319 LETTRE À M. MÉNAGE

Vous m’avez témoigné, Monsieur, souhaiter voir ce que M. Francius a dit de moi dans sa harangue , prononcée à Amsterdam au mois de Novembre dernier. Voici mot à mot l’endroit qui me regarde.

Quin et co nuper audaciæ progressus est Scriptor gallicus in horribili illo et sacro libello quem Sæculum Ludovici Magni appellat, ut Marcum Tullium Ciceronem, si viveret hodie, non in secundo ac tertio ordine Oratorum consistere, sed vix inter mediocres fori Parisiensis Patronos locum habere posse affirmare non dubitaverit.

En cor Zenodoti en jecur Cratetis

Quam tamen ineptissimi hominis insolentiam carmine sane pulcro Menagius et præfiatione ad Horatium nupera repressit Dacierius et plures præterca alii, neque enim hanc ferre possunt superbiam, etiam in gente sua, et ignorantiam plusquam puerilem acutioris inter Gallos nasi et in veterum lectione versati viri, sed tamen sparguntur hæc in vulgus, legunt hæc juvenes, laudant Ephe320 merides, et malam de antiquis ilis Heroibus opinionem imbibunt, qui parum eos cog nitos habent ac perspetos, etc.

Un Écrivain Français s’est porté naguère à cet excès d’audace, de n’avoir pas douté d’assurer que si Cicéron vivait aujourd’hui il ne pourrait pas être mis au second ni au troisième rang des Orateurs, et qu’à peine il aurait place parmi les médiocres Avocats du Parlement de Paris.

Voilà le cœur de Zénodote, voilà le foie de Cratès.

Il est vrai que M. Ménage par de très beaux Vers, et M. Dacier dans sa dernière Préface sur Horace et plusieurs autres encore ont réprimé l’insolence de ce très impertinent homme ; car ceux d’entre les Français qui ont le nez le plus pointu [ a ] , et qui sont versés dans la lecture des Anciens, n’ont pu souffrir cette insolence, même dans un homme de leur nation. Cependant ces choses se répandent dans le public ; les jeunes gens les lisent, les journaux en parlent, et ceux qui connaissent peu ces grands Héros de l’Antiquité en conçoivent une mauvaise opinion, etc.

N’ai-je pas été bon Prophète quand j'ai fait ce Madrigal  ?
  L'agréable dispute où nous nous amusons,
Passera sans finir jusqu'aux races futures,
Nous dirons toujours des raisons,
Ils diront toujours des injures.

321 Ce sont là des injures en forme qui excèdent toutes les libertés permises entre les gens de Lettres, et dire en public qu’un homme est très impertinent, c’est assurément lui faire un véritable outrage. Cependant comme je sais que ces injures n’ont pas la même force en latin qu’elles auraient en français, je les pardonne de bon cœur à M. Francius en faveur des privilèges de la Langue latine, pourvu qu’il fasse réflexion combien peu délicate est cette langue, combien peu délicats ont été la plupart de ceux qui l’ont parlée, et combien le sont encore la plupart de ceux qui la parlent, puisque pour les mêmes choses où l’on ne daigne pas faire attention quand elles sont dites en latin, on se couperait la gorge si elles étaient dites en français.

