Éditer le Parallèle des Anciens et des Modernes de Charles Perrault (introduction provisoire)

Ce site présente l’édition électronique de l’œuvre majeure de Charles Perrault, un des acteurs prépondérants de la Querelle des Anciens et des Modernes telle qu’elle s’est exprimée à partir des années 1680, Le Parallèle des Anciens et des Modernes (4 tomes, 1688-1697). Placée sous la responsabilité de Delphine Reguig (Université de Lyon – Université Jean Monnet/Saint-Étienne, IHRIM UMR 5317), ce travail est le fruit d’une équipe interdisciplinaire et internationale.




1. Situation du texte et de l’édition

Le règne de Louis XIV met en place les conditions d’une institutionnalisation de la vie littéraire, en particulier avec la création des Académies. Portés par cette évolution, les hommes de lettres se trouvent, à la fin du siècle, conduits à tirer de la période une forme de bilan. Mais ils ne le font pas d’une manière consensuelle : le dynamisme du champ culturel donne alors naissance à une controverse qui pose clairement les enjeux de la définition d’une littérature et d’une pensée modernes à partir de la double expérience esthétique antique et contemporaine. En interrogeant les valeurs culturelles, le conflit qui secoue les milieux culturels et savants en France entre 1687 et 1694 constitue une transition majeure vers une conception renouvelée de la création artistique et de la diffusion du savoir. La Querelle des Anciens et des Modernes est de fait l’un des épisodes les plus commentés par les historiens de la littérature et des idées. Paradoxalement, il est aussi l’un des moins connus. Or la Querelle des Anciens et des Modernes ne se réduit pas à un conflit facteur de rupture radicale : elle réunit les acteurs du champ littéraire dans un débat dialectique particulièrement inventif en termes d’idées et de formes.

Pour pouvoir l’aborder de façon rigoureusement scientifique, la voie de l’édition critique s’est imposée, et en particulier sous sa forme numérique pour l’œuvre majeure de celui qui a fait figure de chef du parti des Modernes, Charles Perrault, Le Parallèle des Anciens et des Modernes. Le texte, emblématique d’une ambition, que nous appellerions aujourd’hui « interdisciplinaire », de refondation des savoirs, aborde successivement les arts, les sciences, l’architecture, l’éloquence, la poésie, l’astronomie, la géographie, la navigation, la guerre, la philosophie, la musique, la médecine. Les quatre volumes mettent en scène un dialogue entre trois personnages dont la position est orientée selon leur situation dans la Querelle et leur degré de revendication d’autonomie critique et intellectuelle : le Président, valorisant l’immuabilité parfaite de l’Antiquité et son imitation, est situé parmi les partisans des Anciens ; l’Abbé, revendiquant les valeurs de nouveauté et d’originalité, est partisan des Modernes ; le Chevalier enfin tient le milieu entre les deux en faisant preuve d’un tempérament enjoué et vif. La situation allégorique de la discussion contradictoire s’adosse à une fiction de « voyage qu’ils firent à Versailles », cadre privilégié d’observation du « Siècle de Louis XIV » à son apogée.

Jamais éditée en raison des difficultés posées par son propos ambitieux, l’édition d’une telle œuvre implique de créer une véritable synergie intellectuelle puisqu’elle appelle la mise en œuvre des compétences multiples dans une perspective par nature interdisciplinaire. L’édition numérique est par ailleurs aujourd’hui le seul support envisageable pour un texte de cette ampleur qui appelle largement l’illustration. Pour couvrir l’ensemble des domaines traités par Perrault, l’équipe est constituée de collègues spécialistes de littérature, histoire des idées, philosophie (en particulier des sciences et de la médecine), histoire de l’art, musicologie, histoire sociale. Deux collègues rattachés au Centre de recherches du Château de Versailles nous ont également rejoints. Cet accompagnement précieux nous assure la fiabilité et la richesse d’une iconographie conservée dans les archives du CRCV et permettant aux lecteurs de comprendre le cadre dans lequel se déroule le débat que retrace Perrault dans les quatre tomes de son œuvre.




