’est pas l’original de cette Pompe funèbre  ?

L’Abbé

Ces deux pièces sont en gros du même genre : il y a de l’esprit et de la raillerie dans toutes les deux, mais dans l’ Apothéose de Clodius il n’y a point de cette espèce de galanterie dont il s’agit. Quoi qu’il en soit, parlons présentement du Burlesque.

Le Président

Autre drogue cent fois pire que les deux premières. Est-il possible, Monsieur l’Abbé, que vous vouliez faire honneur à notre siècle de la honte du Parnasse, d’une poésie qui parle comme les halles, qui ne se plaît que dans la bassesse et dans l’ordure, et qui toute sale et couverte de haillons qu’elle est, a osé, pen292 dant un fort long temps, se produire effrontément dans le beau monde  ?

L’Abbé

J'avoue que le Burlesque tel que vous le dépeignez est une très mauvaise poésie, mais il y a un Burlesque qui n’est point effronté, qui ne parle point le langage des halles, quoiqu’il se serve quelquefois d’expressions un peu populaires, il y a un Burlesque qui a ses grâces et ses beautés, tel que celui de l’auteur du Virgile travesti . Il est vrai que dans le temps que cet ouvrage parut il se fit quantité de méchant Burlesque qui donna du dégoût pour tout ce genre de poésie  ; mais pendant que presque tout le Burlesque de ceux qui l’ont imité, sentait la boue et la harengère, celui-là a toujours senti le galant homme, et a toujours eu l’air de la Cour et du beau monde. Nous avons parlé comme nous le devions du Roman comique , ouvrage unique en son espèce, 293 et des Nouvelles du même Auteur tirées de l’Espagnol , mais sa Poésie ne mérite pas moins d’être louée.

Le Chevalier

Y a-t-il rien de plus divertissant que sa Baronéide  ?

  Son Père grand mangeur de Lièvres au civet
Dans le village de Longué
Avait une Gentilhommière,
Sa fille du visage d’Oison
Servait toujours dans la saison
D'épouvantail de chènevière,
Et parfois était Dindonière
De la Paternelle maison.

L’endroit où il décrit la peine qu’on se donna pour marier la Desmarets est admirable.

  Lors ses attraits on aiguisa,
On se cérusa, se rasa,
On frisa sa tête de Huppe,
On boursilla pour une jupe,
On fit si bien qu’on épousa.
294
En voici encore un que j’aime de tout mon cœur :

  Enfin comme un enchantement,
Tout disparut en un moment,
Et tantôt rouge et tantôt pâle
Baron vit aller à la halle
Son fugitif emmeublement.

Le Président

Est-ce que Pétrone n’est pas tout plein de ces mêmes plaisanteries ?

Le Chevalier

Non. Le ridicule de Pétrone ne va qu’à dérider le front du lecteur, mais on ne peut entendre lire la Baronéide sans éclater de rire ; ce qui ne peut venir d’autre chose, sinon que les images en sont plus vives et plus touchantes.

L’Abbé

Il est bon de remarquer ici que la Baronéide , et plusieurs autres pièces de la même nature ne sont pas dans 295 le genre du Burlesque dont nous parlons, mais d’un nouveau genre de plaisant et de Satirique, dont les Anciens ne nous ont point aussi laissé de modèle.

Le Chevalier

Après l’aversion qu’un des Satiriques modernes a temoignée pour le Burlesque dans son Art poétique , j'ai été étonné qu’il ait composé un Poème dans ce genre de Poésie.

Le Président

C’est un beau et noble Burlesque que celui-là, un Burlesque fait pour divertir les honnêtes gens, pendant que l’autre bas et rampant ne réjouit que le menu peuple et la canaille.

Le Chevalier

Cependant à le bien prendre le Burlesque du Lutrin , quelque beau qu’il soit, n’est qu’un Burlesque retourné.

296

L’Abbé

Monsieur le Chevalier ne dit pas mal : le Burlesque qui est une espèce de ridicule consiste dans la disconvenance de l’idée qu’on donne d’une chose d’avec son idée véritable, de même que le raisonnable consiste dans la convenance de ces deux idées. Or cette disconvenance se fait en deux manières, l’une en parlant bassement des choses les plus relevées, et l’autre en parlant magnifiquement des choses les plus basses. Ce sont ces deux disconvenances qui ont formé les deux Burlesques dont nous parlons. L’auteur du Virgile travesti a revêtu d’expressions communes et triviales les choses les plus grandes et les plus nobles, et l’auteur du Lutrin en prenant le contrepied, a parlé des choses les plus communes et les plus abjectes en des termes pompeux et magnifiques. Dans l’ancien Burlesque le ridicule est en dehors et le sérieux en dedans, 297 dans le nouveau que Monsieur le Chevalier appelle un Burlesque retourné, le ridicule est en dedans et le sérieux en dehors.

Le Chevalier

Quoi qu’il en soit, j’aime mieux le Burlesque qui est à l’endroit, que le Burlesque qui est à l’envers.