Je ne sais, Monsieur, si vous savez ce qui arriva il n’y a pas longtemps touchant l’Épitaphe d’un Magistrat considérable et par sa charge et par son mérite. Un habile homme, et très instruit de toutes les finesses de notre langue, l’avait composée en français, et après l’avoir montrée à ses Amis, la fit graver en lettres d'or, et mettre en place. Il n’y eut pas une syllabe qui ne fût critiquée. Pourquoi toutes ces louanges disaient les uns, pourquoi n’y en mettre pas davantage, disaient les autres, ceci 322 est trop fort, cela est trop faible, voilà qui est rampant, voilà qui est guindé ; savants, ignorants, grands et petits, hommes et femmes tout le monde y trouvait à redire ; et depuis le matin jusqu’au soir il y avait une foule de gens qui la lisaient et qui la censuraient. L'Auteur ayant relu son ouvrage avec les mêmes Amis qu’il avait consultés en le faisant, crut avoir trouvé les endroits qui blessaient le Public, et après les avoir réformés il fit graver une seconde Épitaphe qu’on mit en la place de la première. Ce fut encore pis, le nombre des Critiques augmenta au centuple, et il s’y faisait un tel concours que le Curé de la Paroisse en fut scandalisé, et demanda que l’on l’ôtât. Un homme de bon sens s’avisa de dire que le meilleur remède qu’il y voyait était de la traduire en latin : on la traduisit, et tout le bruit cessa. L’Épitaphe latinen’est censurée de personne, et elle jouit où elle est d’un aussi grand repos que le défunt pour qui elle est faite. Je ne suis donc point fâché des injures latines de M. Francius, la seule chose qui me fait peine, c’est qu’il n’ait pas eu soin de dire la vérité, car il me semble qu’en toutes langues on est obligé de la dire. Voici de quelle sorte j'ai parlé de Cicéron dans mon Poème du Siècle de Louis le Grand .

323
  Je vois les Cicérons, je vois les Démosthènes,
Ornements éternels et de Rome et d’Athènes,
Dont le foudre éloquent me fait déjà trembler
Et qui de leurs grands noms viennent nous accabler.
Qu’ils viennent, je le veux, et que sans avantage
Entre les Combattants le terrain se partage ;
Que dans notre Barreau on les voie occupés
À défendre d’un champ trois sillons usurpés,
Qu’instruits dans la coutume, ils mettent leur étude
À prouver d’un égout la juste servitude,
Ou qu’en riche appareil la force de leur Art
Éclate à soutenir les droits de Jean Maillart.
Si leur haute éloquence, en ses démarches fières,
Refuse de descendre à ces viles matières,
Que nos grands Orateurs soient assez fortunés
Pour défendre comme eux, des clients couronnés,
324 Ou qu’un grand peuple en foule accoure les entendre
Pour déclarer la guerre au Père d’Alexandre ;
Plus qu’eux peut-être alors diserts et véhéments
Ils donneraient l’essor aux plus grands mouvements,
Et si pendant le cours d’une longue Audience,
Malgré les traits hardis de leur vive éloquence,
On voit nos vieux Catons sur leurs riches tapis,
Tranquilles auditeurs et souvent assoupis,
On pourrait voir alors au milieu d’une Place
S’émouvoir, s’écrier l’ardente Populace.

Ai-je rien dit dans ces Vers qui ressemble à ce que M. Francius me fait dire, ai-je dit que si Cicéron revenait au monde il ne serait pas au second ni au troisième rang des Orateurs, et qu’à peine il aurait place parmi les médiocres Avocats du Parlement de Paris  ? Si je suis blâmable, c’est bien moins d’avoir trop élevé nos Avocats, que de les avoir trop abaissés en disant que s’ils étaient assez heu325 reux pour traiter des matières aussi importantes que celles qui occupaient Cicéron et Démosthène, peut-être réussiraient-ils mieux. Car un semblable peut-être dans la bouche de leur défenseur est une espèce d’aveu de leur infériorité. M. Francius dit ensuite que M. Ménage a réprimé mon audace par de très beaux Vers, il entend parler d’une Épigramme que l’on a fait courir sous votre nom, et que vous avez déclaré, Monsieur, n’être point de vous. On n’a pas eu de peine à deviner que celui qui l’a faite a mis au bas la première lettre de votre nom, pour faire tomber le soupçon sur vous, et donner par là de l’autorité à son Épigramme. La voici.


  Cui sæcli titulum dedit, Sabelle,
Peraltus tuus edidit Poëma,
Quo vir non malus asserit, putatque
Nostris cedere Brunis Apellem
Nostris cedere Tullium Patronis,
Nostris cedere Vatibus Maronem,
O sæclum insipiens et inficetum.