2. Enjeux de l’édition

Outre son caractère central dans la Querelle, le texte du Parallèle, dans son déploiement, possède un intérêt essentiel pour au moins trois raisons majeures :

- le texte du Parallèle doit servir de base à une redécouverte de Charles Perrault comme auteur. En effet, la lecture et l’étude de Perrault sont aujourd’hui limitées au corpus très singulier mais aussi très restreint, des Contes. Or ce corpus est contemporain du Parallèle et ne prend tout son sens que si on le recontextualise efficacement. L’édition du Parallèle est une première étape vers la reconstruction de la figure globale de Perrault comme auteur, polygraphe dont l’écriture est éminemment politique. Ancien bras droit de Colbert, Charles Perrault a vécu dans l’intimité du pouvoir et activement supervisé la construction du Château de Versailles comme lieu de rayonnement pour la monarchie absolue. Son engagement dans le camp des Modernes ne peut se comprendre qu’à la lumière de cette situation historique. L’édition du Parallèle constitue la première ouverture vers l’élargissement du corpus patrimonial qui permettra de mieux connaître et comprendre cet auteur largement sous-investi par les études scientifiques.

- le texte du Parallèle permet d’approfondir la question du rapport entre littérature et pouvoir politique sous Louis XIV. Christian Jouhaud a bien montré la nature paradoxale de ce rapport dans son ouvrage Les Pouvoirs de la littérature mais sa réflexion porte essentiellement sur la première partie du XVIIe  siècle : un prolongement vers les décennies de la fin du règne de Louis XIV paraît extrêmement pertinent car la Querelle est sans doute l’une des étapes majeures de l’évolution de ce rapport. Le texte de Perrault fournit des éléments de réflexion fondamentaux pour la saisie des enjeux politiques du développement des œuvres culturelles. Tout un pan de la réflexion concerne en particulier les enjeux de la traduction des œuvres de l’Antiquité en français, pensée comme légitime ou non, selon qu’il s’agit de donner accès à des textes perçus comme définitivement archaïques ou bien de faire rayonner un nouvel état de la culture française favorisé par la monarchie absolue. La nature politique du texte de Perrault engage par ailleurs une passionnante réflexion sur le temps à partir de l’idée d’historicité. L’interprétation axiologique de l’histoire développée par Perrault implique toute une vision de la diffusion du savoir et de la culture qui relativise la maîtrise scientifique des anciens. La nouvelle disponibilité du livre imprimé a en effet modifié pour Perrault le rapport à la connaissance : l’apprentissage par cœur cédant le pas à la réflexion et la méditation. Perrault semble décrire un processus de démocratisation de la République des lettres qui verrait l’érudition réservée à un petit nombre céder devant un plus grand égalitarisme affaiblissant le rapport d’admiration aux textes anciens pour lui substituer un rapport critique. Le paysage décrit par Perrault est un témoignage capital sur la constitution de cette nouvelle République des lettres.

- le texte du Parallèle nourrit enfin l’étude précise et approfondie de la séparation des champs du savoir, champs culturels, champs intellectuels dont Perrault montre à la fois la solidarité et la progressive distinction en fonction de méthodologies et perspectives divergentes. Et cela d’autant plus que Perrault s’attache à définir une démarche scientifique nouvelle, une méthodologie qui se construit contre le commentaire érudit, contre l’ « appropriation » des auteurs, contre la « prévention » et pour « ses propres lumières » en valorisant l’exercice du jugement individuel. Perrault présente d’emblée son projet comme totalisant : « une entreprise au-dessus de [s]es forces » où il s’agit de couvrir « tous les Beaux-Arts et toutes les Sciences » et d’en évaluer l’évolution depuis le « degré de perfection » atteint dans « les plus beaux jours de l’Antiquité » jusqu’au « Siècle où nous sommes » (préface). Affirmant préparer le terrain pour les successeurs qui achèveront son entreprise, Perrault entend écrire « une histoire exacte du progrès » qui permettrait notamment de comprendre le rôle du « raisonnement » et celui de l’« expérience » dans l’accès à la « modernité ». Les notions en jeu dans le texte sont constamment essentielles pour comprendre comment s’élabore un nouveau paradigme intellectuel : mémoire, autorité, patrimoine, preuve, imitation, jugement, expérience, méthode, autant de concepts qui font l’objet d’approfondissements et de questionnements à modéliser par l’étude rigoureuse.