L’Abbé

Je veux vous donner une comparaison là-dessus, le Burlesque du Virgile travesti est une Princesse sous les habits d’une Villageoise, et le Burlesque du Lutrin est une Villageoise sous les habits d’une Princesse, et comme une Princesse est plus aimable avec un bavolet qu’une villageoise avec une couronne, de même les choses graves et sérieuses cachées sous des expressions communes et enjouées, donnent plus de plaisir que n’en donnent les choses triviales et populaires sous des expressions pompeuses et brillantes. Quand Didon 298 parle comme une petite Bourgeoise, j'ai plus de joie à voir sa douleur, son désespoir et sa qualité de Reine au travers des plaisanteries dont on se sert pour les exprimer, parce que l’attention se termine à quelque chose qui en est digne, que d’entendre une petite Bourgeoise qui parle comme Didon, parce que dans le fond cette Bourgeoise ne dit que des impertinences qui ne méritent pas l’attention qu’on leur donne, et qui laissent un déboire fade et désagréable. Quoi qu’il en soit, on est redevable à l’auteur du Lutrin d’avoir inventé ce Burlesque qui a son mérite, et on ne peut pas lui refuser toutes les louanges qui sont dues aux premiers inventeurs.

Le Chevalier

Est-ce que La Secchia Rapita n’est pas du même genre que le Burlesque du Lutrin  ?

299

L’Abbé

Non. Il y ressemble un peu, mais dans le fond, il est fort différent ; celui de La Secchia Rapita ne va qu’à mêler le plaisant avec le sérieux ; mais celui du Lutrin consiste à exprimer des choses basses et triviales en des termes pompeux et magnifiques.

Le Président

Je pourrais dire que La Guerre des rats et des grenouilles , que quelques-uns attribuent à Homère , en est le vrai modèle.

L’Abbé

Ce n’est point la même chose. Les Rats et les Grenouilles ne sont point des choses basses, non plus que les mouches à miel, dont Virgile a parlé si magnifiquement.

Le Chevalier

Un de mes amis nous disait der300 nièrement, que le Burlesque dont nous reconnaissons deux espèces n’est point une chose nouvelle. Qu’Homère a l’honneur de les avoir inventés l’un et l’autre, et qu’il est le plus excellent Poète Burlesque qui ait jamais été.

Le Président

Ô ciel ! cela se peut-il dire ?

L’Abbé

Puisque toutes choses se trouvent dans Homère, Arts, Sciences, Secrets, Chimie, pierre philosophale, divination, et tout ce qu’on saurait s’imaginer ; car bien des Savants l’ont dit ainsi, pourquoi ne s’y trouverait-il pas du Burlesque de toutes les façons, et du plus excellent ?

Le Chevalier

Il y a des gens qui y trouvent bien toute la Morale de l’ Évangile .

301

L’Abbé

Quelle chimère ! et quelle prévention ! Mais laissons cela, et croyons plutôt que parmi les actions vicieuses de ses Dieux et de ses Héros, il y a du Burlesque, que de croire qu’il s’y trouve de saintes et pieuses maximes.

Le Chevalier

Quand Achille et Agamemnon, nous disait cet ami, se querellent et s’appellent ivrogne impudent, tête de chien, sac à vin, n'est-ce pas du Burlesque de la première espèce, où les grandes choses, comme les disputes qui interviennent entre des Rois et des Capitaines se traitent avec des expressions basses et triviales ? Et quand il décrit en vers héroïques le combat d’Ulysse revêtu de haillons avec Irus le plus vilain de tous les gueux, n’est-ce pas du Burlesque de la seconde espèce, où le sujet qui est bas et rampant se trai302 te d’une manière sublime et relevée ? Il nous rapporta quantité d’autres exemples de la même force dont il ne me souvient pas présentement.

Le Président

Si vous appelez Burlesque cette judicieuse et admirable naïveté qui règne dans Homère, je conviendrai qu’il y a du Burlesque excellent dans ses ouvrages ; mais assurément ce n’est pas donner aux belles choses, dont vous parlez, le nom qu’elles méritent.

Le Chevalier

Que voulez-vous, Monsieur le Président, ces belles choses-là nous font rire quand nous les lisons, le moyen de leur donner un autre nom, que celui dont vous vous plaignez.

L’Abbé

Puisque vous ne voulez pas, Monsieur le Président, qu’on attribue à Homère l’invention du Bur303 lesque, souffrez donc que nous en fassions honneur aux Modernes, et qu’il passe pour constant, qu’on leur doit les Opéras, les Poésies Galantes, et le Burlesque.

Le Président

Je ne leur dispute aucun de ces trois avantages.

Le Chevalier

Que dites-vous des ouvrages de Monsieur de La Fontaine, ne les trouvez-vous pas d’un nouveau genre de Poésie, qui n’a point de modèle parmi les Anciens  ?