326 En voici la Traduction.
Cher Sabellus , ton bon ami Perrault
A fait des Vers que le Siècle il appelle
Où ce bonhomme assure et dit tout haut
Que nos Le Bruns en savent plus qu'Apelle,
Que nos Brailleurs font mieux que Cicéron,
Que nos Rimeurs l’emportent sur Maron ,
Ô Siècle fade et de peu de cervelle.

Un de mes amis, ayant vu l’M qui est au bas de cette Épigramme , a cru qu’elle était de quelque nouveau Mommor parent du célèbre Parasite que vos Muses ont chassé si agréablement du haut du Parnasse à coups de fourche. Dans cette pensée il a fait cette Épigramme pour y répondre.


  Des bons Auteurs que notre siècle admire,
Partout Mommor ne cesse de médire ;
De sa nature il fut toujours mordant,
À leur éloquence choisie,
À leur divine Poésie,
Il ose préférer, tant il est imprudent,
Il ose comparer, tant il est impudent,
De mille vieux Bouquins la science moisie,
Ô le crasseux ! ô le vilain Pédant.

327 Je demeure d’accord que l’Épigramme Latine est belle pour une Épigramme Latine de ce temps-ci, car quoiqu’elle ne soit fondée que sur l’Équivoque du mot de Siècle qui en cet endroit signifie, et mon Poème et le Temps où nous sommes, et que cette Équivoque soit un peu froide ; Cependant comme le plus grand mérite de la plupart des Ouvrages latins d’aujourd'hui n’est point d’avoir du sens et de la raison, choses trop communes et trop triviales, mais de faire allusion à quelque endroit d’un Auteur Classique, et que le dernier vers de l’Épigramme O sæclum insipiens et inficetum.
est un vers de Catulle , je comprends bien que cette Épigramme a pour certaines gens une beauté qui les charme et qui les enlève.

Je ne suis pas surpris que ces gentillesses soient admirées dans le Collège, mais je m’étonne que des Savants, et même des savants en -ius n’aient pas encore remarqué, que si c’est une chose louable à de jeunes Écoliers de faire voir à leur Régent qu’ils ont bien profité de la lecture des Anciens en insérant dans leurs compositions quelques morceaux de leurs ouvrages, il sied mal à des Maîtres de ne pas parler de leur chef dans des harangues, et 328 qu’ils devraient avoir honte d’aimer encore ces vieilles tripes de Latin , et de vouloir en régaler leurs auditeurs.

Après que Monsieur Francius a dit deux choses qui ne sont pas vraies, il en dit une très véritable, que Monsieur Dacier m’a maltraité dans son Horace . Il m’y a traité d’ignorant en cinq ou six endroits : J'en passe condamnation. On voit tant de Savants qui déplaisent parmi le petit nombre de ceux que l’on estime, et particulièrement de ce genre de Savants dont il entend parler, qu’à tout hasard je ne suis point fâché d’être ignorant.