Tous ces aspects seront largement développés à la faveur d’une introduction à venir, élaborée par l’ensemble de l’équipe éditoriale et qui constituera autant une aide à la lecture qu’une invitation à la recherche sur Perrault auteur comme sur l’étude du texte du Parallèle. Cette introduction synthétisera l’apport de l’annotation qui se développera sur deux plans complémentaires : celui de l’information (contexte, source, identification, développement d’une allusion, levée d’un implicite, etc.) ; celui de l’explication voire de l’interprétation évaluant et situant le statut d’un argument, son originalité et sa pertinence, la construction et le rôle d’un exemple, la mise en évidence d’une manœuvre ou d’une stratégie argumentative. Le Parallèle doit en effet être lu et étudié autant comme une œuvre en elle-même que comme un document sur la configuration de son époque.




3. Histoire matérielle du texte

En 1688 paraît la première édition du premier tome du Parallèle à Paris chez Jean-Baptiste Coignard (1637 ?-1689). Le volume bénéficie d’un privilège octroyé le 23 septembre 1688 pour huit ans. L’achevé d’imprimer est daté du 30 octobre de la même année. L’ouvrage contient deux dialogues : De la prévention en faveur des Anciens, Parallèle des Anciens et des Modernes en ce qui regarde l’architecture, la sculpture et la peinture. Perrault ajoute à la suite de ces dialogues deux poèmes, Le Siècle de Louis Le Grand (1687) et Le Génie, une épître en vers à Monsieur de Fontenelle. Certains exemplaires portent en plus l’Épître au roi à l’occasion du poème précédent, et sur l’excès de joie que Paris témoigna de la convalescence de sa Majesté, sans doute destinée à être placée après Le Siècle de Louis le Grand, car elle est paginée à la suite (p. 27 à 32). Après le décès de Jean-Baptiste Coignard, ce premier tome fait l’objet d’une seconde émission en 1690 par Anne-Geneviève Hénault (décès en 1705), veuve Coignard, et son fils Jean-Baptiste II Coignard (1667 ?-1735). Le titre de 1690 avec cette nouvelle adresse est un carton remplaçant le titre original de 1688. Dans la préface de son premier volume, Charles Perrault annonce que le prochain dialogue traitera des sciences, pour en venir ensuite par induction aux « choses de goût » que sont l’éloquence et la poésie.

Cette même année 1690 paraît la première édition du second tome du Parallèle (achevé d’imprimer le 15 février 1690). Le tome est consacré à l’éloquence et comprend à la suite du dialogue une série de treize pièces – discours, éloges funèbres, lettres – d’auteurs anciens et modernes que Charles Perrault propose de comparer. Il s’explique dans sa préface sur son changement de plan : ses amis comme ses adversaires l’auraient incité à s’attacher au « nœud principal de la difficulté » pour étudier l’éloquence et la poésie avant les sciences. Deux ans plus tard Perrault fait publier le tome trois du Parallèle (achevé d’imprimer du 20 septembre 1692) qui traite de la poésie et se clôt sur une lettre de l’auteur adressée à Ménage. Des exemplaires portent en plus une Lettre à M. Despréaux en lui envoyant le présent livre. Dans la préface, l’auteur s’engage à faire paraître bientôt un nouvel ouvrage qui comparera les plus beaux endroits des Anciens et des Modernes, et qui semble être le mémoire que l’abbé promet à ses interlocuteurs tout au long de ce dialogue. Cette même année 1692 voit la réédition du tome I, quatre années après la première, soit une durée ordinaire pour l’écoulement d’un tirage.