L’Abbé

Assurément. On a beau vanter le sel attique, quelque fin et piquant qu’il soit, il est de la même nature que tous les autres sels, et n’en diffère que du plus au moins ; mais celui de Monsieur de La Fontaine est d’une espèce toute nouvelle, il y entre une naïveté, une sur304 prise et une plaisanterie d’un caractère qui lui est tout particulier, qui charme, qui émeut, et qui frappe tout d’une autre manière. Quand il commence ainsi la Fable du Renard et des Mûres .
Certain Renard Gascon, d’autres disent Normand

Quel plaisir ce vers ne fait-il point à l’imagination  ? Comme la feinte indifférence que le Renard témoigne pour les fruits où il ne peut atteindre, peut venir aussi bien de prudence que de fierté, cette circonstance pouvait-elle s’expliquer plus agréablement, et plus poétiquement que par le doute, où il dit qu’il est, si ce Renard est Gascon ou Normand ? Vous ne trouverez rien de ce caractère-là dans tous les Anciens.

Le Chevalier

Il n’est pas que vous n’ayez lu la Fable de la Goutte qui va se placer fièrement sur le gros orteil d’un 305 homme riche, le soin que l’on en a. Cataplasmes Dieu sait. Je ne saurais me lasser de la lire, non plus que celle du Paysan qui prie son Seigneur de le délivrer d’un Lièvre qui désole.

  Ça, déjeunons, dit-il, vos poulets sont-ils tendres :
La fille du logis qu’on vous voie, approchez
Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres
Bonhomme c’est ce coup qu'il faut, vous m’entendez…
De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine…

L’Abbé

Il y a dans toutes ses Fables une infinité de choses semblables, toutes différentes entre elles, et dont il n’y en a pas une seule qui ait son modèle dans les écrits des Anciens ; ils ont dit des plaisanteries, mais ils n'ont point entré dans ce caractère, et ils ne les ont point poussées jusque-là.

306

Le Président

Peut-on dire que les Fables de Monsieur de La Fontaine soient comparables à celles de Phèdre, le plus agréable et le plus éloquent conteur de Fables qui ait jamais été  ?

Le Chevalier

Quelque élégant que soit Phèdre, sa manière de narrer n’a rien d’extraordinaire, et n’est point d’une autre espèce que celle de tous les autres Conteurs de Fables, mais celle de Monsieur de La Fontaine est toute nouvelle et toute particulière, et c’est de quoi il s’agit présentement. Il est vrai que Phèdre parle bien latin, mais est-ce une si grande merveille à un homme du siècle d’Auguste  ? ne voit-on pas tous les jours des Mères et des Nourrices qui content à leurs enfants les mêmes fables en bon Français  ?

307

L’Abbé

Phèdre narre très agréablement, mais il faut convenir qu’il avait peu de goût pour le choix des fables qu’il voulait traiter. Il y en a de si froides que des enfants de dix à douze ans à qui je les faisais lire, ne les pouvaient souffrir.

Le Président

Pourriez-vous bien nous dire quelles sont ces fables-là ?

L’Abbé

Je pourrais vous en fournir quinze ou seize qui sont insoutenables. Je vais vous en dire deux ou trois dont il me souvient : il raconte qu’un Renard ayant trouvé un de ces masques dont les Comédiens se servaient autrefois, il dit voilà un beau visage, c’est dommage qu’il n’a point de cervelle. Dans Ésope c’est un Singe qui trouve une tête chez un Sculpteur, et qui dit : voilà une belle 308 tête c’est dommage qu’elle n’ait point de cervelle. La chose va fort bien de la manière qu’Ésope la raconte, parce qu’une tête est faite pour avoir de la cervelle ; mais il n’y a nul sel à le dire d’un masque ou d’un visage qui ne sont point faits pour en avoir, et à qui ce n’est point un reproche d’en manquer. Est-ce avoir du goût que d’altérer ainsi une fable ? Il dit qu’un Lion ayant étranglé un jeune bœuf refusa d’en donner un morceau à un méchant homme qui lui en demandait, et en fit part à un homme de bien qui se présenta ensuite. Est-ce là une fable, et y a-t-il quelque mystère caché là-dessous ? Il me souvient encore d’une Ambassade que les Chiens font à Jupiter , qui est bien la plus sale, et la plus fade plaisanterie qui se soit jamais faite.

Le Président

Quand cela serait ainsi. La faute en est à ceux qui ont composé ces Fables.

309

L’Abbé

Ne comptez-vous pour rien de les avoir mal choisies ? Vous ne trouverez point que Monsieur de La Fontaine ait fait de mauvais choix.

Le Chevalier

Je commence à être persuadé que les Anciens n’ont fait qu’ébaucher la Poésie et qu’il était réservé aux Modernes d’y mettre la dernière main.

Le Président

Il est constant que les Modernes ont voulu renchérir sur les Anciens, mais la question est s’ils n’ont pas tout gâté, et s’ils ne ressemblent pas à des garçons peintres qui veulent achever les tableaux de leurs maîtres.