Il dit, en parlant de Pindare, qu’il compare à un Torrent, que je m’y suis noyé dès le premier pas avec les ridicules personnages que j’introduis dans mes Dialogues . J’avoue que je me suis noyé dans Pindare dès le commencement de la première de ses Odes, ou pour parler plus clairement, que je n’ai pas entendu le commencement de cette première Ode  ; mais je crois m’être noyé avec tout le genre humain, et qu’il vaudrait mieux comparer Pindare au Déluge universel qu’à un Torrent, puisque personne ne s’en est jamais sauvé comme le dit Jean Benoit un de ses plus fameux Interprètes. Si vous pouviez, Monsieur, engager M. Dacier à nous donner une explication du com329 mencement de cette Ode qui eût du sens, vous feriez un extrême plaisir à bien du monde. Dites-lui, je vous prie, que je prends partout sa défense contre ceux qui l’attaquent. Je ne rencontre que des gens qui parlent mal de sa traduction d’Horace , comment se pourrait-il faire, leur dis-je à tous, que cette traduction ne fût pas bonne, puisqu’il a eu devant lui cinquante ou soixante interprètes, et qu’il n'a eu qu’à choisir les endroits où chacun d’eux a le mieux rencontré  ? Ce qui vous fait parler de la sorte, ajoutai-je, c’est que vous n’avez peut-être jamais si bien entendu Horace que dans sa Traduction, et que ne trouvant pas dans ce Poète les beautés ineffables que vous aviez cru jusqu’ici y être renfermées,vous vous en prenez mal à propos à son Traducteur, qui vous le fait voir tel qu’il est, et qui n’est qu’une cause innocente du déchet où tombe Horace dans votre esprit pour être bien entendu. Si la plupart des Anciens ne trouvent pas leur compte à être traduits, ce n’est pas toujours parce que le Traducteur ne peut exprimer les belles choses qu’il voit, c’est le plus souvent parce qu’une traduction fidèle leur ôte une certaine beauté indéfinie et sans bornes qu’on croit voir dans l’obscurité de leurs expressions, et au travers des douces vapeurs que forme la joie 330 secrète de croire les entendre. Il est bon que tout le monde les connaisse à fond, et puisse juger de leur véritable mérite. Combien d’hommes de très bon sens, qui prévenus par les louanges excessives qu'on donne à ces Auteurs se consumaient de regret de ne les pas connaître, se disent présentement les uns aux autres, Est-ce donc là ce divin Horace ? sont-ce là ces fines railleries de la Cour d’Auguste, qu’il fallait admirer sans prétendre en ouïr jamais de semblables ? Combien de Dames qui ne lisaient qu’avec dédain les Ouvrages de Voiture, de Sarasin, et de Molière, persuadées que tout cela ne valait pas le moindre mot d’Horace, et qui ne cessaient d’envier le bonheur des Dames Romaines, s’écrient en les voyant traduits, quelles pauvretés ! quelles ordures ! sont-ce là les jolies choses qu’on nous a tant vantées ? J’avoue franchement que dans le dessein que j'ai de faire voir dans mes Parallèles que les Modernes valent bien les Anciens, je n'y entends rien en comparaison de ceux qui traduisent leurs Ouvrages, et que je n’ai garde d’avoir trouvé un chemin pour y parvenir aussi sûr et aussi court que celui qu’ils ont pris. C’est de quoi je vous prie, Monsieur, d’assurer Monsieur Dacier, vous pouvez l’assurer aussi qu’il peut continuer à dire que je 331 n’ai ni goût ni érudition sans que cela me fâche. Comme je n’écris sur les Anciens et sur les Modernes que pour me divertir, je quitterais là toute la dispute, si elle venait à m’échauffer le moins du monde. Voilà, Monsieur, la situation d’esprit où je suis à l’égard de M. Francius et de Monsieur Dacier, dont je ne laisse pas d’honorer beaucoup le mérite malgré les choses fâcheuses qu’ils me disent, car ce sont leurs manières, qui ne sont pas modernes assurément. J’ai cru que je ne pouvais mieux m’adresser qu’à vous pour juger de nos différends ; vous, Monsieur, qui connaissez si bien les Anciens et les Modernes ; vous qui avez le don des Langues, et qui avez composé des ouvrages du goût de toutes les nations et de tous les siècles . Vous êtes si riche en Français et en Italien que quand le prix excessif où l’esprit du Collège a fait monter tout ce qui est Grec et Latin diminuerait un peu et se réduirait à sa juste valeur, vous ne laisseriez pas d’être toujours dans une extrême opulence.

Je suis, Monsieur, Votre

P.

a. C’est une élégance latine dont quelques gens se servent, pour dire, qui ont le plus de discernement.

a. C’est une élégance latine dont quelques gens se servent, pour dire, qui ont le plus de discernement.