En 1693 alors que le tome II est réédité, toujours chez Coignard, paraît une contrefaçon sous deux adresses différentes, l’une probablement exacte de Georges Gallet à Amsterdam (actif de 1691 à 1703 à Amsterdam), l’autre à la fausse adresse de Jean-Baptiste Coignard à Paris avec la mention commerciale « nouvelle édition augmentée de quelques dialogues ». La spécificité de cette contrefaçon est de rassembler en deux tomes les trois tomes parus à Paris. Aucun nouveau texte ne semble cependant apparaître dans la contrefaçon d’Amsterdam et tout ce qui se trouve dans les éditions des tomes I, II et III de 1688-1692 (1693 ?) (i.e. les Dialogues I à IV et tous les compléments) figure également dans l’édition d’Amsterdam. Quant aux premières éditions parisiennes des tomes I (1688-1690) et II (1690), elles sont quasiment copiées ligne à ligne lors des rééditions de 1692-1693. Dans ces conditions, les modifications éventuelles ne peuvent être que minimes mais la comparaison entre les volumes rend manifestes certaines variantes. De même une comparaison fine entre la contrefaçon et les deux éditions du tome II permettrait de décider de l’antériorité ou de la postériorité de la contrefaçon sur la réédition du tome II.

Enfin, le tome IV connaît un tirage sous deux dates, 1696 et 1697, à Paris, chez Jean-Baptiste II Coignard, une situation commune pour les ouvrages imprimés en fin d’année (achevé d’imprimer du 27 novembre 1696). Dans la préface, Perrault dit avoir renoncé à faire paraître son volume comparant les plus beaux endroits des poètes anciens et modernes, pour consacrer ce cinquième et dernier Dialogue à l’examen des autres Arts et des autres Sciences : astronomie, géographie, navigation, art de la guerre, philosophie, mathématiques, médecine, musique, art des jardins.

On constate un décrochage dans le rythme de parution des volumes si l’on compare les différentes dates des achevés d’imprimer : 30 octobre 1688, 15 février 1690, 20 septembre 1692 puis 27 novembre 1696. Les quatre années qui séparent la publication du troisième et du quatrième tome du Parallèle peuvent s’expliquer par l’activité littéraire de l’auteur qui fait aussi paraître pendant cette période L’Apologie des femmes (1694), le premier tome des Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle (1696) ainsi que les premiers contes.

Chaque exemplaire issu de ces différentes éditions ou émissions peut présenter des particularités. On peut ainsi trouver ou non des errata situés à la fin de chaque tome. Les fautes signalées sont elles-mêmes parfois corrigées. Ceci témoigne des procédures de l’imprimerie de l’époque, où les fautes étaient corrigées au cours de l’impression des cahiers.

Le dernier tome, comme le troisième, n’a jamais été réédité. En 1964, Hans Robert Jauss et Max Imdahl publient un fac-similé des 4 tomes de l’édition originale de 1688-1697 (München, Eidos Verlag), accompagné d’une introduction de 80 pages, d’une table analytique et d’index. Les éditions Slatkine proposent en 1971 un nouveau fac-similé pour l’édition de 1692-1697. Un extrait d’une vingtaine de pages figure dans La Querelle des anciens et des modernes, une anthologie éditée par Anne-Marie Lecoq, en 2001 (Paris, Gallimard, coll. « Folio classique »). Plus récemment, un extrait du tome III sur la poésie est publié et annoté par Claudine Nédelec et Jean Leclerc dans l’anthologie Le Burlesque selon les Perrault. Œuvres et critiques (Paris, H. Champion, 2013).

Cette histoire éditoriale, ramassée dans le temps, traduit une réception relativement intense et surtout limitée à une conjoncture particulière. Elle confirme le statut du Parallèle comme œuvre de circonstance, engagée dans une polémique que Perrault a contribué, sinon à initier, du moins à hisser au rang de débat culturel de premier plan. Sans doute le Parallèle a t-il déclenché lui-même une telle abondance de textes et contre-textes à sa suite que sa postérité a moins consisté en une lecture continue du Parallèle que dans la manière dont il a été bien vite relayé et supplanté par d’autres productions (voir la chronologie à venir).




Histoire éditoriale du Parallèle des Anciens et des Modernes

[1re édition] 2e édition autre
1688 tome I
1690 remise en vente du tome I
1690 tome II
1692 tome III tome I
1693 tome II contrefaçon
1696-1697 tome IV