L’Abbé

C’est là en effet le principal point de notre dispute, mais nous n’en sommes plus là. Cela est fait, sauf à revenir quand nous ferons la 310 comparaison de leurs ouvrages. Nous examinons présentement les nouvelles sortes de Poésie qu’on a joutées aux anciennes. Je vais vous en dire encore une, ce sont les vers admirables que Monsieur de Benserade faisait pour les Ballets du Roi. Avant lui quand on faisait des Stances, sur Jupiter, par exemple, qui fait une entrée où il foudroie les Cyclopes, ces Stances ne parlaient que de Jupiter comme Jupiter et point du tout de la Personne qui le représentait : Monsieur de Benserade tourne ses vers de manière qu’ils s’entendent également et de l’un et de l’autre, et comme c’était ordinairement le Roi qui représentait Jupiter, d’autres fois Neptune, quelquefois Mars ou le Soleil, rien n’en est plus admirable que la finesse des louanges qu’il lui donne sans s’adresser à lui. Le coup porte sur le Personnage, et le contrecoup sur la Personne, ce qui donne un double plaisir en donnant à enten311 dre deux choses à la fois, qui belles séparément, deviennent encore plus belles étant jointes ensemble.

Le Chevalier

J'ai vu des gens qui soutenaient que les Devises sont une espèce de Poésie .

L’Abbé

Ils ont raison, et on ne peut pas dire qu’elles nous viennent des Anciens. On sait qu’il n’y a pas trois cents ans qu’elles sont au monde, et que les Français les ont inventées, quoique les Italiens prétendent que l’honneur leur en appartient.

Le Président

Les Hiéroglyphes des Égyptiens n’étaient-ils pas de vraies Devises  ?

L’Abbé

J’avoue qu’on peut regarder ces écritures mystérieuses des Égyptiens comme des Devises commencées, mais c'était proprement 312 des Corps sans Âme. Les Devises n’ont eu leur véritable forme qu’au temps que j'ai marqué. C’est d’elles qu’on peut dire véritablement, quand elles sont bonnes, que ce sont de petits Poèmes très agréables, qui sans avoir la masse et l’embarras d’un grand nombre de paroles, disent quelquefois en un seul mot plus de choses que des volumes entiers. Il ne leur manque rien pour mériter le nom de Poésie. Il y a de l’invention et elles ne sont même que pure invention, il y a un sujet traité poétiquement, il y a de la Comparaison, de la Métaphore, ornements les plus ordinaires, et les plus essentiels à la Poésie . Il y a de l’Allégorie, il y a du mystère, c’est assurément une des plus agréables et des plus ingénieuses productions de l’esprit.

Le Président

J’avoue que les Devises ont quelque chose de joli, mais peut-on faire comparaison du brillant de ces 313 Gentillesses avec la beauté majestueuse des Médailles  ?

L’Abbé

Pour les Médailles telles qu’on les fait aujourd’hui, je conviens qu’elles sont très estimables ; d’habiles gens s’en mêlent, et de la façon qu’elles sont tournées, il y entre beaucoup d’esprit et même de Poésie, soit dans l’invention des corps symboliques qu’on y emploie, soit dans le choix des mots qu’on y joint pour les expliquer ; mais pour les Médailles antiques, qui sont celles dont vous voulez parler, hors des airs de tête qui sont admirables, quelques bas-reliefs qui sont assez bons, et les circonstances de l’histoire qu’on y apprend, je ne saurais trouver par quel autre endroit elles sont estimables. Allocutio, Ægyptus capta. Je ne sais pourquoi l’on veut que nous nous mettions à genoux là-devant.

314

Le Président

C’est cette simplicité - même qui est adorable, que l’on cherche avec tant de peine, et qu’on ne saurait attraper.

L’Abbé

Où est donc le charme et le mérite de cette simplicité  ?

Le Président

C’est qu’elle dit ce qu’il faut dire, et rien davantage.

Le Chevalier

Nous devons donc faire une grande estime des écriteaux qu’on met aux portes des maisons. Maison à louer pour Pâques. Il est certain que ces paroles, ou cette Légende, si vous voulez, disent ce qu’il faut, et rien davantage. Elles marquent que c’est une Maison, et non pas une Terre que cette maison est à louer, et non pas à vendre. Que c’est pour Pâques 315 et non pas pour un autre terme. Il y a même souvent au-dessous, et dans l’Exergue  : il faut s'adresser chez Monsieur un tel. Pourquoi ne se mettre pas à genoux là-devant ?

Le Président

Fort bien, Monsieur le Chevalier.

L’Abbé

Raillerie à part. La manière antique des Médailles n’est pour l’ordinaire ni spirituelle, ni ingénieuse, les Anciens ne l’ont jamais prétendu, et ils seraient bien étonnés s’ils apprenaient qu’on admire leurs Médailles du côté de l’esprit, n’ayant visé à autre chose qu’à faire entendre simplement et naturellement le sujet pour lequel elles étaient frappées, encore le font-ils assez mal bien souvent. Rien ne marque davantage la prévention pour les Anciens que de vouloir trouver de l’esprit où il n’y en a pas, et où ils n’ont pas tâché d’en mettre.

316

Le Président

Avez-vous encore quelque nouveau genre de Poésie à nous proposer ?

L’Abbé

Si j’y faisais beaucoup d’attention, je crois que j’en trouverais encore un nombre considérable. Il y a… nous avons les ... ha !

Le Chevalier

Qu’avez-vous ?

L’Abbé

Je viens de trouver dans ma poche le mémoire des traductions que je vous ai promis : je croyais l’avoir laissé à Paris sur ma table.

Le Président

Voilà qui va le mieux du monde, lisez Monsieur l’Abbé.

317

Le Chevalier

Prenons, s’il vous plaît, un peu de repos et quelque rafraîchissement, après cela si la pluie qu’il fait continue encore à nous interdire la promenade, nous pourrons faire cette lecture, et disputer tant qu’il vous plaira.

L’Abbé

Monsieur le Chevalier va au solide, et je me range à son avis.

FIN.




319 LETTRE À M. MÉNAGE

Vous m’avez témoigné, Monsieur, souhaiter voir ce que M. Francius a dit de moi dans sa harangue , prononcée à Amsterdam au mois de Novembre dernier. Voici mot à mot l’endroit qui me regarde.

Quin et co nuper audaciæ progressus est Scriptor gallicus in horribili illo et sacro libello quem Sæculum Ludovici Magni appellat, ut Marcum Tullium Ciceronem, si viveret hodie, non in secundo ac tertio ordine Oratorum consistere, sed vix inter mediocres fori Parisiensis Patronos locum habere posse affirmare non dubitaverit.

En cor Zenodoti en jecur Cratetis

Quam tamen ineptissimi hominis insolentiam carmine sane pulcro Menagius et præfiatione ad Horatium nupera repressit Dacierius et plures præterca alii, neque enim hanc ferre possunt superbiam, etiam in gente sua, et ignorantiam plusquam puerilem acutioris inter Gallos nasi et in veterum lectione versati viri, sed tamen sparguntur hæc in vulgus, legunt hæc juvenes, laudant Ephe320 merides, et malam de antiquis ilis Heroibus opinionem imbibunt, qui parum eos cog nitos habent ac perspetos, etc.

Un Écrivain Français s’est porté naguère à cet excès d’audace, de n’avoir pas douté d’assurer que si Cicéron vivait aujourd’hui il ne pourrait pas être mis au second ni au troisième rang des Orateurs, et qu’à peine il aurait place parmi les médiocres Avocats du Parlement de Paris.

Voilà le cœur de Zénodote, voilà le foie de Cratès.

Il est vrai que M. Ménage par de très beaux Vers, et M. Dacier dans sa dernière Préface sur Horace et plusieurs autres encore ont réprimé l’insolence de ce très impertinent homme ; car ceux d’entre les Français qui ont le nez le plus pointu [ ao ] , et qui sont versés dans la lecture des Anciens, n’ont pu souffrir cette insolence, même dans un homme de leur nation. Cependant ces choses se répandent dans le public ; les jeunes gens les lisent, les journaux en parlent, et ceux qui connaissent peu ces grands Héros de l’Antiquité en conçoivent une mauvaise opinion, etc.

N’ai-je pas été bon Prophète quand j'ai fait ce Madrigal  ?
  L'agréable dispute où nous nous amusons,
Passera sans finir jusqu'aux races futures,
Nous dirons toujours des raisons,
Ils diront toujours des injures.

321 Ce sont là des injures en forme qui excèdent toutes les libertés permises entre les gens de Lettres, et dire en public qu’un homme est très impertinent, c’est assurément lui faire un véritable outrage. Cependant comme je sais que ces injures n’ont pas la même force en latin qu’elles auraient en français, je les pardonne de bon cœur à M. Francius en faveur des privilèges de la Langue latine, pourvu qu’il fasse réflexion combien peu délicate est cette langue, combien peu délicats ont été la plupart de ceux qui l’ont parlée, et combien le sont encore la plupart de ceux qui la parlent, puisque pour les mêmes choses où l’on ne daigne pas faire attention quand elles sont dites en latin, on se couperait la gorge si elles étaient dites en français.

Je ne sais, Monsieur, si vous savez ce qui arriva il n’y a pas longtemps touchant l’Épitaphe d’un Magistrat considérable et par sa charge et par son mérite. Un habile homme, et très instruit de toutes les finesses de notre langue, l’avait composée en français, et après l’avoir montrée à ses Amis, la fit graver en lettres d'or, et mettre en place. Il n’y eut pas une syllabe qui ne fût critiquée. Pourquoi toutes ces louanges disaient les uns, pourquoi n’y en mettre pas davantage, disaient les autres, ceci 322 est trop fort, cela est trop faible, voilà qui est rampant, voilà qui est guindé ; savants, ignorants, grands et petits, hommes et femmes tout le monde y trouvait à redire ; et depuis le matin jusqu’au soir il y avait une foule de gens qui la lisaient et qui la censuraient. L'Auteur ayant relu son ouvrage avec les mêmes Amis qu’il avait consultés en le faisant, crut avoir trouvé les endroits qui blessaient le Public, et après les avoir réformés il fit graver une seconde Épitaphe qu’on mit en la place de la première. Ce fut encore pis, le nombre des Critiques augmenta au centuple, et il s’y faisait un tel concours que le Curé de la Paroisse en fut scandalisé, et demanda que l’on l’ôtât. Un homme de bon sens s’avisa de dire que le meilleur remède qu’il y voyait était de la traduire en latin : on la traduisit, et tout le bruit cessa. L’Épitaphe latine n’est censurée de personne, et elle jouit où elle est d’un aussi grand repos que le défunt pour qui elle est faite. Je ne suis donc point fâché des injures latines de M. Francius, la seule chose qui me fait peine, c’est qu’il n’ait pas eu soin de dire la vérité, car il me semble qu’en toutes langues on est obligé de la dire. Voici de quelle sorte j'ai parlé de Cicéron dans mon Poème du Siècle de Louis le Grand .

323
  Je vois les Cicérons, je vois les Démosthènes,
Ornements éternels et de Rome et d’Athènes,
Dont le foudre éloquent me fait déjà trembler
Et qui de leurs grands noms viennent nous accabler.
Qu’ils viennent, je le veux, et que sans avantage
Entre les Combattants le terrain se partage ;
Que dans notre Barreau on les voie occupés
À défendre d’un champ trois sillons usurpés,
Qu’instruits dans la coutume, ils mettent leur étude
À prouver d’un égout la juste servitude,
Ou qu’en riche appareil la force de leur Art
Éclate à soutenir les droits de Jean Maillart.
Si leur haute éloquence, en ses démarches fières,
Refuse de descendre à ces viles matières,
Que nos grands Orateurs soient assez fortunés
Pour défendre comme eux, des clients couronnés,
324 Ou qu’un grand peuple en foule accoure les entendre
Pour déclarer la guerre au Père d’Alexandre ;
Plus qu’eux peut-être alors diserts et véhéments
Ils donneraient l’essor aux plus grands mouvements,
Et si pendant le cours d’une longue Audience,
Malgré les traits hardis de leur vive éloquence,
On voit nos vieux Catons sur leurs riches tapis,
Tranquilles auditeurs et souvent assoupis,
On pourrait voir alors au milieu d’une Place
S’émouvoir, s’écrier l’ardente Populace.

Ai-je rien dit dans ces Vers qui ressemble à ce que M. Francius me fait dire, ai-je dit que si Cicéron revenait au monde il ne serait pas au second ni au troisième rang des Orateurs, et qu’à peine il aurait place parmi les médiocres Avocats du Parlement de Paris  ? Si je suis blâmable, c’est bien moins d’avoir trop élevé nos Avocats, que de les avoir trop abaissés en disant que s’ils étaient assez heu325 reux pour traiter des matières aussi importantes que celles qui occupaient Cicéron et Démosthène, peut-être réussiraient-ils mieux. Car un semblable peut-être dans la bouche de leur défenseur est une espèce d’aveu de leur infériorité. M. Francius dit ensuite que M. Ménage a réprimé mon audace par de très beaux Vers, il entend parler d’une Épigramme que l’on a fait courir sous votre nom, et que vous avez déclaré, Monsieur, n’être point de vous. On n’a pas eu de peine à deviner que celui qui l’a faite a mis au bas la première lettre de votre nom, pour faire tomber le soupçon sur vous, et donner par là de l’autorité à son Épigramme. La voici.


  Cui sæcli titulum dedit, Sabelle,
Peraltus tuus edidit Poëma,
Quo vir non malus asserit, putatque
Nostris cedere Brunis Apellem
Nostris cedere Tullium Patronis,
Nostris cedere Vatibus Maronem,
O sæclum insipiens et inficetum.

326 En voici la Traduction.
Cher Sabellus , ton bon ami Perrault
A fait des Vers que le Siècle il appelle
Où ce bonhomme assure et dit tout haut
Que nos Le Bruns en savent plus qu'Apelle,
Que nos Brailleurs font mieux que Cicéron,
Que nos Rimeurs l’emportent sur Maron ,
Ô Siècle fade et de peu de cervelle.

Un de mes amis, ayant vu l’M qui est au bas de cette Épigramme , a cru qu’elle était de quelque nouveau Mommor parent du célèbre Parasite que vos Muses ont chassé si agréablement du haut du Parnasse à coups de fourche. Dans cette pensée il a fait cette Épigramme pour y répondre.


  Des bons Auteurs que notre siècle admire,
Partout Mommor ne cesse de médire ;
De sa nature il fut toujours mordant,
À leur éloquence choisie,
À leur divine Poésie,
Il ose préférer, tant il est imprudent,
Il ose comparer, tant il est impudent,
De mille vieux Bouquins la science moisie,
Ô le crasseux ! ô le vilain Pédant.

327 Je demeure d’accord que l’Épigramme Latine est belle pour une Épigramme Latine de ce temps-ci, car quoiqu’elle ne soit fondée que sur l’Équivoque du mot de Siècle qui en cet endroit signifie, et mon Poème et le Temps où nous sommes, et que cette Équivoque soit un peu froide ; Cependant comme le plus grand mérite de la plupart des Ouvrages latins d’aujourd'hui n’est point d’avoir du sens et de la raison, choses trop communes et trop triviales, mais de faire allusion à quelque endroit d’un Auteur Classique, et que le dernier vers de l’Épigramme O sæclum insipiens et inficetum.
est un vers de Catulle , je comprends bien que cette Épigramme a pour certaines gens une beauté qui les charme et qui les enlève.

Je ne suis pas surpris que ces gentillesses soient admirées dans le Collège, mais je m’étonne que des Savants, et même des savants en -ius n’aient pas encore remarqué, que si c’est une chose louable à de jeunes Écoliers de faire voir à leur Régent qu’ils ont bien profité de la lecture des Anciens en insérant dans leurs compositions quelques morceaux de leurs ouvrages, il sied mal à des Maîtres de ne pas parler de leur chef dans des harangues, et 328 qu’ils devraient avoir honte d’aimer encore ces vieilles tripes de Latin , et de vouloir en régaler leurs auditeurs.

Après que Monsieur Francius a dit deux choses qui ne sont pas vraies, il en dit une très véritable, que Monsieur Dacier m’a maltraité dans son Horace . Il m’y a traité d’ignorant en cinq ou six endroits : J'en passe condamnation. On voit tant de Savants qui déplaisent parmi le petit nombre de ceux que l’on estime, et particulièrement de ce genre de Savants dont il entend parler, qu’à tout hasard je ne suis point fâché d’être ignorant.

Il dit, en parlant de Pindare, qu’il compare à un Torrent, que je m’y suis noyé dès le premier pas avec les ridicules personnages que j’introduis dans mes Dialogues . J’avoue que je me suis noyé dans Pindare dès le commencement de la première de ses Odes, ou pour parler plus clairement, que je n’ai pas entendu le commencement de cette première Ode  ; mais je crois m’être noyé avec tout le genre humain, et qu’il vaudrait mieux comparer Pindare au Déluge universel qu’à un Torrent, puisque personne ne s’en est jamais sauvé comme le dit Jean Benoit un de ses plus fameux Interprètes. Si vous pouviez, Monsieur, engager M. Dacier à nous donner une explication du com329 mencement de cette Ode qui eût du sens, vous feriez un extrême plaisir à bien du monde. Dites-lui, je vous prie, que je prends partout sa défense contre ceux qui l’attaquent. Je ne rencontre que des gens qui parlent mal de sa traduction d’Horace , comment se pourrait-il faire, leur dis-je à tous, que cette traduction ne fût pas bonne, puisqu’il a eu devant lui cinquante ou soixante interprètes, et qu’il n'a eu qu’à choisir les endroits où chacun d’eux a le mieux rencontré  ? Ce qui vous fait parler de la sorte, ajoutai-je, c’est que vous n’avez peut-être jamais si bien entendu Horace que dans sa Traduction, et que ne trouvant pas dans ce Poète les beautés ineffables que vous aviez cru jusqu’ici y être renfermées, vous vous en prenez mal à propos à son Traducteur, qui vous le fait voir tel qu’il est, et qui n’est qu’une cause innocente du déchet où tombe Horace dans votre esprit pour être bien entendu. Si la plupart des Anciens ne trouvent pas leur compte à être traduits, ce n’est pas toujours parce que le Traducteur ne peut exprimer les belles choses qu’il voit, c’est le plus souvent parce qu’une traduction fidèle leur ôte une certaine beauté indéfinie et sans bornes qu’on croit voir dans l’obscurité de leurs expressions, et au travers des douces vapeurs que forme la joie 330 secrète de croire les entendre. Il est bon que tout le monde les connaisse à fond, et puisse juger de leur véritable mérite. Combien d’hommes de très bon sens, qui prévenus par les louanges excessives qu'on donne à ces Auteurs se consumaient de regret de ne les pas connaître, se disent présentement les uns aux autres, Est-ce donc là ce divin Horace ? Sont-ce là ces fines railleries de la Cour d’Auguste, qu’il fallait admirer sans prétendre en ouïr jamais de semblables ? Combien de Dames qui ne lisaient qu’avec dédain les Ouvrages de Voiture, de Sarasin, et de Molière, persuadées que tout cela ne valait pas le moindre mot d’Horace, et qui ne cessaient d’envier le bonheur des Dames Romaines, s’écrient en les voyant traduits, quelles pauvretés ! quelles ordures ! sont-ce là les jolies choses qu’on nous a tant vantées ? J’avoue franchement que dans le dessein que j'ai de faire voir dans mes Parallèles que les Modernes valent bien les Anciens, je n'y entends rien en comparaison de ceux qui traduisent leurs Ouvrages, et que je n’ai garde d’avoir trouvé un chemin pour y parvenir aussi sûr et aussi court que celui qu’ils ont pris. C’est de quoi je vous prie, Monsieur, d’assurer Monsieur Dacier, vous pouvez l’assurer aussi qu’il peut continuer à dire que je 331 n’ai ni goût ni érudition sans que cela me fâche. Comme je n’écris sur les Anciens et sur les Modernes que pour me divertir, je quitterais là toute la dispute, si elle venait à m’échauffer le moins du monde. Voilà, Monsieur, la situation d’esprit où je suis à l’égard de M. Francius et de Monsieur Dacier, dont je ne laisse pas d’honorer beaucoup le mérite malgré les choses fâcheuses qu’ils me disent, car ce sont leurs manières, qui ne sont pas modernes assurément. J’ai cru que je ne pouvais mieux m’adresser qu’à vous pour juger de nos différends ; vous, Monsieur, qui connaissez si bien les Anciens et les Modernes ; vous qui avez le don des Langues, et qui avez composé des ouvrages du goût de toutes les nations et de tous les siècles . Vous êtes si riche en Français et en Italien que quand le prix excessif où l’esprit du Collège a fait monter tout ce qui est Grec et Latin diminuerait un peu et se réduirait à sa juste valeur, vous ne laisseriez pas d’être toujours dans une extrême opulence.

Je suis, Monsieur, Votre

P.




333 LETTRE À M. DESPRÉAUX, en lui envoyant le présent Livre

MONSIEUR,

Quelques-uns de mes amis qui ont lu le Livre que je vous envoie, ont cru y voir quelque chose qui pourrait vous déplaire, et moi j'ai soutenu que non, connaissant votre amour pour la vérité. Je dis en parlant des Poètes satiriques de notre temps, qu’ils eussent mieux fait d’imiter Martial qui n’a nommé aucune personne effective dans ses Épigrammes médisantes, que d’imiter Horace qui nomme par leur nom ceux qu’il maltraite. Je suis persuadé, Monsieur, que dans la chaleur de la composition vous avez cru de bonne foi ne pouvoir manquer en imitant Horace, et que pour remplir le caractère d’un véritable Satirique vous de334 viez le prendre pour votre modèle en toutes choses ; mais je suis assuré que dans la suite vous avez changé de sentiment, et que vous avez blâmé en vous-même plus d’une fois les licences que vous vous êtes données. Après que vos ouvrages vous ont acquis toute la gloire que vous pouviez en attendre, on ne saurait penser qu’il vous reste aucune aversion contre ceux qu’ils ont eus pour objet, et que même vous ne soyez bien aise qu'on prenne soin d’effacer quelques taches que vos Satires leur ont faites. Ces réflexions ont assez contenté mes amis ; cependant ils m’ont dit qu’étant votre Confrère je devais, pour plus grande sûreté, vous montrer mon Livre avant que de le donner à l’imprimeur. Je l’aurais fait suivant leur avis sans l’embarras où je me serais jeté et que je vais vous dire. Je soutiens dans mon Parallèle que les choses qui sont de vous dans vos Satires valent mieux que les morceaux d’Horace que vous y avez insérés, et que votre versification est meilleure et plus agréable que la sienne. La persuasion où vous êtes, Monsieur, qu’homme vivant ne peut approcher d’Horace, et la droiture inflexible dont vous faites profession vous auraient porté à vouloir absolument que 335 j’ôtasse cet endroit, moi qui trouve que cet endroit fait infiniment au bien de ma cause, j’aurais voulu absolument le conserver. Pour ne point m’exposer à la terrible nécessité, ou de vous désobéir ou de prévariquer à la défense des Modernes que j'ai entreprise, j’ai pris le parti de manquer à l’honnêteté qu'on m’avait conseillée, plutôt que de perdre un si grand avantage.

Je suis avec passion, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur

PERRAULT.

Ce 25 Novembre 1692




EXTRAIT DU PRIVILÈGE du Roi

Par Lettres patentes de Sa Majesté, données à Versailles le 23 jour de Septembre 1688 signées par le Roi en son Conseil, Boucher. Il est permis au sieur Jean Baptiste Coignard, Imprimeur ordinaire du Roi à Paris, d’imprimer, vendre et débiter pendant le temps de huit années, un Livre intitulé Parallèle des Anciens et des Modernes en ce qui regarde les Arts et les Sciences, Dialogues composés par le sieur Perrault, de l’Académie Française : Avec défenses à tous autres d’imprimer, vendre et débiter ledit Livre, sur les peines portées à l’Original dudit Privilège.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Paris, le 5 jour d’Octobre 1688. Signé J. B. Coignard Syndic.

Achevé d’imprimer le 20 Septembre 1692.




Épigramme de M. D.


  Clio vint l'autre jour se plaindre au Dieu des vers
Qu'en certain lieu de l'univers
On traitait d'auteurs froids, de poètes stériles
Les Homères et les Virgiles.
Cela ne saurait être, on s'est moqué de vous
Reprit Apollon en courroux,
Où peut-on avoir dit une telle infamie ?
Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous