PARALLÈLE
DES ANCIENS
ET DES MODERNES,
OÙ IL EST TRAITÉ
DE L'ASTRONOMIE,
de la géographie, de la Navigation,
de la Guerre, de la philosophie, de la
Musique, de la Médecine, etc.
CINQUIÈME ET DERNIER DIALOGUE


Par M. Perrault de l’Académie Française.
TOME QUATRIÈME.


À PARIS,,
Chez Jean Baptiste Coignard, Imprimeur
ordinaire du Roi, et de l’Académie Française,
rue Saint-Jacques, à la Bible d’or.
MDCLXXXXVII.
AVEC PRIVILÈGE DE SA MAJESTÉ




PRÉFACE

I Quand je pris la résolution de faire le Parallèle des Anciens et des Modernes , pour me donner un amusement honnête et agréable, et empêcher par-là que mon loisir ne dégénérât en oisiveté, je m'applaudis de mon choix par bien des raisons. Il me sembla que le sujet était un des plus beaux qu'un homme de lettres pût traiter, puisqu’il embrassait en quelque sorte toutes les Sciences et tous les Arts dont il fallait examiner les différents degrés de perfecII tion où ils sont parvenus dans les différents âges du monde. Le dessein m'en parut aussi très louable, puisqu’il n’allait qu'à faire honneur à notre siècle, en faisant voir que toutes les Sciences et tous les Arts n’ont jamais été si florissants qu’ils le sont aujourd’hui ; mais ce qui m’en plut davantage, c'est que je crus que personne ne pourrait se plaindre de mon entreprise. Je crus qu'en élevant le mérite des excellents hommes de ce temps-ci, je ne ferais rien qui ne leur fût agréable, et que s’il m’arrivait de m'opposer un peu aux louanges sans bornes dont la Prévention est si prodigue pour III tous les anciens Auteurs , et de réduire l’estime qu'on en doit faire à sa juste valeur, ces Auteurs étaient éloignés de moi d’un si long espace de temps, que ni eux, ni ceux qui les aiment le plus ne s’aviseraient jamais de s’en tenir pour offensés. Je me regardais dans cette situation comme ceux qui voulant jouer à la longue paume, vont se mettre dans une pleine campagne éloignée de tous chemins et de toutes habitations pour être bien assurés de ne blesser personne ; cependant je me suis fort trompé dans cette pensée. D’excellents hommes de notre temps que j’ai loués et VI dont j'ai cité les ouvrages comme des preuves incontestables de la supériorité de notre siècle ont mieux aimé se fâcher de l’injustice qu’ils prétendent que j’ai faite aux Anciens, que de me savoir gré de la justice que je leur ai rendue. Leur zèle plein d’une générosité difficile à comprendre s'est tellement allumé pour la gloire de ces illustres Morts, où il semblait qu’ils ne devaient pas prendre plus d’intérêt que mille autres Savants hommes qui n'ont rien dit ; qu’il a fallu pour éteindre une cruelle guerre, dont la République des lettres commençait d’être agitée, que je me sois arrêté tout court.

V J’avais promis au Public dans le volume précédent de faire dans celui-ci un examen exact des plus beaux endroits des Poètes Anciens et des Modernes, et de les comparer ensemble . J’avais à cet effet traduit en Prose Française ces mêmes endroits pour mieux juger du sens et de la beauté des pensées qu’ils renferment. J'avais déjà jeté sur le papier une grande partie des raisons qu'on peut apporter de part et d’autre ; en un mot tous mes matériaux étaient prêts, et je n'avais plus qu'à les mettre en œuvre ; mais l’amour de la Paix m'a fait abandonner cet ouvrage, et j'ai mieux aimé me VI priver du plaisir de prouver la bonté de ma cause d’une manière qui me paraissait invincible, plaisir qui n’est pas indifférent à un homme qui écrit, que d’être brouillé plus longtemps avec des hommes d’un aussi grand mérite que ceux que j'avais pour adversaires, et dont l’amitié ne saurait s'acheter trop cher.

Peut-être que le Public qui en pareille rencontre aime toujours mieux la guerre que la paix se plaindra de ne pas voir le travail que je lui avais promis dans la pensée que ce travail aurait pu être utile et agréable ; peut-être aussi est-ce un bonheur que j’aie été obligé de changer de maVII tière, puisque la Poésie, tout aimable qu'elle est, peut ennuyer quand on en parle trop longtemps. Quoi qu’il en soit, je passe dans ce Dialogue à l’examen des autres Arts et des autres Sciences, où mon dessein n’est pas de prouver simplement que les Modernes y sont plus habiles que les Anciens (car cet avantage ne leur est pas contesté) mais de faire voir combien ils ont été plus loin dans la connaissance exacte de tous ces arts et de toutes ces Sciences.

J’ose dire qu’on trouvera de bonnes choses dans ce Dialogue , ce que je n’aurais eu garde de promettre de ceux qui l’ont précédé, parce que VIII j’ai été secouru dans celui-ci par une partie de ce qu’il y a de plus habiles gens dans le Royaume, par Messieurs de l’Académie Royale des Sciences , qui ont bien voulu me donner des mémoires sur les choses dont chacun d’eux fait une profession particulière. J’avoue cependant qu’il s'en faut beaucoup que j'aie ici traité à fond les matières dont je parle ; mais quand j’aurais eu toute la capacité que demanderait un dessein aussi vaste que celui-là, je me serais bien donné de garde de l’entreprendre, ma vie n'y aurait pas suffi, et je n’aurais fait autre chose que de pousser à bout la patience de mes XI Lecteurs. D’ailleurs je crois en avoir dit plus qu’il n’en faut pour établir une proposition qui dans la vérité n’aurait guère besoin d’être prouvée.

Je ne sais pas quel succès aura ce quatrième et dernier volume de mes Parallèles , mais je n’ai pas lieu d’être malcontent des trois premiers volumes, vu le nombre de ceux qui se sont rendus à mon opinion, ou du moins qui en ayant toujours été, ont osé se déclarer ouvertement ; car il fallait qu’un aventurier comme moi qui n'avait rien à perdre, rompît la glace, pour enhardir des gens sages et en réputation X d’hommes savants à faire un tel aveu. J'ai eu encore la satisfaction que personne ne m’a convaincu que j'eusse tort.

Je croirais aisément que le peu d’estime qu’on a fait de mon Ouvrage est cause qu’on ne s'est pas donné la peine d’y répondre un seul mot, mais le chagrin, la colère et l’indignation que plusieurs Savants en ont fait paraître ne sont point les marques d’un vrai mépris, et je suis sûr que l’on m'aurait coulé à fond par une bonne et solide critique si on l’avait pu faire, et si mon opinion n’était pas aussi vraie qu’elle est vraisemblable. J'ai prié plus d’une fois diXI verses personnes qui se mêlent d’écrire et qui se trouvaient scandalisées de mon Paradoxe, de vouloir bien me désabuser, je leur ai représenté qu’il n’était pas nécessaire de composer un livre pour détruire le mien, que deux ou trois pages d’écriture suffiraient, et que la chose et le Public méritaient bien qu’ils se donnassent cette peine ; pas un d’eux n'a eu égard à ma remontrance. Quoi qu’il en soit, je me suis diverti, et c'est de quoi il s'agissait principalement. Si dans la suite on me fait voir que j'ai eu tort, je n'aurai pas moins de plaisir à rentrer dans la bonne voie que j'en ai présenXII tement à pouvoir croire que je ne me suis pas égaré. On trouvera à la fin de ce Dialogue une Lettre qui à la vérité ne regarde point le sujet particulier de ce Volume, mais que j'ai cru néanmoins y devoir mettre, comme une des pièces du procès.




EXTRAIT DU PRIVILÈGE du Roi

Par Lettres parentes de Sa Majesté, données à Versailles le 23 jour de Septembre 1688 signées par le Roi en son Conseil, Boucher : Il est permis à Jean Baptiste Coignard, Imprimeur ordinaire du Roi à Paris, d’imprimer, vendre et débiter pendant le temps de huit années, un Livre intitulé Parallèle des Anciens et des Modernes, en ce qui regarde les Arts et les Sciences, Dialogues : composés par le sieur Perrault, de l’Académie Française : Avec défenses à tous autres d’imprimer, vendre et débiter ledit Livre, sur les peines portées à l’original dudit Privilège.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Paris, le 5 Octobre 1688. Signé J. B. Coignard, Syndic.

Achevé d’imprimer le 27 Novembre 1696.




1 PARALLÈLE DES ANCIENS ET DES MODERNES OÙ IL EST TRAITÉ DE L'ASTRONOMIE, de la Géographie, de la Navigation, de la Guerre, de la Philosophie, de la Médecine, de la Musique, etc.
Cinquième et dernier Dialogue.

Le Chevalier

Puisque la pluie continue toujours, je crois que nous ne saurions mieux faire que de reprendre notre dispute où nous l’avons laissée, et de lire le Mémoire de Monsieur l’Abbé, où il oppose les plus beaux endroits des Anciens aux plus beaux endroits des Modernes.

L’Abbé

Je le veux bien. Voici le début 2 de l’ Iliade . Après que nous l’aurons examiné, je vous lirai celui de l’ Énéide , ensuite celui de la Jérusalem délivrée , et puis celui de La Pucelle .

Le Chevalier

Celui de La Pucelle  ?

L’Abbé

Oui, celui de La Pucelle  ; et pourvu que vous puissiez vous défaire de toute prévention, vous trouverez peut-être que je n'ai pas tout le tort que vous croyez.

Le Chevalier

J'en doute fort ; cependant voyons ce qui en est.

L’Abbé

Je ne rapporte point ces beaux endroits en leur propre langue, comme je l’ai déjà dit, parce qu’il ne s’agit pas entre nous des grâces de la diction, qui en langues diffé3 rentes ne peuvent pas se comparer ensemble ; j’en rapporte seulement le sens et les pensées, dont la beauté est la même dans toutes les Langues, et dont on pourra mieux juger dans une Prose Française également favorable et aux uns et aux autres, que si je rapportais le texte original.

Le Chevalier

C’est-à-dire que nous allons mettre papiers sur table, et juger le procès par écrit.

L’Abbé

Justement. Si après un tel examen nous ne découvrons pas la vérité, du moins ne sera-ce pas faute d’y avoir apporté beaucoup de précaution.

Le Président

Cela est le mieux du monde ; mais quelque bonnes que soient vos Traductions, croyez-vous en 4 bonne foi, Monsieur l’Abbé, qu’elles approchent de la beauté, de la grandeur et de la délicatesse des Vers d’Homère et de Virgile  ?

Le Chevalier

Monsieur l’Abbé ne prétend pas que sa Prose Française égale en beauté les Vers d’Homère et de Virgile, de même qu’il ne prétend pas qu’elle soit comparable aux Vers des Poètes Italiens et Français qu’il leur oppose.

L’Abbé

Je suis persuadé que cela est égal de part et d’autre ; ou s’il y a quelque préférence à donner là-dessus, qu’elle est due à la Langue Française, à cause de l’harmonie de ses Vers qui surpasse de beaucoup celle de toutes les autres Langues.

Le Président

Cela se peut-il dire ? Quoi une 5 Langue qui n’est pas une Langue, mais un jargon et une corruption barbare de la Langue Latine , osera non seulement se comparer avec celle dont elle tient son être, mais prétendra l’emporter au-dessus d’elle ?

Le Chevalier

Pourquoi non ? Serait-ce la première fois qu’on aurait vu une fille plus belle que sa mère ?

Le Président

Croyez-vous Monsieur le Chevalier, qu’une comparaison prouve rien ?

Le Chevalier

Je ne veux rien prouver, Monsieur le Président, je n'ai dessein en tout ceci que de m’instruire et de me réjouir .

L’Abbé

Il est certain que la variété des 6 sons dans une Langue en fait la principale harmonie ; et il est certain aussi que nulle Langue, soit morte, soit vivante ne se peut comparer à la Française sur cet article. Notre seul E féminin inconnu au Grec et au Latin, et presque à toutes les autres langues, forme plus de cinq cents différents sons, qui ont tous une douceur et un agrément que n’ont point ni l’E masculin, ni toutes les autres voyelles. Non seulement les terminaisons que forme l’E féminin sont très agréables en elles-mêmes ; mais le mélange judicieux qu’on en fait avec les terminaisons masculines, fait un très grand plaisir à l’oreille. Il ne faut que voir la différence qu’il y a entre des Vers, tous sur des rimes masculines, ou tous sur des rimes féminines, comme on en trouve dans les vieux Poètes Français, et des Vers où ces rimes sont entremêlées .

7 Le Chevalier

C’est ce mélange bien entendu qui fait que les Stances ont tant de grâce et tant de force.

L’Abbé

Sans avoir recours à la Poésie, il ne faut que comparer une période dont tous les membres auront une terminaison masculine ou une terminaison féminine, avec une période où on aura eu soin de varier les terminaisons dans chacun de ses membres.

Le Président

Cela ne vient que de l’accoutumance où on est là-dessus ; mais combien notre Langue serait-elle plus belle si elle n’avait point de ces syllabes féminines, ou plutôt de ces syllabes efféminées, qui ne sont dans la vérité que des sons imparfaits qui la rendent faible, molle et languissante ?

8 L’Abbé

Dites plutôt qui la rendent douce, tendre et agréable. Je demeure d’accord que les syllabes féminines n’ont pas un son parfait, c’est-à-dire un son plein et tout à fait marqué, mais bien loin que ces sortes de syllabes gâtent l’harmonie de la Langue, elles l’augmentent et l’embellissent infiniment en se mêlant aux syllabes masculines. Permettez-moi pour m’expliquer de comparer les sons avec les couleurs. N'est-il pas vrai qu’un tableau où il n’y aurait que des couleurs parfaites, c’est-à-dire des couleurs dans le degré de leur plus grande force, comme du vrai rouge, du vrai bleu, du vrai jaune, et ainsi des autres couleurs, serait moins beau et moins agréable que les tableaux ordinaires où il entre des couleurs douces et moyennes, comme de la couleur de chair, de la couleur de rose, du 9 gris de lin, et toutes les nuances des autres couleurs fortes et complètes  ? Souffrez que j’ajoute encore une comparaison prise d’une chose qui approche davantage de notre sujet, c’est de la Musique ; car le chant n’est en quelque sorte qu’une prononciation plus marquée et plus pathétique que la prononciation ordinaire . Du temps de nos Pères, les Musiciens n'employaient presque que des accords parfaits dans leurs Compositions  ; ils n’avaient garde d’appuyer sur une fausse quinte, ni même sur une sixième, parce que ce sont des accords imparfaits : bien loin de se hasarder à faire une septième ou une seconde, qui sont de pures dissonances . Aujourd’hui, non seulement on n’en fait aucune difficulté, mais on convient que c’est de ces accords imparfaits, et de ces sortes de dissonances bien placées et bien sauvées que se forme la plus 10 excellente Musique . Celle de nos Pères qui n’était presque composée que d’accords parfaits ne peut plus se souffrir, et s’appelle aujourd’hui du gros fa par les moindres écoliers en Musique .

Le Président

Comme les meilleures comparaisons clochent toujours, de bonnes raisons seraient plus propres à me convaincre.

L’Abbé

Ne vous ai-je pas donné de bonnes raisons, quand j’ai dit que le mélange des syllabes féminines avec les masculines faisait une variété qui embellissait notre Langue, parce que la Nature n’aime rien tant que la variété , ou quand j’ai ajouté que quelque beaux que soient en eux-mêmes les sons parfaits ou masculins, ils deviennent encore plus beaux quand ils viennent ensuite des sons imparfaits ou 11 féminins ; car il est constant que lorsque d’un son imparfait qui laisse quelque chose à désirer à l’oreille, ou qui la blesse si vous voulez, on passe à un son parfait qui la contente pleinement, ce passage augmente son plaisir et lui fait trouver plus de goût que si ces accords parfaits se succédaient toujours immédiatement les uns aux autres . C’est par cette raison que Socrate trouva de la volupté à se gratter les jambes dont on venait d’ôter les fers, et dit si agréablement que le plaisir était le fils de la douleur, laquelle mourait en le mettant au monde. Mais laissons tout cela puisque nous ne devons juger ici que du sens et des pensées de nos Auteurs, et nullement de leurs expressions. Je ne comprends pas d’ailleurs pourquoi Monsieur le Président insiste si fort sur l’harmonie des vers d’Homère, puisqu’il est constant qu’Homère a fait trois fautes de quantité dans le pre12 mier Vers de son Iliade et par conséquent trois fautes contre l’harmonie.

Le Chevalier

Homère a fait trois fautes de quantité dans le premier Vers de l' Iliade  ? Vous vous moquez Monsieur l’Abbé.

L’Abbé

Je ne me moque point, il me serait aisé de vous les faire toucher au doigt et à l’œil. Didyme les a marquées toutes trois dans le second Livre de sa Poétique , Giraldi et Sponde en ont fait autant ; mais ce qui est bien plus décisif à l'égard de Monsieur le Président, c’est qu’un Auteur ancien très célèbre l’a dit il y a plus de quinze cents ans .

Le Chevalier

Qui est l’audacieux Mortel qui a osé avancer une telle proposition ? 13 Je ne m'étonne plus qu’on ait trouvé des taches dans le Soleil .

L’Abbé

Cet audacieux Mortel est le sage et judicieux Plutarque qui l’a dit formellement dans le Traité qu’il a fait des moyens de connaître si on avance dans la vertu.

Le Chevalier

Il n’y a qu’heur et malheur dans le monde, un début tel que celui d’Homère renverserait aujourd’hui un homme à n’en relever jamais.

L’Abbé

Voici donc le commencement de l’ Iliade . « Chantez Déesse la colère pernicieuse d’Achille fils de Pélée, laquelle a causé une infinité de maux aux Grecs. Elle a envoyé dans les Enfers avant le temps les âmes fortes de plusieurs Héros, et livré leurs corps aux chiens et aux oiseaux pour en être déchirés, 14 (or en tout cela s’accomplissait la volonté de Jupiter) depuis qu’Agamemnon Roi des hommes, et le divin Achille se séparèrent en se querellant. Quel fut celui des Dieux qui les porta à se quereller ? Ce fut le fils de Latone et de Jupiter, qui étant fâché contre le Roi répandit dans l’armée une cruelle maladie qui fit mourir beaucoup de monde, parce qu’Agamemnon avait fait un affront au Prêtre Chrysès . » Voilà l’invocation, l’exposition du sujet , et le commencement de la narration de l’ Iliade .

Le Président

Ce que vous venez de lire, dit en gros la pensée d’Homère ; mais, Ciel ! que de beautés dans l’original qui n’ont point passé dans votre Traduction !

L’Abbé

Ma Traduction est pourtant mot à mot et fort fidèle.

15 Le Chevalier

Un amant ne trouve jamais le portrait de sa Maîtresse assez beau ni assez ressemblant.

L’Abbé

Il est vrai que la Prévention n’est pas moins ingénieuse que l’Amour à trouver de grandes beautés où souvent il n’y en a guère.

Le Président

Il est encore plus vrai que le manque de goût n'est pas moins aveugle que l’ignorance pour ne pas voir des beautés qui frappent les yeux de tous ceux qui ont quelque peu de bon sens et de discernement.

L’Abbé

Brisons là, Monsieur le Président, je ne veux point m'échauffer pour des bagatelles, et moins encore donner occasion à mes amis de se mettre en colère.

16 Le Président

Je ne suis point en colère, mais je vous avoue que…

L’Abbé

Je serais bien fâché que vous eussiez dit de sang-froid ce qui vient de vous échapper ; mais parlons d’autre chose.

Le Chevalier

J’en suis fort d’avis, car quoique nous perdions beaucoup à ne pas entendre plus longtemps Monsieur l’Abbé sur cette matière, je serai bien-aise que nous changions de propos ; la Poésie est assurément une chose fort agréable, mais il est ennuyeux d’en entendre toujours parler. Pour nous dépayser entièrement parlons de l’Astronomie, et montons dans le Ciel. Du milieu des Étoiles où nous serons, Homère nous paraîtra si petit que nous serons hon17 teux de nous être fâchés pour si peu de chose.

Le Président

Je demeure d’accord que les Modernes sont supérieurs aux Anciens sur le fait de l’Astronomie, et il n’est pas besoin que Monsieur l'Abbé se donne la peine de le prouver.

L’Abbé

Cela ne doit pas m’empêcher de parler de l’Astronomie, ni de toutes les autres Sciences où l’on ne dispute point la préférence aux Modernes ; car mon dessein n’est pas de faire voir simplement que nous l’emportons sur les Anciens, mais de combien nous l’emportons, et par quels degrés tous les Arts et toutes les Sciences, de faibles et d’imparfaites qu’elles étaient chez les Anciens, sont parvenues au point de perfection où elles sont aujourd’hui parmi les Modernes. 18 Je n'ai point assurément la capacité nécessaire pour bien sortir d’une entreprise aussi vaste, aussi difficile…

Le Chevalier

Il ne s’agit point ici de faire le modeste, mais de prouver votre dire le mieux que vous pourrez.

L’Abbé

Il faut vous obéir. Comme chacun fait valoir son métier, il y a des Astronomes qui assurent que les hommes n’ont le visage tourné vers le Ciel à la différence des bêtes brutes qui l’ont tourné vers la Terre, que pour regarder les Astres et étudier l’Astronomie  ; que même les hommes n’ont vécu longtemps dans le commencement du monde, que pour se mieux perfectionner dans cette science la plus belle, la plus noble et la plus nécessaire de toutes.

19 Le Chevalier

Voilà de quoi faire un beau préambule pour un Almanach.

L’Abbé

Cela a été dit pourtant par des Auteurs fort graves.

Le Chevalier

Et anciens ?

L’Abbé

Et anciens. Quoi qu’il en soit, l’Astronomie est de toutes les Sciences celle où les Amateurs de l’Antiquité demeurent le plus aisément d’accord que les Anciens le cèdent aux Modernes ; cependant il n’y en a peut-être pas une où ils pussent soutenir plus facilement le contraire.

Le Chevalier

Vous m'étonnez. D'où vient qu’ils lâchent le pied si aisément 20 sur cet article ? Est-ce que les grandes Lunettes de l'Observatoire de Paris les épouvantent ?

L’Abbé

Je crois qu’il en est quelque chose, et en cela ils n’ont pas trop de tort, car elles sont d’un très grand secours pour l’Astronomie ; mais cela vient principalement de ce que ces Amateurs de l’Antiquité ne sont la plupart que des Grammairiens, ou tout au plus que des Orateurs ou des Poètes qui abandonnent sans peine les Arts et les Sciences où ils ne connaissent presque rien ; car s’ils avaient quelque teinture de l’Astronomie ils pourraient soutenir que les hommes des premiers siècles, qui ont passé toute leur vie à contempler les Astres dans un plein repos, et qui la plupart les ont observés dans des Pays où le Ciel est toujours serein, ont pu faire des observations plus suivies et plus exac21 tes que les nôtres , particulièrement touchant les grandes révolutions , comme celle qu’on nomme la grande année, qui est de six cents ans, au bout desquels le Soleil et la Lune reviennent au même point d’où ils ont commencé leur cours  ; parce qu’un homme seul a pu faire facilement cette observation, au lieu qu’il faut présentement la vie de quinze ou vingt hommes qui se succèdent consécutivement, et que d’ailleurs on ne jouit point ici d’un Ciel aussi serein qu’il est dans plusieurs des climats où ont vécu les premiers hommes .

Le Président

Vous m’avez pris, Monsieur l’Abbé, ce que je voulais dire ; à quoi j’ajouterai qu’il peut s’être perdu beaucoup de belles observations, qui jointes ensemble, feraient un amas de connaissances touchant l’Astronomie guère 22 moins important que toutes les découvertes des Modernes.

L’Abbé

Je crois avoir déjà prouvé que les découvertes de cette nature-là ne se perdent point ; mais quand la chose serait comme vous le dites, vous n’en tireriez aucun avantage. Car nous n’avons rien à démêler avec les hommes de devant le Déluge, ni même avec ceux qui ont vécu immédiatement après. Les Anciens, dont il s’agit entre nous, et dont nous comparons les ouvrages avec ceux des Modernes, ne montent guère plus haut que le siècle d’Homère, et ne descendent guère plus bas que celui de Virgile .

Le Chevalier

Il est vrai que cet espace de temps, de même que l’espace de Terre qui contient la Grèce et l’Italie, renferment, selon le système 23 de la plupart des Amateurs de l’Antiquité, tout ce qu’il y a jamais eu de vrai esprit, de vraie valeur et de vraie sagesse. Dans tous les autres temps et dans tous les autres climats de l’Univers, il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais selon eux, que barbarie et ignorance ; ou s’il se trouve en ces derniers temps et en ces pays-ci quelque science et quelque politesse, tout cela n’est qu’un faible épanchement des lumières de la belle et docte Antiquité, ou le fruit de l’imitation des grands modèles qu'elle nous a laissés.

L’Abbé

Ne touchons plus là, Monsieur le Chevalier, et disons qu’Hipparque de Nicée est le premier des anciens Astronomes qu’on peut dire avoir su véritablement ce que c’est que l’Astronomie .

24 Le Président

Combien d’autres avant lui y ont-ils excellé ? Les Atlas, les Bellérophons et les Prométhées n’étaient autre chose que de grands Astronomes, qui ayant passé presque toute leur vie sur le sommet des plus hautes montagnes à observer les Astres, ont donné lieu par là aux fables qu’on en raconte, et ont été regardés comme des Demi-Dieux .

Le Chevalier

Ce n’est pas une marque fort sûre d’un grand mérite, que d’avoir été regardé comme un Demi-Dieu, ni même d’avoir été fait Dieu tout entier. J'ai lu quelque part [ a ] qu’un Charpentier ayant coupé un grand arbre, fit une poutre et des solives de ce qu’il y avait de beau bois dans cet arbre, qu’il fit faire des fagots des menus bran25 chages ; et qu’ayant rencontré un morceau de cet arbre fort tortu et fort noueux, il en fit un Dieu, ne pouvant en faire rien de meilleur . En un mot, je suis sûr qu’il fallait bien moins de savoir en ce temps-là pour être mis au nombre des Astronomes Demi-Dieux, que pour être reçu à l’Académie des Sciences .

L’Abbé

Il est certain que tous ces Astronomes de la Fable n’en savaient guère plus que nos faiseurs d’Almanachs , puisque le célèbre Hipparque de Nicée, dont je viens de parler, assure que tous ceux qui l’ont précédé ne prédisaient les Éclipses, que parce qu’ils avaient observé qu’au bout de dix-neuf ans elles revenaient à peu près aux mêmes jours . Il ajoute qu’aucun d’eux n’a rien démontré, ni achevé aucun ouvrage. Ptolémée est le premier qui a fait des Tables 26 astronomiques qui fussent justes, et en un mot celui des Anciens qui a eu le plus de réputation. Nous n’avons qu’à examiner ce que les Astronomes qui sont venus depuis ont ajouté à ses connaissances. Pappus qui vécut six-vingts ans après Ptolémée, remarqua que l’obliquité de l’écliptique n’était pas telle que l’avait cru ce grand Astronome . Quatre cents ans après Albategnius trouva que les Étoiles fixes parcouraient un degré en l’espace de soixante-dix ans, au lieu que Ptolémée leur donnait cent ans pour faire ce chemin ; et même il composa un Livre de la science des Étoiles , où il redresse Ptolémée en plusieurs endroits . En l’année 1260 ou environ, Alphonse Roi de Castille fit faire de nouvelles Tables beaucoup plus exactes et plus justes . Il assembla pour y parvenir tout ce qu’il put trouver de Mathématiciens Juifs et Arabes, et ces Ta27 bles lui revinrent à plus de quatre cents mille écus . Avec tout cela ils se trompèrent de deux degrés ou environ, sur le vrai lieu des Étoiles fixes .

Le Chevalier

De telles erreurs commises par un si grand nombre d’Astronomes assemblés et bien payés, donnent lieu de croire que leurs prédécesseurs, qui n’avaient travaillé qu’en leur particulier, en ont fait beaucoup d’autres bien plus grossières.

L’Abbé

Deux cents ans après ou environ, Peurbach et Jean de Mont-Royal son disciple remarquèrent une partie des défauts de ces Tables. Copernic, qui leur succéda, en fit de plus justes que les Alphonsines , mais pourtant encore défectueuses en beaucoup d’endroits  ; ce qu’ayant lui-même reconnu, il exhorta Georg Joachim Rethicus son dis28 ciple de travailler à les corriger, particulièrement touchant les Étoiles fixes, et surtout celles du Zodiaque, sans quoi rien ne peut être juste dans l’Astronomie . Il proposa un Système du Monde fort différent de celui qui était alors universellement reçu, mais beaucoup plus commode pour faire comprendre aisément les mouvements apparents de tous les corps célestes . Il est vrai qu’il ne put satisfaire à quelques objections que l’on lui fit sur ce Système, mais il dit que le temps en découvrirait la vérité  ; ce qui est arrivé, comme il l’avait prédit, car les Lunettes d’approche ayant été trouvées quelques années après sa mort, on connut par leur moyen qu’il n’y avait rien de solide dans les objections qu’on lui avait faites . En voici une des principales. S’il était vrai, lui disait-on, que la Planète de Vénus s’approchât beaucoup de la Terre en de cer29 tains temps, et qu’en d’autres elle s’en éloignât beaucoup, comme vous le prétendez, il faudrait que cette Planète nous parût fort grande quand elle est proche de la Terre, et fort petite quand elle en est fort éloignée. Or il est constant qu’elle nous paraît toujours de la même grandeur à peu près, et par conséquent elle ne peut pas s’approcher et s’éloigner de la Terre d’une distance aussi considérable que vous le dites . L’objection semblait insurmontable, cependant elle ne valait rien. On a connu par le moyen des Lunettes d’approche, que Vénus était une espèce de Lune qui a son croissant, son plein et son décours , et qu’ainsi elle est beaucoup plus lumineuse en un temps que dans un autre ; on a connu encore que quand elle est en son croissant ou en son décours elle est fort proche de la Terre, et que quand elle est en son plein elle en est fort éloignée, ce qui fait qu’elle 30 nous paraît toujours de la même grandeur, parce que si elle perd beaucoup de la grandeur qu’elle a dans son plein, en s’éloignant beaucoup de la Terre, elle en regagne beaucoup en s'en approchant lorsqu’elle est dans son croissant ou dans son décours. Tycho Brahe vint ensuite qui…

Le Chevalier

D’où vient que vous ne vous arrêtez point à l’opinion de Copernic, qui veut que la Terre tourne autour du Soleil, et non pas le Soleil autour de la Terre  ?

L’Abbé

Je ne m’y arrête pas, parce que cela importe peu au fond de l’Astronomie, et que le Système qui le suppose ainsi ne doit être regardé que comme un moyen qu’on a trouvé de rendre raison plus aisément de tous les mouvements des corps célestes .

31 Le Chevalier

La chose cependant me semble mériter qu’on y fasse quelque attention.

L’Abbé

Quelque attention qu’on y fasse on ne peut établir aucune preuve bien assurée de cette opinion ; et comme elle blesse beaucoup d’Esprits, on peut, et il faut même s'en passer, quelque commode et vraisemblable qu’elle soit . Tycho Brahe qui vint après Copernic fit un autre Système à peu près semblable, avec lequel il prétendit pouvoir encore mieux rendre raison de toutes choses . Il faut laisser aux Astronomes à décider lequel de ces deux Systèmes est le meilleur. Tycho Brahe ayant fait plusieurs observations à l’occasion d’une nouvelle Étoile qui parut au commencement de l’année 1572 dans la constellation de Cas32 siopée, et qui y parut pendant plus de seize mois, parvint à la connaissance du vrai lieu des Étoiles fixes, excité par l’exhortation que Copernic en avait faite à son disciple, comme je l’ai déjà remarqué, et par le besoin qu’il avait de le savoir pour bien parler de cette nouvelle Étoile  ; il connut ensuite presque toutes les erreurs de ceux qui l’avaient précédé. Frédéric II, Roi de Danemark y contribua beaucoup par la dépense qu’il fit en instruments d’Astronomie, et surtout en la construction d’un Observatoire dans l’Île de Ven, auquel il donna le nom d’Uraniborg  ; Tycho Brahe commença par bien établir la hauteur du Pôle par le moyen des Étoiles qui sont autour  : de là tirant la hauteur de l’Équateur, il trouva l’apogée du Soleil, son excentricité et le point véritable de l’Équinoxe du Printemps , s’étant servi de Vénus au lieu de la Lune, beaucoup 33 plus fautive, et qui seule avait conduit ses prédécesseurs dans leurs Observations. Il ajouta ensuite deux cents Étoiles au Catalogue des Anciens . Je ne dois pas oublier qu’il a inventé un grand nombre d’instruments très utiles pour observer , et que le degré qui ne se divisait qu’en six ou en douze fut divisé par lui en soixante parties qu’il appela Minutes, lesquelles il divisa ensuite en plusieurs autres parties  ; on se sert encore des mêmes divisions. Kepler profita de son travail pour dresser les Tables astronomiques que l’Empereur Rodolphe ordonna de faire, et qui sont connues partout sous le nom de Tables Rudolphines . Il est le premier qui a pensé que les Comètes pouvaient être des Astres errants, et non point des amas d’exhalaisons comme l’ont cru tous les anciens Astronomes . Il a enchéri sur Tycho Brahe à découvrir les erreurs, où les réfractions 34 plus ou moins grandes selon la qualité de l’air, jettent ceux qui observent, de même qu’à donner les moyens de s’en garantir ou de les rectifier  ; secret très important, et sans lequel on ne peut rien faire de juste dans toutes les mesures qu’on prend, soit dans le Ciel, soit sur la Terre. Il a enfin trouvé une hypothèse très plausible, dont on peut se servir quand on ne s’accommode pas de celle de Ptolémée, ou qu’on n’est pas assez hardi pour se servir de celle de Copernic .

Le Président

Cependant cette hypothèse est la même que celle d’Apollonius de Perga , qui est un véritable Ancien.

L’Abbé

Quelques Astronomes l’ont dit ainsi, mais ils ne l’ont pas bien prouvé ; et cela montre seulement 35 que les Anciens ont entrevu plusieurs vérités qui n’ont été bien démêlées que dans la suite des temps, et particulièrement dans le siècle où nous sommes ; où par le moyen des nombres Logarithmiques, que les Anciens n’ont jamais connus, on fait plus de calculs en une heure qu’on n’en faisait auparavant en plusieurs jours .

Le Chevalier

En quel temps croit-on que les Lunettes d’approche ont été trouvées ?

L’Abbé

En l’année 1609 on apporta de Hollande en Italie des verres qui grossissaient fort les objets , et on tient que c’est Galilée qui le premier en fit des Lunettes d’approche .

Le Chevalier

Et les Lunettes qu’on met sur le nez, de quel âge les croyez-vous ; car je ne doute point qu’elles n’aient précédé les Lunettes à longue-vue  ?

36 L’Abbé

Elles sont de l’année mil deux cents, ou environ.

Le Chevalier

Ne sait-on point le nom de celui qui en est l’Inventeur ?

L’Abbé

Comme il est presque impossible qu’une machine aussi admirable que celle-là ait été inventée tout d’un coup, et qu’il s’est passé beaucoup de temps avant qu’elle ait été portée à quelque sorte de perfection, plusieurs personnes y ont travaillé ou ensemble ou successivement ; ce qui fait qu’on ne peut savoir à qui l’invention en est particulièrement due .

Le Président

J’avoue que l’Antiquité a manqué de ce secours, dont je regarde les Inventeurs à peu près comme ceux 37 qui font des miracles, puisqu’il est vrai qu’ils ont rendu en quelque sorte la vue aux aveugles .

L’Abbé

N’était-ce pas une chose cruelle, que tant de grands personnages parmi les Anciens devinssent dès l’âge de quarante ou cinquante ans incapables d’une infinité de fonctions utiles, et au public et à leurs familles par l’impuissance où ils étaient de rien lire, et de les voir privés de la consolation que donne la lecture au défaut de la conversation  ?

Le Chevalier

Je voulais persuader il y a quelque temps à un célèbre Mathématicien, qu’il n’était pas impossible de trouver le même secours pour les oreilles ; et que comme on a trouvé les Lunettes en étudiant la conformation de l’œil, et en donnant au verre la figure nécessaire 38 pour réparer le défaut arrivé par l’âge à la figure de l’organe, on pourrait faire la même chose pour l’oreille en observant bien la conformation et le changement qui lui arrive, quand l’organe de l’ouïe perd quelque chose de sa sensibilité et de sa délicatesse .

L’Abbé

Ce que vous lui disiez là me semble bien pensé ; les cornets dont se servent ceux qui sont un peu sourds et dont leur oreille est si heureusement soulagée, ont été pris sur les oreilles de la plupart des animaux, lesquelles ont la même figure, et que ces animaux tournent du côté que vient le bruit, pour le mieux entendre . Si on s’étudiait à donner à ces cornets la forme du dedans de l’oreille, qu’on y observât les tours et retours qui y sont, et qu’on choisît des matières qui eussent du rapport à celles des diffé39 rentes parties de l’organe, peut-être trouverait-on quelque chose. Je ne voudrais pas assurer que cette machine ne réussît quelque jour lorsque son heure sera venue.

Le Président

Ce que vous dites-là me fait souvenir de ces vases d’airain que les Anciens mettaient dans leurs amphithéâtres, comme le dit Vitruve, pour fortifier la voix des Comédiens, et la faire entendre aux spectateurs les plus éloignés . S’il est vrai que ces vases d’airain fissent l’effet qu’on leur attribue, je ne trouve pas pourquoi la machine dont vous parlez, supposé qu’on y apportât toute l’industrie qu’elle demande, ne fût d’une utilité considérable.

L’Abbé

Il n’est pas que vous n’ayez vu de ces Trompes de nouvelle invention avec lesquelles on se fait entendre d’extrêmement loin  ; cela a quelque rapport au secret que 40 Monsieur le Chevalier souhaiterait que l’on trouvât.

Le Chevalier

Il est vrai que ces Trompes portent le son de la voix fort loin : mais ce son n’étant pas bien articulé, on n’entend pas les paroles de beaucoup plus loin que quand on parle sans le secours de ces Trompes. D’ailleurs cela n’a rien qui soulage ceux qui ont l’oreille un peu dure, et c’est ce que je voudrais qu’on trouvât, de même qu’on a trouvé le moyen de secourir par les Lunettes, les yeux de ceux qui ont la vue ou trop courte ou trop faible. Quoi qu’il en soit, c'est une vision que je ne garantis point, mais il semble que le dehors de l’oreille de l’homme est fait exprès pour porter cette machine comme le nez pour porter des Lunettes. Revenons, s'il vous plaît, aux Lunettes d’approche.

L’Abbé

On peut dire que les Lunettes 41 d’approche ont changé toute la face de l’Astronomie, comme les canons ont changé la face de la Guerre . Il n’est pas croyable combien on a fait de nouvelles découvertes avec ces machines admirables. On a remarqué des taches dans le Soleil, et par ces taches on a connu que cet Astre avait un mouvement propre, par lequel il faisait un tour entier sur son axe en vingt-sept jours et demi ou environ . On a vu des montagnes et des concavités dans le Globe de la Lune, dont on a fait des Cartes aussi précises que celles du Globe de la Terre . On a remarqué de grandes inégalités dans la Planète de Jupiter ; et c’est par les Éclipses des Lunes de cette Planète, à qui on a donné le nom de Satellites, qu’on a trouvé une très grande facilité pour observer exactement les longitudes, ce qui ne se peut faire si juste ni si facilement par les Éclipses de la Lune . On a encore obser42 vé que Saturne est entouré d’un anneau plat sans y être attaché par aucun endroit ; singularité unique en son espèce, n’y ayant rien de semblable qui nous soit connu dans le ciel . On a connu aussi que Saturne avait cinq petites Lunes ou Satellites autour de lui qui faisaient chacune leur révolution en des temps différents, comme la Lune fait la sienne autour de la Terre  ; que Jupiter fait une révolution autour de son axe en l’espace de dix heures ou environ , que Mars fait la sienne en vingt-quatre heures deux tiers ; d’où l’on conjecture que les autres Planètes font le même mouvement sur un axe particulier. Par le moyen des Éclipses des Satellites de Jupiter, on a trouvé le moyen de résoudre un des plus fameux problèmes de Physique, qui est de savoir si la lumière emploie du temps à parcourir un espace, comme fait le son ou le bruit, et quel peut être ce temps  ; 43 car on a conclu par l’observation de ces Éclipses, que la lumière ne demande aucun temps pour venir du Soleil jusqu’à nous, ou du moins que l’espace qui est entre la Terre et la Lune, quoique de cent mille lieues ou environ, n’est pas assez grand pour pouvoir le remarquer . On a aussi connu par ces observations que le bruit parcourt dans l’air en une seconde de temps l’espace de cent quatre-vingt toises , et que le vent ne peut augmenter ni retarder ce temps, quoiqu’il rende le bruit plus fort ou plus faible, selon qu'il est favorable ou contraire  : on a connu enfin que ce qu'on nomme la Voie lactée et Étoiles nébuleuses, est un amas de petites Étoiles très proches les unes des autres, dont on a donné plusieurs figures qui marquent leur différente grandeur et leur disposition . On a observé Mercure et Vénus sur le disque apparent du Soleil, et ces observations ont servi à 44 corriger les Tables du mouvement de ces Planètes . On est parvenu aussi à observer les autres Planètes, et même plusieurs Étoiles fixes en plein midi  ; ce qui a servi infiniment à perfectionner l’Astronomie.

Le Chevalier

Il me semble qu’il y a longtemps que nous parlons des grandes Lunettes, parlons un peu des Microscopes .

L’Abbé

Si les Lunettes d’approche nous ont donné beaucoup de connaissance des plus grands corps de la Nature, en nous faisant découvrir mille choses où nos yeux ne pouvaient atteindre à cause de leur trop grand éloignement, les Microscopes ne nous ont pas été moins utiles pour découvrir mille choses que leur trop grande petitesse dérobait à nos yeux.

45 Le Chevalier

Je crois que cela est à peu près égal.

L’Abbé

Comme on n’a pas eu moins d’industrie pour faire d’excellents Microscopes, que pour faire des Télescopes admirables, on est descendu aussi bas par les uns, dans la connaissance des petits corps, qu’on a monté haut par les autres, dans la connaissance des grands corps célestes, dont l’immense étendue n’est pas plus merveilleuse que l’immense petitesse, si cela se peut dire, des moindres corpuscules .

Le Président

Vous ne devez point demander grâce pour le mot d’immense appliqué aux plus petits corps. Ce mot signifie ce qui ne se peut mesurer, et l’extrême petitesse d’un 46 corps n'est pas un moindre obstacle à en prendre juste la mesure que son extrême grandeur.

L’Abbé

Quoi qu’il en soit, on est parvenu avec le secours de ces instruments à connaître bien des choses qu’on ignorait ; et on ne peut pas dire que ce surcroît de connaissances ne soit très considérable, et par les choses nouvelles qu’elles nous ont apprises, et par le grand nombre d’erreurs dont elles ont délivré la plupart des Sciences.

Le Chevalier

Après avoir parlé si longtemps de l’Astronomie, ne dirons-nous rien de l’Astrologie judiciaire que la plupart du monde estime bien davantage ?

L’Abbé

Comme l’Astrologie judiciaire n'est ni un Art ni une Science, je 47 ne crois pas en devoir parler. Je ne puis vous dire autre chose sinon que c’est l’opprobre de tous les siècles .

Le Chevalier

Pourquoi l’opprobre de tous les siècles ?

L’Abbé

C’est qu’il n’y a point eu de temps où les hommes n’aient eu la folie de s’y occuper, et d’ajouter foi à ses prédictions.

Le Chevalier

Ce n’est pas là une raison d’en estimer moins l’Astrologie.

L’Abbé

J’en demeure d’accord, mais c’en est une d’en estimer moins et les Anciens et les Modernes, qui sont également ridicules sur cet article.

48 Le Chevalier

Cependant ç'a été chez les Peuples les plus spirituels que l’Astrologie a toujours été la plus estimée ; parmi les Grecs , c’étaient les Égyptiens qui s’en mêlaient  ; parmi les Romains, c’étaient les Grecs  ; et ce sont ordinairement les Italiens qui s'en mêlent parmi nous  : Plus les hommes sont de qualité en Italie, et par conséquent d’un esprit plus fin que le vulgaire, plus ils ont d’ardeur pour les Prédictions ; et chez un grand Seigneur l’Astrologue est d’ordinaire le plus distingué et le plus favorisé de tous les domestiques .

L’Abbé

Comme parmi les Italiens il se trouve des hommes qui ont de grandes vertus et de grands talents, il est de la symétrie qu’il s’y en trouve qui aient de grands défauts et de grandes faiblesses.

49 Le Président

Que répondez-vous à tant de Prédictions fameuses, dont les Histoires sont remplies  ?

L’Abbé

Je réponds que rien ne prouve tant la fausseté de l’Astrologie, que de voir les Astrologues dire quelquefois la vérité.

Le Président

Je ne comprends pas votre raisonnement.

L’Abbé

Il est pourtant très clair, comme vous l’allez voir. Si les Astrologues avaient l’industrie ou le bonheur de dire toujours faux, il n'y aurait qu’à prendre le contrepied de ce qu’ils disent, et par ce moyen on saurait aussi certainement ce qui devrait arriver, que s’ils l’avaient dit positivement ; mais par mal50 heur ou plutôt par ignorance, ils disent vrai quelquefois .

Le Chevalier

Je comprends la chose. Il en serait des Prédictions des Astrologues comme du jeu des Contrevérités , où les injures les plus atroces ne sont pas moins obligeantes, que les louanges les plus flatteuses.

L’Abbé

Pour me faire mieux entendre, supposons qu’un Astrologue vous a prédit que vous perdrez votre procès, ou que vous tomberez malade cet Automne ; supposons en même temps que les Astrologues disent toujours faux, ne seriez-vous pas aussi assuré que vous gagnerez votre procès, ou que vous ne serez point malade pendant l’Automne, que s’il vous l’avait dit en termes exprès et formels ? mais parce qu’il arrive quelquefois que les Astrolo51 gues disent la vérité, et que fort souvent ils ne la disent pas, on ne sait à quoi s’en tenir, et on ne peut raisonnablement ajouter aucune foi à leurs paroles.

Le Président

Suivant cette manière de raisonner, je dirai qu’il ne faut avoir aucune créance à ce que disent les Médecins quand ils parlent des maladies, parce qu’il leur arrive quelquefois d’en parler pertinemment, et de deviner l’issue qu'elles auront.

L’Abbé

Il est vrai que la Médecine est un art conjectural , comme le prétendu art de l’Astrologie, mais avec cette différence que la Médecine a des fondements très certains de ses conjectures, établis sur la connaissance de la structure du corps humain, et sur les différents symptômes des maladies qui 52 marquent leur espèce, et les degrés de leur malignité, au lieu que l’Astrologie ne s’appuie que sur des figures que les Astrologues tracent à leur fantaisie, ou sur la contemplation des Astres dans lesquels il est impossible de lire l’avenir, particulièrement à l’égard d’un seul homme qui n’a nulle proportion et nulle liaison avec ces grands corps infiniment éloignés de nous.

Le Chevalier

Je suis entièrement de cet avis ; car enfin peut-on comprendre que quand cinq ou six grands vaisseaux viennent à périr tous ensemble par un naufrage, ou sont coulés à fond dans un combat, tous les hommes de ces vaisseaux, au nombre peut-être de deux ou trois mille, soient nés sous une Étoile qui a eu le pouvoir de les déterminer à être tous noyés le même jour ? Peut-on concevoir que les 53 cent quatre-vingt-cinq mille combattants de l’armée de Sennachérib tués en une même nuit par l’Ange exterminateur, fussent tous nés sous des constellations qui font mourir de mort violente ceux qui viennent au monde quand elles se lèvent sur l’horizon ? Et comme les Astres ne règlent pas moins la destinée des moindres animaux et des moindres plantes, à ce que disent les Astrologues, que celle des hommes les plus illustres, comment s’imaginer que tous les Cochons du monde naissent sous des Étoiles qui tôt ou tard leur mettent le couteau dans la gorge ?

L’Abbé

Vous pourriez ajouter qu’il naît en même temps sous ces mêmes Étoiles égorgeantes une infinité d’hommes qui meurent tranquillement dans leur lit.

54 Le Chevalier

Il faut que je vous conte ce qui m'est arrivé touchant la science dont nous parlons. Un Astrologue des plus célèbres de Paris voulait à toute force que je lui donnasse l’heure de ma naissance pour faire mon horoscope. Il faut, lui dis-je, avant que vous vous donniez cette peine, que j’éprouve votre savoir sur quelque chose de plus aisé. Faites-moi un petit Almanach du mois de Janvier où nous allons entrer, qui marque jour pour jour le temps qu’il fera durant tout ce mois-là. Une chose aussi importante et aussi publique que le changement du temps, doit être plus facile à lire dans les Astres, que la bonne aventure d’un particulier comme moi. Si votre Almanach prédit bien le temps qu’il fera, je vous donnerai l’heure de ma naissance. Il me donna l’Almanach que je lui avais de55 mandé, et aussitôt j’en fis un à ma manière ; j’écrivis à la marge d’une feuille de papier : Premier jour de janvier, au-dessous second jour, et ainsi des autres jusqu’au dernier du mois ; après quoi j’écrivis vis-à-vis de chaque jour ce qui me vint en la fantaisie ; par exemple vent froid, ensuite, froid humide, puis, grande gelée, continuation de la même gelée, neige, dégel, petite pluie et autres temps semblables, m’abstenant seulement de mettre ni chaleurs ni tonnerres. Le hasard voulut que durant les trois ou quatre premiers jours, mes Prédictions se trouvèrent très justes, pendant que celles de mon Astrologue ne disaient rien qui vaille. Je contai cela dans une Compagnie, où une Dame de qualité et fort vive, voulut absolument que je lui donnasse mon Almanach ; elle eut un extrême plaisir de voir comment j'avais bien rencontré  ; mais sa 56 joie fut inconcevable, lorsque le lendemain et trois ou quatre jours encore tout de suite le temps se trouva conforme à mes Prédictions ; cela fit du bruit, et on venait à moi de tous côtés pour la bonne aventure ; je vous avouerai ma faiblesse, j’en conçu une secrète vanité, et ne pus m’empêcher de croire en valoir un peu davantage . Au bout de ces cinq ou six jours mon Almanach ne prédit plus rien qui vaille, et on le laissa là. Mon Astrologue m'étant venu revoir, je lui contai cette aventure. Comment avez-vous fait, me dit-il ? J'ai écrit, lui dis-je, les trente-et-un jours du mois de Janvier sur la marge d’une feuille de papier, et vis-à-vis chaque jour, j'ai mis le temps qui m'est venu le premier dans l’esprit. Vous n’aviez, reprit-il, aucun dessein de mettre un temps plutôt qu’un autre ? Non, lui répondis-je. Vous écriviez fidèle57 ment, ajouta-t-il, ce qui se présentait d’abord à votre imagination ? Oui, lui dis-je. Voilà, me dit-il, la meilleure manière que nous ayons de deviner. Comment, m’écriai-je, la meilleure manière de deviner ? Assurément, dit-il, comme votre volonté n’avait aucune part à ce que vous écriviez, c’était votre Génie qui vous conduisait, et qui vous a dicté les Prédictions qui ont rencontré si heureusement. Quoi, lui dis-je, voilà en quoi consiste cette Science admirable que vous vantez si fort ! Il y a une autre voie de deviner, me répondit-il, qui est de consulter les Astres ; mais cette voie est si malaisée à tenir, qu’il est presque impossible de ne pas s’égarer. Pendant que toute la face du Ciel conspire à un événement favorable il ne faut qu’une méchante petite Étoile, qu’on ne voit presque point, pour renverser toute la bonne fortune d’un homme. Et com58 me la connaissance exacte du lever et du pouvoir de chaque Étoile, parmi le nombre infini qu’il y en a, est très difficile à avoir, et dépend d’une infinité de calculs très pénibles, et où la moindre erreur est capitale ; le plus sûr et le meilleur, somme toute, est de prendre le chemin que vous avez tenu.

L’Abbé

Tout ridicule qu’était votre Astrologue, je n’en ai point connu de plus raisonnable ; c’est un prétendu Art qui n’a aucun principe, et qui n’est fondé que sur le désir ardent de connaître l’avenir, de même que l’art de faire l’or n'est fondé que sur le désir d’être riche  ; et celui de trouver des remèdes qui fassent toujours vivre, sur l’amour de la vie, et sur la crainte de la mort . De ces trois Arts, qui ont cela de commun qu’ils entreprennent l’impossible, l’Astro59 logie est assurément le plus frivole. Si les chercheurs de la pierre philosophale ne la trouvent pas, ils trouvent mille secrets utiles et agréables en la cherchant. Si ceux qui promettent de faire vivre toujours n’en viennent pas à bout, ils trouvent quelquefois, en travaillant, des remèdes qui font vivre longtemps ; mais l’Astrologie ne peut être bonne qu’à donner de la crainte ou de l’espérance mal à propos.

Le Président

Le mépris que vous témoignez pour l’Astrologie s’étend-il jusqu’à la chiromancie  ? Et trouvez-vous qu’il est aussi impertinent de vouloir deviner ce qui arrivera à un homme, en regardant sa main, qu’il est ridicule d’en vouloir venir à bout en faisant son horoscope ?

L’Abbé

Je n’y vois pas beaucoup de diffé60 rence. L’inspection de la main, de même que celle du visage, de la démarche, du geste, du maintien, qui composent ensemble ce qu’on appelle Physionomie, peuvent donner à connaître quelque chose du naturel et de l’humeur ; mais ils ne peuvent donner aucune lumière de l’avenir. Car il y a grande différence entre juger par l’inspection des mains ou du visage, qu’une personne est robuste ou délicate, qu’elle est d’une bonne ou mauvaise constitution, qu’elle est douce ou colère , qu’elle est gaie ou mélancolique, ou juger par exemple qu’elle tombera dans une rivière à un tel âge, qu'elle sera blessée à l’œil gauche, qu’elle est menacée de mort à 22 ans ; mais que si elle passe cette année, elle en vivra plus de quatre-vingts. Ces dernières Prédictions sont téméraires et ridicules ; les premières, qui sont des jugements fondés sur la Physionomie, peuvent avoir quelque chose de solide et d’assuré.

61 Le Chevalier

On dit cependant tous les jours, qu’il n’y a rien de plus trompeur que la physionomie.

L’Abbé

Elle l’est beaucoup quelquefois, cependant il est très utile de se connaître en physionomie. Comme les hommes sont obligés de vivre ensemble, et qu’ils ont un grand intérêt de se connaître les uns les autres, la Nature prend soin de mettre sur leur visage des marques presque certaines, de ce qu’ils sont dans le fond du cœur, afin qu’on puisse se conduire avec eux d’une manière convenable dès la première fois qu’ils se présentent ; cela est si vrai, que quand un homme vient à perdre l’esprit, la Nature ne manque point d’en marquer l’égarement sur son visage et dans les yeux, afin qu’on s’en donne de garde. Elle ne forme 62 point aussi d’hommes d’une humeur fort extraordinaire, soit en bien, soit en mal, qu’elle n’en laisse quelques traces dans leur physionomie.

Le Chevalier

Monsieur Le Brun a fait un certain nombre de visages en pastel, où les caractères des humeurs et des passions sont si bien marqués, qu'on croit voir jusqu’aux pensées et aux mouvements du cœur de ceux qu’ils représentent .

L’Abbé

On peut dire qu’il y a deux sortes de physionomies ; l’une qui résulte de la première conformation du corps, et celle-là marque le tempérament  ; et l’autre, qui vient de l’habitude que prend le corps à faire de certains mouvements, et celle-là marque plus particulièrement les bonnes ou les mauvaises habitudes de l’âme. Pour m’expliquer, je dis que dans 63 le visage, par exemple il y a deux choses, les traits et les mouvements. Les traits ne changent presque point, de même que le tempérament, quoiqu'ils grandissent avec l’âge ; mais les mouvements changent beaucoup, de même que les habitudes de l’âme bonnes ou mauvaises. De là vient qu'on connaît en quelque façon jusqu’aux différentes professions des hommes par les différents airs de visage que donne la différence des emplois où ils s’occupent. La raison est que les esprit et le sang vont avec plus d’abondance aux endroits où il y a le plus de mouvement, et y portent plus de nourriture ; ce qui rend ces parties-là plus grosses et plus marquées. Ainsi tel a le front sourcilleux et ridé, à cause du travail et des soins que lui donnent les affaires dont il est chargé, qui l’aurait serein et uni s’il avait mené une vie douce et tranquille.

64 Le Chevalier

Je crois en effet que le même homme à qui on voit tant de rides sur le front, parce qu’il est ou Ministre ou Magistrat, n’en aurait peut-être pas une seule, si son Étoile en avait fait un joueur de luth ou un Maître à danser.

L’Abbé

J'ai connu un jeune homme, à qui une profonde paresse de huit ou dix années imprima sur le visage un certain air de langueur qui assoupissait jusqu’à ceux qui le regardaient ; ses lèvres étaient pendantes, et sa bouche presque toujours ouverte ; il vint à se mettre fortement au travail, et à prendre, comme on dit le frein aux dents , sa physionomie changea tout à coup. Sa bouche reprit l’assiette qu’elle devait avoir ; ses lèvres furent plutôt trop serrées que trop pendantes, et il se donna tout 65 l’air d’un homme laborieux et appliqué. Quelques-uns ont cru que par l’exacte observation des mouvements du visage, on pouvait deviner jusqu’aux pensées ; et l’on dit qu’un certain Ambassadeur en venait à bout en contrefaisant les mines de ceux dont il voulait savoir les sentiments . Il disait que lorsqu’il prenait la mine grave et sévère de quelque Ministre, il lui prenait envie de nier tout ; et que quand il se donnait l’air doux et gracieux de quelque autre, il se sentait disposé à demeurer d’accord de tout ce qu’on aurait voulu. Il apportait pour raison que comme certaines pensées amènent avec elles certains mouvements de visage, ces mouvements de visage ramenaient aussi avec eux les mêmes pensées par la liaison naturelle qu’ils ont ensemble. Mai[s] je trouve que nous nous écartons beaucoup.

66 Le Chevalier

Il est vrai que si nous voulons venir à bout de notre tâche, il ne faut pas que nous prenions tant d’essor. Après avoir expédié l’Astronomie, comme vous avez fait, vous devez parler présentement de la Géographie, et descendre du Ciel en Terre.

L’Abbé

Il ne faut qu’un compas pour voir au juste de combien notre Géographie surpasse celle des Anciens. Ils connaissaient à la vérité presque toute l’Europe, l’Asie mineure, une partie de la grande Asie, et les rivages de l’Afrique qui regardent la Méditerranée. Tout cela ne fait pas la dixième partie de ce que nous connaissons aujourd’hui.

Le Président

Je doute que vous ayez bien 67 pris vos mesures quand vous avancez cette proposition.

Le Chevalier

Ne disputons point là-dessus, un peu plus ou un peu moins de Pays connu ne fait rien à notre dispute ; car il y a constamment une grande différence des Modernes aux Anciens sur cet article.

L’Abbé

Ce n’est pas seulement dans la plus vaste étendue des Pays que nous connaissons que consiste notre avantage, c'est dans la manière dont nous les connaissons, qui est aussi précise et aussi claire, que celle des Anciens était obscure et indéterminée.

Le Chevalier

J'ai ouï dire que plusieurs anciens Philosophes ont cru que la Terre était toute plate .

68 L’Abbé

Cela est vrai.

Le Chevalier

Pourquoi donc n’en trouvaient-ils pas le bout ?

L’Abbé

C'est disaient-ils, qu’elle est entourée par l’Océan de tous côtés .

Le Chevalier

Et où croyaient-ils que l’Océan se terminait ?

L’Abbé

Ils ne s’en mettaient pas en peine, non plus que de savoir comment le Soleil, qui se plongeait tous les soirs dans l’Océan vers les Îles Fortunées, allait pendant la nuit regagner l’Orient pour s’y lever tous les matins .

69 Le Chevalier

C’était bien fait à eux de ne se pas inquiéter de semblables choses, et de dormir tranquillement pendant qu’ils croyaient que le Soleil en faisait autant de son côté.

Le Président

Vous confondez les imaginations des Poètes avec les opinions des Philosophes. Les Poètes disaient à la vérité que le Soleil allait se coucher chez Téthys, où il passait la nuit  ; mais les Philosophes ont parlé d’une autre manière.

L’Abbé

Si nous avions ici un Plutarque, il n’y aurait qu’à lire les opinions des anciens Philosophes sur le sujet dont nous parlons, pour être convaincus qu’ils n’extravaguaient pas moins que les Poètes . Florus, Historien digne de foi, dit qu’un Consul Romain étant en Espagne, 70 assurait avoir ouï distinctement pendant une soirée fort tranquille, le bruit qu’avait fait le Char du Soleil en entrant dans la Mer, et que ce bruit était semblable à celui que fait un fer rouge quand on le plonge dans de l’eau . Les Siamois croient encore aujourd’hui que la Terre est toute plate, et disent qu’il y a une grande montagne au milieu de la Terre, derrière laquelle le Soleil va se coucher, et qu’il tourne autour de cette montagne pendant la nuit, pour venir gagner au matin l’endroit où il se lève .

Le Président

Je ne m’en étonne pas beaucoup, puisque saint Augustin ne croyait pas qu’il y eût des Antipodes .

L’Abbé

Saint Augustin n’a jamais douté que la Terre ne fût ronde, et par conséquent, qu’il n’y eût ou 71 des Mers ou des Terres directement opposées à celles sur lesquelles nous marchons ; mais il ne croyait pas que ces Terres-là fussent habitées par des hommes, ni peuplées d’animaux à cause des grands espaces de Mer qui les séparent du lieu où Adam a été créé . Ainsi quand saint Augustin n’a pas cru qu’il y eût des Antipodes, il entendait parler des hommes et non pas des terres.

Le Chevalier

Il fallait que ces anciens Philosophes fussent bien stupides pour croire que la Terre fût toute plate ; car sans avoir recours aux preuves que les Mathématiques fournissent en abondance pour démontrer la rondeur de la Terre, ne leur suffisait-il pas, pour en être convaincus, de voir voguer des vaisseaux sur la Mer, de voir qu’ils semblent s’y enfoncer à mesure qu’ils s’éloignent, qu’ils décrois72 sent toujours jusqu’à ce qu’on ne voie plus ni le mât ni les banderoles , et qu’au contraire ils semblent sortir de la Mer à mesure qu’ils s’approchent de nous ; car si la Terre était plate, et la Mer par conséquent, les vaisseaux pourraient bien en s’éloignant sembler s’apetisser jusqu’à ne pouvoir plus être distingués, mais non pas paraître s’y enfoncer comme ils font. Ce que je trouve de plus admirable en cela, c’est qu’on veuille nous persuader que les hommes de ces temps-là, spirituels comme vous voyez, étaient tout autrement habiles qu’on ne l’est aujourd’hui en Éloquence et en Poésie.

L’Abbé

Tout beau Monsieur le Chevalier, laissons-là l’Éloquence et la Poésie de peur d’émouvoir noise . Enfin cette erreur grossière se dissipa, et tout le monde convint que la Terre formait un Globe parfai73 tement rond mais on ne savait point encore ni près ni loin, combien elle avait de circonférence. Les Géographes du temps d’Aristote, qui étaient parvenus à diviser les grands cercles de la Terre en 360 degrés, à l’imitation des Astronomes qui en avaient fait autant des grands cercles du Ciel, estimèrent que chacun de ces degrés était de onze cent onze stades, ce qui faisait cinquante-deux lieues et demie, sur le pied de 2 200 toises la lieue ; suivant cette mesure la Terre aurait eu de tour dix-huit mille sept cent vingt lieues . Six-vingts ans après ou environ Ératosthène ne donna que sept cents stades au degré, qui font trente-trois lieues ; la Terre, selon cette supposition, n’avait plus que onze mille huit cent quatre-vingts lieues de circonférence. Posidonius autre Géographe, qui vivait du temps de Marc Aurèle , la réduisit à onze mille cent soixante 74 lieues  ; et enfin Ptolémée voulut qu’elle n’eût plus que sept mille deux cent quatre-vingt-dix lieues .

Le Chevalier

Demeurons-en là, je vous prie. Si ces anciens Géographes continuent à mesurer la Terre, elle deviendra à rien . Du temps d’Aristote, elle avait dix-huit mille lieues, et davantage ; et du temps de Ptolémée, elle n’en a plus guère que sept mille.

Le Président

Comme les mesures des Anciens ne nous sont pas fort connues ; on ne peut rien dire d’assuré là-dessus.

L’Abbé

Comme ces Anciens se sont servi des mêmes mesures, il est toujours vrai qu’ils se sont éloignés les uns des autres de plus de la moitié. Fernel et Snellius sont les 75 premiers qui dans ces derniers temps ont travaillé en gens habiles. Fernel ayant compté les tours de roue du Coche où il était, trouva que le degré était de vingt-six lieues sept cent quarante-six toises, lesquelles multipliées par trois cent soixante donnent à la Terre neuf mille, trois cent quatre-vingt-dix lieues et demie de circonférence . Snellius qui y procéda d’une manière beaucoup plus sûre, et à peu près semblable à celle qu’a tenue l’Académie Royale des Sciences, c’est-à-dire, par des règles de Géométrie , a trouvé que le degré n’était que de 25 lieues et demie trente et une toise, ce qui multiplié par 360 donne de tour à la Terre neuf mille, cent quatre-vingt-une lieues, moins quelques toises . L’Académie a déterminé le degré à 25 lieues sur le pied de 2 282 toises la lieue, ce qui donne neuf mille lieues de tour à la Terre .

76 Le Chevalier

Savez-vous Monsieur l’Abbé comment l’Académie s’y est prise pour en venir à bout ; car j’ai de la peine à comprendre que cela soit possible.

L’Abbé

Il n’y a que la précision qui soit malaisée ; car pour parvenir à savoir en gros, ce que la Terre a de tour, il n'y a rien de plus facile.

Le Chevalier

Vous m’étonnez.

L’Abbé

Vous savez que tout cercle se divise en 360 degrés, et qu'on n'en donne pas davantage au ciel même tout immense qu’il est.

Le Chevalier

Je l’ai ouï dire ainsi.

77 L’Abbé

Vous avez aussi ouï dire que la circonférence de la Terre se divise pareillement en 360 degrés, et que chaque degré de la Terre répond à chaque degré du Ciel.

Le Chevalier

Je l’ai ouï dire, et le comprends fort bien.

L’Abbé

Cela étant, il n’a été question que de savoir combien un degré du Ciel fait de lieues sur un degré de la Terre.

Le Chevalier

Je le veux bien ; mais comment savoir combien un degré a de lieues ?

L’Abbé

On n’a qu’à prendre la hauteur du Pôle en un endroit, et 78 ensuite marcher droit vers le Pôle, jusqu’à ce qu'on ait le Pôle élevé d’un degré plus que l’on ne l’avait au lieu d’où on est parti, et alors on est sûr qu’on a fait un degré sur la Terre, et par conséquent la trois cent soixantième partie de sa circonférence ; que si on a eu soin de compter les lieues que l’on a faites dans l’étendue de ce degré, on n’a qu’à les multiplier par 360 et on a la mesure de la circonférence de la Terre .

Le Chevalier

J'y suis, et comprends nettement qu’il n’y a en cela, comme vous l’avez dit, que la précision qui soit difficile. Je voudrais bien savoir les moyens qu’on a tenus pour en venir d'une précision raisonnable ; car pour l’exacte précision, il serait ridicule de la demander.

79 L’Abbé

On a commencé par se faire une base bien sûre et bien mesurée, c’est-à-dire, par mesurer bien juste une longueur de terre qui pût servir à mesurer le reste ; le chemin du Long Boyau qui en arrivant à Paris, va droit du Midi au Nord, s’est trouvé très propre pour cette opération, on l'a mesuré exactement avec de grands bâtons de deux toises chacun qu’on mettait bout à bout l’un de l’autre, et il s’est trouvé avoir de longueur depuis le milieu du Moulin de Villejuif, jusqu’à l’encoignure du Pavillon de Juvisy 5 663 toises ; sur cette base on a tiré des triangles, de distance en distance dans toute l’étendue du degré qu’on a parcouru depuis Paris jusqu’à Amiens, et on les a tirés avec des instruments d’une justesse admirable, et maniés par les plus habiles gens de l’Eu80 rope. On peut voir le détail de ce travail dans un Traité qu'en ont donné au public ceux mêmes de l’Académie qui y ont été employés ; ce Traité est intitulé Mesure de la Terre . Il ne s’est jamais rien fait de si beau, ni de si juste sur cette matière, et ceux qui voudront comparer ces manières d’opérer avec celle de Strabon et de Ptolémée, seront étonnés de l’extrême différence qu’il y a des unes aux autres.

Le Président

Je conviens que ces sortes d’opérations se font aujourd’hui avec plus de précision que l’on ne les a jamais faites à cause de la justesse des instruments qu’on y emploie.

L’Abbé

Je conviens de même, que si les Anciens avaient eu les avantages que nous avons, ils auraient fait toutes choses aussi bien et peut-être mieux que nous. Ainsi 81 quand je préfère les uns aux autres, ce n’est point par rapport aux personnes mais aux ouvrages qui doivent être mieux faits, plus achevés et plus accomplis ayant l’avantage d’être faits les derniers, et avec des secours que l’Antiquité n’avait point .

Le Chevalier

Continuons M. l’Abbé.

L’Abbé

Si dans la mesure générale de toute la Terre, les Anciens sont tellement inférieurs aux Modernes, ils le sont encore beaucoup plus dans les mesures particulières de ses parties et de ses régions. Ptolémée a mis toutes les Îles Fortunées sous le même Méridien, quoique leur longitude soit différente de plusieurs degrés, et il leur donne dix ou douze degrés de latitude moins qu'elles n'en ont. Il a encore déterminé plus mal les 82 parties Septentrionales des Îles Britanniques . Dans la description qu’il fait de l’Asie, il donne à la Ville capitale de la Chine, trois degrés de latitude Australe, et cependant les côtes les plus Méridionales du pays, cette Ville est située ont 23 degrés de latitude Septentrionale. Il est impossible de reconnaître quelle est la grande Île qu’il nomme Taprobane, par la position qu’il lui donne dans la mer des Indes . De son temps et jusqu’à ce dernier siècle, la partie Orientale des Indes était placée plus qu’il ne faut vers l’Orient de 400 lieues et davantage, je ne finirais point si je voulais rapporter toutes les erreurs grossières de l’ancienne Géographie : M. de La Hire excellent Géomètre, qui occupe une place si honorable dans l’Académie des Sciences et dans l’Observatoire, reçut ordre il y a huit ou dix ans de déterminer par des observations 83 célestes, la position des Côtes de la France, tant sur l’Océan, que sur la Méditerranée . Il n’est pas croyable combien il remarqua d’erreurs dans les Cartes qui en avaient été faites jusqu’alors ; c’est ce qu’on peut voir dans la relation qu’il en donna au Public en ce temps-là .

Le Président

Encore une fois tout cela n’est dû qu’à la justesse des instruments dont on se sert aujourd’hui.

L’Abbé

Il y entre aussi beaucoup de l’industrie de ceux qui s’en servent, et de plus comme ils sont les Inventeurs de ces instruments, on ne peut pas leur disputer la gloire qui leur en revient.

84 Le Chevalier

Je crois avoir vu ici quelque part dans les jardins un de ces instruments .

L’Abbé

Cela peut être ; mais c’est pour niveler des pentes, autre manière de mesurer la Terre qui ne consiste pas à mesurer les distances, mais seulement à connaître combien un endroit est plus haut ou plus bas qu’un autre ; connaissance dont on a besoin pour dresser des jardins, pour conduire des eaux, pour faire des étangs et mille autres choses qui demandent qu’on sache précisément la disposition du terrain. Quand le grand Canal de Versailles fut résolu on donna ordre aux Ouvriers qui travaillaient sur les lieux, Maçons et Fontainiers, de niveler le terrain où on le voulait faire. Ils trouvèrent tous avec leurs niveaux 85 ordinaires, et à l’ancienne mode que le terrain avait dix pieds de pente depuis l'extrémité du petit Parc, où devait commencer le Canal jusqu’à l’endroit où il devait finir. On appela MM. de l’Académie qui ne trouvèrent avec leur niveau que deux pieds de pente où on en avait trouvé dix. Le Canal a été fait sur la foi de ce niveau, et quand l’eau y a été mise, on a vu qu’ils ne s’étaient trompés que d’un pouce, ou d’un pouce et demi sur neuf cent toises et davantage que ce Canal a de longueur : erreur qui ne doit être comptée pour rien, et qui, peut-être, n’a été remarquée que par eux seuls.

Le Chevalier

D’où peut venir la grande inégalité de ces niveaux ?

L’Abbé

Elle vient de plusieurs choses, 86 premièrement, que ce qui est une corde assez grosse dans l’un, n’est qu’un cheveu dans l’autre, que la ligne perpendiculaire qui dans l’un est de la grosseur de la corde, n’est dans l’autre que de la grosseur du cheveu ; que le cheveu est enfermé dans un canal de haut en bas qui empêche que le vent ne le remue comme il fait la corde qui dans l’autre est exposée au vent, ennemi juré des niveaux et des niveleurs.

Le Chevalier

Si ce cheveu est enfermé dans un canal, comment voit-on ce qu’il marque ?

L’Abbé

Ce canal a une ouverture avec un verre au devant, par laquelle on voit la petite boule suspendue au cheveu : mais ce qui contribue plus que tout à l’exacte précision, c’est qu’il y a une lunette d’approche sur 87 le haut du niveau avec laquelle on voit les objets à une distance de cent et deux cents toises, aussi distinctement, et d’une vue aussi assurée que si l’on n’en était éloigné que de quatre pas, avantage qu'on n’a garde d’avoir dans les niveaux ordinaires, ou dès que les distances sont un peu grandes les objets vacillent tellement à la vue qu’on ne saurait dire précisément, le niveau donne, et les yeux les plus fermes s’y trompent considérablement. On peut ajouter à cela le pied sur lequel on le pose, lequel se hausse et se baisse selon que le demande l’œil de celui qui nivelle, ou l’inégalité du terrain où l’on s’en sert.

Le Président

J’avoue qu’on excelle aujourd’hui dans la construction de plusieurs instruments de Mathématiques  : mais cette louange est bien légère.

88 L’Abbé

Comme toute la justesse des opérations dépend de la justesse de ces instruments, je ne les regarde pas comme chose indifférente aux Mathématiques.

Le Chevalier

À propos d’instruments, trouvez-vous, M. le Président, que la Boussole soit un instrument peu utile pour la navigation ?

Le Président

Comme cette machine admirable nous est venue de la Chine, et qu’il y a peut-être deux ou trois mille ans qu’elle y est en usage, elle appartient aux Anciens plus qu’aux Modernes.

L’Abbé

Supposé que la chose fût comme vous le dites, cela ne ferait aucun honneur aux Anciens, dont 89 il s’agit entre nous, lesquels ne sont précisément que les Grecs et les Romains, comme nous en sommes déjà convenus ; mais il n’est point vrai que l’invention de la Boussolenous soit venue de la Chine.

Le Président

C’est pourtant l’opinion commune de tous les Savants.

L’Abbé

Il est vrai que William Gilbert [ b ] a écrit qu’en l’année 1260 un Vénitien nommé Paul apprit dans la Chine le secret de la Boussole, et qu’en l’année 1300 un nommé Jean de Goye natif de Melphes enseigna ce secret à ceux de sa ville ; mais il est vrai aussi que Guiot de Provins, qui vivait en l’année 1180 fait mention de la Boussole dans ses Poésies rapportées par Fauchet au second 90 Livre des Poètes Français , voici comment il en parle.


  Icelle étoille ne se müet,
Un art font qui mentir ne püet
Par vertu de la Marinette,
Une pierre laide et noirette,
Où li fer volontiers se joint.

Il paraît par là que le secret de la Boussole était connu en France, quatre-vingts ans avant que Paul le Vénitien l’ait été prendre dans la Chine et six-vingt ans avant que ceux de Melphes s’en servissent ; mais cela ne fait rien au fond de notre affaire et montre seulement que rien ne plaît tant à une certaine espèce de Savants que d’ôter à leur patrie ou à leur siècle la gloire de toutes les inventions, pour la donner ou aux Étrangers, ou aux Anciens, et se faire par là un plus grand mérite de la connaissance qu’ils en ont.

91 Le Chevalier

Quel changement ce secret admirable n’a-t-il point apporté dans toute la Navigation. Avant qu’il fût trouvé, dès que le Ciel était couvert, on était dans la crainte continuelle de donner dans un écueil, ou de prendre une route contraire à celle qu’on voulait faire.

L’Abbé

Il ne faut pas s’étonner si les Anciens n’ont osé entreprendre les voyages de long cours, qui nous ont fait découvrir dix fois plus de terres que l’on n’en connaissait de leur temps. Au lieu qu’ils tremblaient toujours et avec raison sans savoir où ils allaient quoique éclairés de tous les Astres de la Nuit, aujourd’hui un Pilote va surgir à trois mille lieues loin du lieu d’où il est parti, dans le port qu’il s’est proposé sans s’écar92 ter de sa route qu’autant qu’il le faut pour éviter les terres et les écueils qu’il sait être sur son passage ; mais comme la Boussole n’était pas tout à fait sûre dans les commencements à cause de la variation de l’aimant qu’on ne connaissait pas encore, on s’est merveilleusement perfectionné avec le temps dans l’art de s’en servir, par la connaissance exacte de ses variations qu’on s’est acquise avec temps .

Le Chevalier

Si l’on voulait nombrer tous les avantages qu’on a reçus de la Boussole, on ne finirait jamais, on lui doit la découverte d’une infinité de nouvelles terres, et par là des millions de richesses et de commodités pour la vie, l’or, l’argent, les pierres précieuses, les belles soies, les porcelaines , toutes sortes d’épiceries , et ce qui est encore plus considérable, des 93 remèdes admirables pour la santé, et entre autres le Quinquina , et l’Ipécacuanha, deux spécifiques qui guérissent à coup sûr les deux plus fréquentes maladies où nous soyons sujets, la Fièvre, et la Dysenterie.

Le Président

L’or des Indes, et les porcelaines de la Chine ne nous ont pas rendus plus heureux que nous l’étions, nos Pères trouvaient leurs ragoûts faits avec du thym, du romarin, et de la sauge, aussi bons que nous trouvons les nôtres avec du poivre, du clou de girofle, et du gingembre. Ils avaient des drogues qui purgeaient comme la Casse, et le Séné, et à l’égard de vos deux spécifiques, quand ils ne sont pas bien maniés, ils font souvent moins de bien que de mal : d’ailleurs on a trouvé que l’écorce d’Aulne a la même vertu que le Quinquina quand elle 94 est préparée de même, et je ne doute point qu’on ne trouvât ici une drogue aussi bonne pour la Dysenterie que l’Ipécacuanha, si les Médecins se donnaient la peine de chercher des remèdes avec autant de soin qu’ils le devraient.

Le Chevalier

Il faut avoir bien envie de déprimer les avantages du siècle où nous sommes pour avancer tout ce que vous dites : mais ce n’est que pour entretenir la dispute que vous parlez de la sorte, et vous n’êtes pas moins convaincu que nous des biens que nous devons à la Navigation des Modernes.

L’Abbé

Si nous voulons examiner la construction de nos Vaisseaux, et de nos Galères, nous la trouverons bien plus solide, et bien 95 mieux entendue qu’elle ne l’a été dans tous les siècles précédents. Une vingtaine de nos Canons aurait enfoncé ou coulé à fond une bonne partie des plus grands Vaisseaux des Grecs et des Romains, de quelle plus grande force ne doivent pas être ceux d’aujourd'hui qui sont chargés de cent et de six-vingts pièces de canon, et qui sont construits pour résister aux tempêtes de l’Océan, au lieu que les Vaisseaux des Anciens n’avaient à résister qu’aux orages de la Méditerranée  ? Je crois vous avoir dit que M. Meibom très savant homme, après avoir fort étudié la forme, et la construction des Trirèmes des Anciens, et croyant qu’on perdait beaucoup à ne pas les remettre sur pied

Le Président

Vous nous avez dit qu’il en fut désabusé par MM. de l’Académie 96 Royale des Sciences , qui le firent demeurer d’accord que nos Galères d’aujourd’hui valaient mieux que les Trirèmes des Anciens, parce qu’une seule grande rame placée comme elle est présentement fait plus d’effet que cinq et six rames posées l’une au-dessus de l’autre ainsi qu’elles l’étaient autrefois ; mais M. Meibom tout savant qu’il était, pouvait s’être laissé tromper, faute d’en savoir assez sur cette matière.

L’Abbé

M. Meibom avait étudié la matière à fond, et on le peut voir par l’excellent Livre qu’il en a fait, orné et éclairci par des estampes, où on voit toutes choses admirablement bien développées ; d’ailleurs il avait affaire à des gens qui bien loin de le vouloir tromper, eussent été aussi aises que lui de faire revivre une invention qui eût contribué à la gloire du Roi, 97 et au bien de l’État. Ainsi je suis persuadé qu’il n’y a point à revenir sur cet article, et qu’enfin notre manière de naviguer l’emporte en toutes choses sur celle des Anciens.

Le Chevalier

Je crois qu’on peut dire présentement, qu’il ne manque plus pour la perfection de l’Art de naviguer que le secret des longitudes .

L’Abbé

Vous pouvez ajouter que nous le possédons en quelque sorte, puisqu’il ne reste plus qu’à trouver les moyens d’empêcher que les grandes tempêtes ne détraquent le mouvement des pendules .

Le Chevalier

Il est vrai que si le pendule pouvait n’être point troublé dans son mouvement, on verrait aussi juste combien on avance vers le Levant, ou le Couchant, par la 98 différence de ce qu’il marquerait, d’avec ce que marquerait le cours du Soleil, ou celui des Étoiles qu’on voit juste combien on avance vers le Nord, ou vers le Sud par l’élévation du Pôle .

L’Abbé

Il n'a pas tenu à M. Colbert, qu'on n’ait trouvé les moyens de conserver au pendule la justesse de son mouvement ; car il n'a épargné aucune dépense à faire faire toutes les machines qu’on lui a proposées pour en venir à bout, il n’y a point d’expérience que l’on n’ait faite, point de manière de genou et d’autre suspension que l’on n’ait essayée , il est toujours venu des coups de vent si subits et si contraires les uns aux autres, dans le même moment, qu’il n’y a rien qu’ils n’aient déconcerté, or pour peu que le pendule s’arrête, ou se dévoie, on ne doit plus y ajouter aucune foi .

99 Le Président

Est-il bien vrai que le pendule est entièrement de l’invention de M. Huygens  ?

L’Abbé

Si par le mot de Pendule vous entendez parler de l’horloge qu’on appelle ainsi, M. Huygens en est le seul et unique Inventeur, c’est-à-dire, qu’il est le premier qui s’est avisé de mettre aux Horloges, et aux Montres cette verge mobile, qui tient la place du Balancier  ; mais si par Pendule, vous entendez parler seulement de cette verge, et de l’observation qu’on a faite que ses vibrations ou mouvements sont toujours égaux entre eux, soit qu’elle fasse beaucoup de chemin, soit qu’elle en fasse peu, plusieurs estiment que cette découverte est due à Galilée , ils ajoutent que ce fut dans une Église, qu’il en fit la remarque sur la 100 corde d’une lampe suspendue qu’on avait mise en mouvement. Il lui sembla que les allées et venues de cette lampe étaient aussi distantes l’une de l’autre sur leur déclin qu’elles l’avaient été dans leur commencement, il en fit l’observation chez lui, et trouva qu’il ne s'était point trompé : mais supposé que cela soit, on n’en est pas moins obligé à M. Huygens de nous avoir donné le pendule, et surtout de l’avoir mis en l’état de perfectionil est aujourd’hui par le moyen des Cycloïdes qu’il y a ajoutées .

Le Chevalier

Je ne connais point ces Cycloïdes.

L’Abbé

Ce sont deux espèces de demi-cercles, mis vers la racine du petit ruban qui soutient le pendule, et contre lesquels il tou101 che à chacune de ses vibrations, qui ne sont point d’elles-mêmes si égales que les grandes ne soient un peu plus lentes que les petites ; or ces demi-cercles sont courbés de telle sorte, que le ruban du pendule qui frappe contre, se raccourcit par ce moyen de ce qu’il faut, pour leur rendre la vitesse que leur ôte la trop grande étendue de leur mouvement . Rien n’est plus ingénieux que cette invention de rendre un mouvement plus vite, ou plus lent selon qu’il en est besoin, ni de plus difficile à trouver que la ligne courbe de ces Cycloïdes. Il est à remarquer qu’elles font le principal mérite du Pendule, puisque c’est d’elles que lui vient cette justesse qui l’a fait admirer.

Le Chevalier

On dit qu’il y a à l’Observatoire des pendules qui sont d’une justesse inconcevable.

L’Abbé

Cela est vrai, et par leur moyen 102 quand vous regardez par une lunette qui est braquée tout auprès, on vous dit à quelle seconde vous verrez passer au bout de cette lunette, une telle ou une telle étoile, et vous ne manquez point de la voir paraître dans le moment qu'on a marqué.

Le Chevalier

On disait autrefois en se moquant qu’on avait une Montre qui réglait le Soleil , on le peut dire aujourd’hui sans se moquer ; car cela est vrai, et on a même fait des tables pour corriger par le pendule, les erreurs du Soleil pendant tout le cours de l’année. Ce que je ne puis encore trop admirer, c’est le secret qu’on a trouvé de faire répéter l’heure à la pendule quand on veut. Ne voudriez-vous point après cela, Monsieur le Président, lui préférer les Clepsydres des Anciens ?

103 Le Président

Non assurément, et je consens que vous n’en fassiez pas plus de cas que de ces petites horloges de sable que nous avons, puisque le sable fait le même effet dans les unes que l’eau faisait dans les autres.

Le Chevalier

Ajoutez s’il vous plaît que nos horloges à sable sont plus justes, et plus commodes, puisqu’elles ont chassé les Clepsydres toutes vénérables qu’elles étaient par leur antiquité.

L’Abbé

Avez-vous ouï parler d’une horloge de nouvelle invention où une seule aiguille marque en même temps sur deux cadrans qui l’environnent les heures ordinaires, et les heures inégales  ?

104 Le Président

Qu’appelez-vous heures inégales ?

L’Abbé

J’appelle heures inégales, les douze heures du jour artificiel, que l’on compte depuis le lever du Soleil, jusqu’à son coucher, et les douze heures de la nuit que l’on compte depuis le coucher du Soleil jusqu’à son lever. Comme les jours vont toujours en croissant ou en diminuant, les heures qui les composent croissent ou diminuent aussi toujours à proportion.

Le Président

J’entends bien, mais comment se peut-il faire que la même aiguille qui marque les heures égales dont nous nous servonsmarque en même temps les heures inégales, qui sont tantôt petites, et tantôt grandes selon la différence des saisons ?

105 L’Abbé

C’est en quoi consiste la beauté de l’invention.

Le Chevalier

Je ne suis pas moins étonné que M. le Président ; car j’ai ouï dire à bien des Savants que depuis qu’il y a au monde des Horloges à mouvement, on a tâché d’en venir là, et qu’on n’a pu y arriver.

L’Abbé

Cependant vous trouverez que ce secret n’est presque rien, dès qu'on vous l’aura dit.

Le Chevalier

Il n’en est que plus beau ; car c’est signe qu’il est très naturel et très simple.

L’Abbé

Ce qui a empêché jusqu'ici de 106 le trouver, c’est que ceux qui s’y sont appliqués, ont cherché de faire en sorte que l’Aiguille augmentât ou diminuât de vitesse chaque jour pour se rendre plus tôt, ou plus tard, sur les heures qu’elle avait à marquer, selon que les jours étaient ou plus longs ou plus courts. Pour en venir là, il fallait donner chaque jour un nouveau mouvement à l’aiguille ; les roues excentriques, les mouvements rétrogrades, tout a été mis en usage : mais inutilement, l’Inventeur de l’horloge dont nous parlons s’est avisé de rendre les heures de son cadran mobiles, et de les faire s’approcher ou s’éloigner les unes des autres selon que les jours et les nuits croissent ou diminuent, de sorte que l’aiguille allant toujours son chemin ordinaire, et marquant sur un autre cadran les heures égales dont nous nous servons, elle marque en même temps les 107 heures inégales sur le cadran, où les heures qui sont mobiles viennent se ranger chaque jour, comme elles doivent être pour séparer le jour artificiel en douze parties égales, et la nuit en douze autres parties aussi égales.

Le Président

J'y suis et trouve cette invention très belle, quoique je ne comprenne pas comment la chose se peut faire ; car il faut que les approches des heures ou leurs éloignements soient tous les jours différents les uns des autres.

L’Abbé

L’explication de cette machine demande un peu de figure sur le papier ; ainsi nous la remettrons au premier jour.

Le Chevalier

Je serai très aise de me trouver à cette explication ; car quoi108 que cette invention ne soit d’aucune utilité elle ne laisse pas d’être fort curieuse.

L’Abbé

Pourquoi voulez-vous qu’elle ne soit d’aucune utilité  ?

Le Chevalier

Ne voit-on pas assez clairement quand le Soleil se lève ou quand il se couche, et a-t-on besoin d’une horloge pour le savoir ?

L’Abbé

Oui, assurément surtout quand le temps est couvert ; mais supposé qu’on voie lever le Soleil, on ne sait pas toujours de combien son lever est éloigné de son Midi et de son Coucher. Croyez-vous qu’il ne sera pas utile aux voyageurs de savoir juste combien ils ont encore de jour ? Je suis sûr que cela sera d’un grand usage à l’armée pour les marches, 109 les campements et plusieurs autres expéditions, où il est très important de n’être pas surpris par la nuit.

Le Président

Ces horloges seront encore fort utiles dans tout le Levant où mille choses, et particulièrement celles de la Religion se règlent selon le lever et le coucher du Soleil, et suivant les heures inégales du jour artificiel.

L’Abbé

Cela est vrai, mais où en sommes-nous ?

Le Chevalier

Nous en sommes aux Mathématiques, vous avez parlé de l’Astronomie, de la Géographie, et de la Navigation, c’est à vous à voir quelles autres parties de cette science vous voulez examiner présentement.

110 L’Abbé

Si nous voulions les traiter toutes un peu à fond, nous n’aurions jamais fait, je remarquerai seulement qu’encore que les principes des Mathématiques soient extrêmement clairs, et extrêmement simples, il est néanmoins très difficile d’en tirer la plupart des vérités que l’on cherche ; parce qu’elles en sont fort éloignées, et que cela ne se peut faire que par une longue suite de raisonnements enchaînés les uns aux autres, ce qui n’a pu être fait avec quelque sorte de perfection, qu’en ces derniers temps où nous avons profité des méditations, et des pensées de ceux qui nous ont précédés, et nullement par ceux qui les premiers ont cultivé ces sciences. Les Éléments d’Euclide sont ce qui nous reste des Anciens de plus célèbre, et de plus estimé cependant tous les Mathémati111 ciens d’aujourd'hui conviennent que ces Éléments sont très imparfaits, et qu’on ne peut excuser leur peu d’étendue, qu’en supposant qu’Euclide n’a eu dessein de donner que les Éléments des cinq corps, qui peuvent s’inscrire dans une même Sphère . Ses autres ouvrages sont peu de chose, et ont été effacés par ceux d’Apollonius de Perga , de même que ceux d’Apollonius de Perga l’ont été ensuite par les nouvelles découvertes des derniers temps. Archimède était un grand génie, et a eu toute la réputation qu’on peut avoir, mais la plupart des choses qu’on lui attribue sont constamment fabuleuses, comme ces miroirs ardents dont il brûlait des Vaisseaux de cinquante à soixante pas de distance , et ces machines qui enlevaient des Navires, de la Mer dans la ville, en les faisant passer par-dessus les murailles  ; choses que le bon sens seul dé112 montre être impossibles. Ce qu’on a trouvé dans ce dernier siècle, sur la quadrature d’une infinité d’espaces courbes, et sur le rapport qu’ils ont les uns avec les autres est quelque chose d’infiniment plus beau, et d’une plus profonde méditation que tout ce qui nous est resté d’Archimède qui depuis un long temps n’est plus vénérable que par son ancienne réputation. Pour être convaincu de ce que je dis, il ne faut que se souvenir combien les Anciens faisaient de bruit pour peu de chose , Pythagore trouve que le diamètre d’un carré fait le côté d’un autre carré une fois plus grand, et en action de grâces de cette découverte, il fait un sacrifice de cent bœufs . Archimède trouve en se baignant le moyen de vérifier combien on a mêlé de cuivre dans la Couronne d’Or du Roi de Syracuse, et de joie qu’il en a il sort de son bain, et court tout nu 113 dans les rues en criant j’ai trouvé, j'ai trouvé .

Le Chevalier

J’aimerais bien à voir MM. de l'Observatoire descendre tout nus, le long de la rue Saint-Jacques, en criant comme Archimède, j’ai trouvé, j'ai trouvé ; car je suis sûr qu’ils trouvent tous les jours des choses aussi merveilleuses que ce qui fit extravaguer Archimède d’une manière si ridicule.

L’Abbé

Quand Messieurs de l’Observatoire ont fait de ces sortes de découvertes, ils se tiennent bien heureux si leurs Confrères de l’Académie des Sciences leur disent obligeamment que ce qu’ils ont trouvé est fort joli.

Le Chevalier

Cela marque l’accoutumance où on est aujourd’hui de voir les 114 mêmes choses qu’on regardait autrefois comme des miracles.

L’Abbé

Pour ce qui est de la science des Nombres, il ne faut que voir la distance qu’il y a de notre Algèbre aux règles ordinaires de l’Arithmétique , pour connaître combien nous surpassons les Anciens de ce côté-là. On fait présentement par le secours de l’Algèbre plus de calculs en une heure, qu’on n’en faisait autrefois en dix jours, par les règles ordinaires de l’Arithmétique.

Le Chevalier

Suivant le plan que nous avons fait, vous devez parler présentement de l’Art Militaire.

L’Abbé

L’Artillerie a tellement changé la face de la Guerre, et sur la Terre et sur la Mer, qu’il est mal 115 aisé de comparer la manière dont nous la faisons avec celle dont la faisaient les Anciens, ce ne sont plus, à la réserve des Piques, des Épées, et des Cuirasses, les mêmes armes offensives, ni défensives, au lieu de Béliers et de Catapultes, ce sont des Canons, et des Bombes, au lieu de Frondes, d’Arcs, et de Flèches, ce sont des Mousquets, des Pistolets, et des Fusils ; autrefois les Murs et les Tours d’une ville ne pouvaient avoir trop d’élévation, aujourd’hui ces mêmes Murs et ces mêmes Tours, transformés en Bastions et en Remparts, ne s'élèvent guère au-dessus de la plate campagne, et ne feraient pas de si bonne défense si on les élevait davantage.

Le Chevalier

Il faut pourtant demeurer d’accord que l’invention de la poudre à canon a gâté le métier de la 116 guerre ; autrefois un brave homme était comme assuré de ne perdre la vie que par la main d’un plus brave que lui ; aujourd’hui le plus lâche Soldat peut tuer d’un coup de Fusil de derrière un mur le plus vaillant de tous les Capitaines .

L’Abbé

La même chose se faisait autrefois à peu près de la même façon, avec des Javelots, et avec des Flèches ; comme il y a eu de tout temps des armes qui atteignent de loin, il n’a jamais suffi à un Guerrier d’être brave pour éviter la mort, il a fallu aussi qu’il ait été heureux ; mais laissant à part toutes les choses que l’Artillerie a changées dans la guerre, regardons-la seulement par où elle est la même aujourd’hui qu’elle était autrefois. Une des choses dont on a loué davantage les Anciens, c’est de ce 117 que chaque Soldat portait avec lui tout ce qu’il fallait pour faire la guerre . Il portait une épée, un Javelot, et un Bouclier, il portait un gros pieu qui servait pour former et fermer le camp, il portait encore un pic et une pelle pour remuer la terre, il était chargé outre cela d’autant de blé qu’il lui en fallait à peu près pour l’expédition qu’on allait faire et sur le tout d’un moulin à bras pour moudre son blé, et d’un four portatif pour cuire son pain.

Le Chevalier

Voilà la charge d’un Mulet d’Auvergne .

Le Président

Il est vrai que le Soldat était chargé ; mais la peine de porter un si lourd fardeau l’endurcissait au travail, et à toutes les fatigues de la profession des Armes, et ce 118 qui est d’une plus grande importance épargnait le long attirail des Pionniers, et des Vivandiers qui sont si à charge à l’Armée, et d’une dépense si effroyable.

L’Abbé

Il faut pourtant bien que dans la suite on n’ait pas trouvé son compte à la méthode des Anciens ; car rien n’était plus aisé que de continuer à s’en servir.

Le Chevalier

Cela a changé comme on voit changer les modes tous les jours, sans qu’on puisse dire que celle que l’on prend vaut mieux que celle que l’on quitte.

L’Abbé

Il n’en est pas des choses utiles et nécessaires, comme des choses agréables, et purement de fantaisie. Il suffit qu’il y ait longtemps qu’on porte des chapeaux d’une 119 certaine forme pour en prendre d’une figure tout opposée ; mais il n'arrivera point qu'on quitte les Canons et les Mousquets, pour reprendre des Flèches, et des Béliers, on ne cessera point de se conduire par la Boussole, pour se remettre à consulter les Astres. D’ailleurs je vous dirai fort bien pourquoi on n’oblige plus les Soldats à se charger de tant de choses, et qu’on a mieux aimé avoir des Pionniers, et des Vivandiers ; c’est que quand un homme ne fait qu’un métier il le fait beaucoup mieux que quand il en fait plusieurs. Un Soldat qui n'est tenu qu’à faire l’exercice, qu’à tenir les armes bien nettes et en bon état, et à bien combattre quand il le faut, s'acquitte mieux de son devoir que quand il faut qu’il soit tout ensemble Soldat, Pionnier, Meunier, et Boulanger, joint qu’il n'est point possible qu’un homme qui sort de dessous un lourd fardeau 120 qu’il a porté tout le jour aille gaiement et vigoureusement au combat.

Le Chevalier

Il y a des pays, comme en Suède et en Moscovie, où les Paysans font eux-mêmes tout ce qui entre dans la construction de leurs maisons, maçonnerie, charpenterie, couverture, menuiserie, serrurerie, et tout le reste. Il est certain que tous les ouvrages de ces paysans sont fort mal faits, et n’approchent pas de ceux de ce pays-ci où chaque espèce d’ouvrage a un ouvrier qui le fait, et qui ne fait autre chose. Je ne crois pas qu’il soit besoin d’achever ma comparaison.

L’Abbé

On voit où elle va : mais permettez-moi de vous en faire une autre qui n’est pas si juste ; mais qui ne vous déplaira peut-être pas. Les 121 Chinois ont autant de caractères différents qu’il y a de mots dans leur Langue  ; et nous n’avons que vingt-trois lettres pour former tous les mots de la Langue Française ; on ne doute point que notre façon d’écrire ne soit infiniment meilleure que celle des Chinois , et cela est si vrai qu’un enfant apprend ici en peu de temps à fort bien lire, et dans la Chine, il y a des vieillards qui après plus de soixante ans d’étude ne peuvent pas lire encore tout ce qu’on leur présente parce qu’il s’y rencontre souvent des mots de choses qui leur sont inconnues, et dont par conséquent, ils ne connaissent pas les caractères . Comme il vaut mieux qu’un certain nombre de caractères forme toute sorte de mots, que si chaque mot avait son caractère particulier, il vaut mieux aussi qu’un certain nombre d’Officiers serve à tout le corps de l’Armée, que de char122 ger chaque Soldat de tant de diverses fonctions différentes qu’il fait mal, et qui lui empêchent de bien faire la sienne propre.

Le Chevalier

Il y a une chose qui me semble prouver bien clairement que sur le fait de la guerre, l’avantage est de notre côté ; c’est que nous sommes tout autrement sûrs du succès de nos entreprises qu’on ne l’était dans les premiers temps, on calcule aujourd’hui, et on dit à trois jours près combien durera le Siège d’une place, combien d’hommes, ou combien de temps il en coûtera ; autrefois il n’y avait ni Capitaine, ni Ingénieur, qui pût rien promettre là-dessus. Les Grecs qui croyaient aller prendre Troie en y arrivant furent dix ans à en venir à bout, cela ne marque pas qu’ils sussent fort bien le métier de la guerre.

123 Le Président

Vous ne déciderez rien de bien juste sur cet article, et vous en avez dit la raison qui est le changement que l’Artillerie a apporté dans l’Art de la Guerre ; ainsi nous ferions mieux de passer à autre chose.

L’Abbé

Si vous le voulez bien nous passerons à la Philosophie.

Le Chevalier

Très volontiers, la poudre à Canon n’y a point fait de changement, et il ne se peut pas une transition qui tranche davantage.

Le Président

Nous allons voir que tout ce qu’on a ajouté à l’ancienne Philosophie, dans les derniers temps, n’a fait que la gâter en y mêlant des chicanes ridicules et un jargon de l’École également 124 insupportable, et au bon sens, et aux oreilles un peu délicates.

L’Abbé

Il est vrai que les Anciens ne se sont appliqués à quoi que ce soit, avec plus d’ardeur qu’à la Philosophie. La Grèce était toute remplie de Philosophes, et les Athéniens ne s’occupaient comme on le voit même dans les Actes des Apôtres [ c ] qu’à dire, ou qu’à entendre quelque chose de nouveau, mais il est vrai aussi qu’ils ne savaient presque tous ce qu’ils disaient, et que ce qu’ils ont dit de bon parmi un nombre infini de rêveries, est si peu de chose qu’il ne peut entrer en comparaison avec les connaissances que nous avons aujourd’hui sur toutes les parties de la Philosophie.

Le Président

Et moi je suis persuadé que les Modernes en savent moins que 125 les Anciens, et que si l’on pense autrement c’est qu’on regarde comme de nouvelles découvertes la connaissance de plusieurs choses qui s’est perdue avec leurs Livres. On a cru d’abord que Descartes était le premier Inventeur de son Système, et en l’examinant on a trouvé que c’était celui de Démocrite qu’il n’a fait que renouveler.

L’Abbé

Je répondrai à ce reproche quand nous parlerons de Descartes. Allons par ordre. On divise aujourd’hui la Philosophie en quatre parties, la Logique, la Morale, la Physique, et la Métaphysique .

Le Chevalier

Est-ce que cette division n’est pas de tous les temps  ?

L’Abbé

Non assurément, les Anciens 126 n’ont su ce que c’était que Métaphysique. Ils en ont bien dit quelque chose, en quelques endroits particulièrement à l’occasion des Universaux, c’est-à-dire, des idées générales que l’esprit se forme des choses indépendamment de la matière ; Platon a parlé aussi de ces Idées sans ordre, et sans méthode ; mais ils n’en ont jamais fait une science séparée des trois autres parties de la Philosophie. En un mot cette Science qu’on appelle Science Universelle, qui regarde l'Être et ses propriétés en général, n’a jamais été connue des Anciens.

Le Chevalier

Il me semble pourtant avoir ouï parler des Métaphysiques d’Aristote.

L’Abbé

De cent quarante et un chapitres, dont est composé ce qu’on 127 appelle les Métaphysiques d’Aristote, il n’y a que les cinq derniers qui parlent de matières qu’on puisse appeler Métaphysiques, tous les autres chapitres n’y ont aucun rapport, ce sont de petits traités sur toutes sortes de sujets mis ensemble à l’aventure, et qui n’ont été appelés Métaphysiques par ceux qui les ont recueillis que parce qu’ils les ont placés ensuite des Livres qui traitent de la Physique .

Le Chevalier

Voilà un secret bien aisé pour faire des traités de Métaphysique.

L’Abbé

Quoi qu’il en soit, venons à la Logique. Aristote en a très bien parlé, et on ne peut trop le louer sur cet Article ; mais il aurait pu réduire ce qu’il en dit à la moitié.

128 Le Président

Comment pouvez-vous avancer une telle chose ?

L’Abbé

Pour en être persuadé, il ne faut que lire la Logique du Port-Royal, qui a pour titre l' Art de penser  ; c'est un petit volume qui n’a pas trois doigts d’épaisseur, il renferme cependant tout ce qu’il y a de bon dans les Livres d’Aristote qui sont dix fois plus amples, et outre cela il contient une infinité de bonnes choses qui ne sont point dans Aristote .

Le Chevalier

Quelles sont donc ces bonnes choses dont Aristote n’a point parlé ?

L’Abbé

Ce sont les applications des règles de la Logique pour découvrir 129 les faux raisonnements que tous les hommes font tous les jours dans la conduite de leur vie sans s’en apercevoir, et par lesquels ils tombent en mille fautes. Cette partie est assurément la plus utile.

Le Président

Je n'ai point lu cette Logique du Port-Royal, et n'ai aucune curiosité de la lire, très sûr qu’elle ne dit rien qui ne soit beaucoup mieux dit par Aristote.

L’Abbé

Je ne sais pas comment on peut être bien sûr d’une chose que l’on n'a point examinée.

Le Président

Il n’est pas possible que rien de bon ait échappé à un génie tel qu’Aristote sur une matière qu’il a traitée à fond ; d’ailleurs j’ai vu que dans les Collèges on a tant 130 embarrassé la Logique de questions frivoles et ridicules, que je ne doute point qu’il n’en soit de même de cet Art de penser dont vous parlez.

Le Chevalier

Puisque nous en sommes sur la Logique ; est-ce s’en bien servir que de conclure que la Logique du Port-Royal est pleine de questions frivoles parce qu’il s’en trouve souvent dans les disputes qui se font aux Collèges ?

Le Président

J’avoue que cela ne conclut pas, mais les apparences y sont.

L’Abbé

Puisqu’il est permis de raisonner sur les apparences y a-t-il apparence que la Logique d’Aristote soit bien claire et bien intelligible, lorsqu’on voit dans les Collèges dont vous parlez, que les 131 Professeurs de Philosophie, qui soutiennent des opinions formellement opposées les unes aux autres prétendent tous avoir Aristote de leur côté  ?

Le Président

C’est que tous tant qu’ils sont, ils n’entendent point Aristote.

L’Abbé

Cela fait voir qu’Aristote n’est guère intelligible.

Le Chevalier

J'ai ouï dire que ceux qui entendent le mieux ce grand Philosophe font bien de ne pas s’engager à le traduire, à cause des ténèbres insurmontables dont tout ce qu’il dit est environné.

L’Abbé

On peut ajouter qu’ils font mieux de travailler de leur chef sur la Logique, comme a fait le 132 savant M. Du Hamel de l’Académie des Sciences qui nous en a donné une très excellente, et en même temps une Morale, une Physique, et une Métaphysique, de la même force, ce qui compose un cours de Philosophie le plus accompli que nous ayons.

Le Chevalier

Je ne m’entends pas beaucoup en ces sortes de choses ; mais ayant un jour trouvé sous ma main la Logique dont vous parlez, j’en lus cinq ou six pages avec bien du plaisir, et fus fort étonné de comprendre sans peine ce que je lisais.

L’Abbé

Voilà l’effet de l’ordre et de la méthode dans l’ouvrage d’un homme qui possède bien sa matière, et de là vient que ce qui ne s’apprend qu’avec beaucoup d’étude, et de travail dans les écrits des An133 ciens s’apprend sans peine, et même avec plaisir dans les ouvrages des Modernes.

Le Chevalier

En voilà assez, ce me semble sur la Logique . Voyons s’il vous plaît ce que vous avez à nous dire sur la Morale.

L’Abbé

Je vous dirai que de toutes les parties de la Philosophie, c’est celle que les Anciens ont le plus ignorée.

Le Président

Cependant Socrate quitta l’étude de la Physique, qui faisait alors la principale occupation des Philosophes pour s’appliquer à la Morale, parce, disait-il, qu’on ne voyait goutte dans les choses de la Nature, et qu’on voyait clair dans celles qui regardent les mœurs .

134 L’Abbé

C'est que Socrate ne savait pas qu’il lui était plus malaisé de se connaître lui-même, que de connaître tous les secrets de la Nature .

Le Président

Pourquoi cela ?

L’Abbé

C'est que pour se bien connaître : il faut connaître la corruption du cœur humain, et le désordre qu’y a causé le péché du premier homme, connaissance qu’il ne pouvait avoir, et sans laquelle il ne pouvait pas aussi se corriger d’une infinité de défauts.

Le Président

Comment dites-vous cela, Socrate n’a travaillé toute sa vie qu’à se corriger. Il reconnaissait qu’il était né pour être un fort 135 méchant homme, et qu’il l’aurait été s'il n'avait combattu fortement ses mauvaises inclinations.

L’Abbé

Il est vrai qu’il a combattu, et vaincu même la pente qu’il pouvait avoir ou au vol, ou au meurtre, ou à la débauche, soit du vin, soit des femmes ; mais pour l’orgueil, la source de ces vices, et de tous les autres, il n’a jamais songé à s'en défaire, et même ce n’a été que par la force de son orgueil, qu’il est venu à bout de dompter ses passions .

Le Président

Où voyez-vous donc que Socrate ait eu de l’orgueil ?

L’Abbé

Je le vois dans la plupart de ses paroles. L’orgueil n’est pas tout d’une espèce. Il y en a un qui est insolent, hautain et déclaré tel 136 que celui des Conquérants, des grands Capitaines, des Ministres, des Magistrats, et de tous ceux qui occupent des postes considérables dans le monde, il y en a un autre qui est caché, souple et retenu, tel que celui des Philosophes de qui la politique pour parvenir à la gloire, dont ils ont encore plus de soif que tous les autres hommes, est de prendre des routes détournées, et toutes opposées au chemin que tient le commun du monde. Ceux qui ont comparé ces deux genres d’orgueil ensemble ont trouvé que le dernier était bien plus subtil, et bien plus vif , et c’est par cette raison que Tertullien définit le Philosophe un animal de gloire . Ils ont encore observé que plus les Philosophes ont été Philosophes, et plus ils ont été orgueilleux ; parce que l’orgueil était comme l’âme de leur Philosophie  ; c’est pourquoi lorsque Diogène foulait aux pieds le 137 beau manteau de Platon, en disant, je foule aux pieds le faste de Platon, on lui répondit, oui, mais avec un plus grand faste, pour lui faire entendre que s’il était plus Philosophe que Platon, il était aussi plus orgueilleux .

Le Président

D’où vient que vous jugez si mal de tant de grands personnages ?

L’Abbé

C'est que je ne vois pas qu’ils aient pu être vertueux au point qu’ils le voulaient paraître par un autre principe.

Le Président

Est-ce que la vertu n’est pas assez belle pour se faire aimer par ses propres charmes  ?

138 L’Abbé

Oui, mais son plus grand charme pour eux était que par elle ils s’élevaient au-dessus des autres, et qu’ils avaient le plaisir de les regarder de haut en bas.

Le Président

Quand la chose serait ainsi, où est le mal de se mettre au-dessus de ses Concurrents, quand on y parvient par des voies honnêtes et légitimes ?

L’Abbé

Quand les voies seraient les plus honnêtes du monde, la fin qui est de s’élever au-dessus des autres ne vaut rien, et comme c’est la fin qui rend les actions bonnes ou mauvaises, on ne peut pas dire que tout ce que ces Philosophes ont fait par principe d’orgueil soit quelque chose de bon, ni de louable.

139 Le Président

Vous nous avez dit M. l’Abbé que toutes les paroles de Socrate étaient pleines d’orgueil ; cependant la chose dont on l’a le plus loué est d’avoir été modeste dans ses discours, d’avoir parlé de toutes choses, non point d’un ton affirmatif et décisif comme la plupart des Philosophes, mais toujours en doutant, et moins pour dire son avis, que pour savoir celui des autres.

Le Chevalier

Je ne suis pas un grand personnage, mais je n'ai jamais donné dans ce panneau ; j’ai toujours haï l’air moqueur et ironique avec lequel Socrate parlait aux gens, et surtout ce doute dont vous parlez, doute affecté, et par lequel il faisait voir combien il était sûr de son opinion, et combien il avait compassion de l’éga140 rement de ceux qu’il interrogeait. Je sauterais aux yeux d’un homme qui en userait de la sorte avec moi, j’aime bien mieux qu'on ne se cache point de la confiance qu’on a dans son bon sens ; qu’on dispute fortement et même avec hauteur, si l’on a de l’ascendant sur moi et de meilleures raisons que les miennes, que de voir un homme s’adoucir par pitié et s’accommoder à ma portée par des manières humbles en apparence mais dans le fond les plus orgueilleuses, et les plus offensantes dont on puisse se servir dans une dispute.

L’Abbé

Quoique M. le Chevalier s’exprime avec chaleur, il n’a pas cependant trop de tort, et ce qu’il dit prouve bien que les orgueilleux déplaisent toujours de quelque manière qu’ils s’expriment, et sur quelque ton qu’ils le prennent.

141 Le Président

Cela prouve seulement que M. le Chevalier est aisé à mettre en mauvaise humeur, puisque ce même Socrate qui a été aimé et adoré de tout le monde pour ses manières douces et honnêtes, a le malheur de lui déplaire.

L’Abbé

Nous ne savons point comment ceux à qui parlait Socrate s’accommodaient de ses Ironies  ; mais nous voyons bien qu’elles sont offensantes, comme c’est la nature des ironies de l’être presque toujours, et si elles nous plaisent dans les ouvrages de Platon, c’est que nous sommes bien aises de nous divertir avec Socrate aux dépens de ceux à qui il parle, lesquels à moins que d’être bien stupides, devaient en être très mal contents.

142 Le Chevalier

Si ces Ironies m’offensent après deux mille ans, moi qu’elles ne regardent point, quel chagrin et quelle indignation ne devaient-elles point causer aux personnes intéressées ? vous en direz ce qu’il vous plaira, mais il n’est point d’un homme véritablement sage et vertueux de se divertir de la sorte.

L’Abbé

Je suis persuadé qu’en cela Socrate contrevenait à la loi naturelle, qui nous défend de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.

Le Chevalier

On ne voit point que les Philosophes anciens se soient mis en peine du chagrin que leur orgueil pouvait donner, quoiqu’ils eussent été peut-être bien fâchés qu’on en eût 143 usé avec eux avec le même air de suffisance.

L’Abbé

Ils méprisaient trop le reste des hommes pour s’en tenir offensés, et le même orgueil qui leur fournissait des traits piquants pour blesser ceux qu’il leur plaisait, leur servait aussi de bouclier et de cuirasse pour ne pas être blessés des traits que l’on lançait sur eux.

Le Chevalier

Il est vrai qu’ils comptaient presque pour rien tout homme qui n’était pas philosophe.

L’Abbé

Ajoutez, et qui n’était pas Philosophe de leur même Philosophie. S'ils avaient eu la délicatesse de ne vouloir chagriner personne, Cicéron qui ne se piquait pas moins d’être bon Philosophe, que d’être bon Orateur, se serait 144 abstenu de se vanter partout, que sans lui la République était perdue, et de crier à haute voix, et en Prose, et en Vers : ô République fortunée de m'avoir eu pour Consul [ d ]  ! car autant que ces paroles étaient douces à ses oreilles, autant devaient-elles être désagréables à celles de tous les Romains qui les entendaient.

Le Président

Ce qui vous trompe, M. l’Abbé, c’est que vous appelez orgueil en Cicéron ce que vous devriez appeler une belle et véritable gloire.

L’Abbé

Ce qui vous trompe, M. le Président, c’est que vous confondez les belles actions que Cicéron avait faites pendant son Consulat avec l’habitude vicieuse qu’il avait de s’en vanter. Croyez-145 moi, il n’y a que la Religion Chrétienne qui ait formé un véritable Système de Morale .

Le Président

Oui, de Morale Chrétienne  ; mais non point de Morale purement humaine telle qu’était celle des Anciens.

L’Abbé

Pour vous montrer que cette Morale purement humaine des Anciens n’a point de vrai Système, c’est qu’elle n’a jamais pu convenir du souverain bien , chose nécessaire à la Morale, comme Cicéron le dit lui-même dans ses Offices . « Toute la matière des devoirs de l’homme, dit-il, se peut réduire à deux chefs, dont l’un va à établir ce que c’est que le souverain bien, et l’autre comprend les préceptes particuliers qui règlent toutes les actions de la vie . »

146 Le Chevalier

Non seulement les anciens Philosophes n’ont pu convenir du souverain bien ; les uns l’ayant mis dans les richesses, les autres dans les plaisirs, les autres dans l’insensibilité, tous enfin où il ne pouvait pas être ; mais ils ne l’ont point connu, n’ayant point connu Dieu qui seul est le souverain bien.

L’Abbé

Ajoutez qu’ils ne se sont point connus eux-mêmes, puisqu’ils n’ont point su, comme je l’ai déjà dit, la corruption de la nature humaine par le péché originel. Ces deux connaissances leur ayant manqué, celle du souverain bien qui est Dieu où ils devaient tendre, et celle de la corruption de leur nature qu’ils devaient corriger et réformer pour parvenir à la possession de ce souverain bien, leur Morale n’a pu être que très défectueuse. Si d’ail147 leurs l’on regarde les définitions qu’ils ont faites des vertus, des vices et des passions, on en trouvera presque autant de différentes qu’il y a eu de différents Philosophes , et on verra qu’ils n’ont pas moins ignoré la Morale en détail, qu’ils l’ont ignorée en gros et dans ses principes, au lieu qu’on peut dire qu’il ne manque rien à celle d’aujourd'hui. Elle n’est point en peine de savoir en quoi consiste le souverain bien ; tous nos Philosophes conviennent qu’il consiste à posséder Dieu, c’est-à-dire, à le connaître, et à l’aimer soit en cette vie, soit en l’autre . Elle n’a plus de peine non plus à connaître la nature de l’homme que nous savons avoir été corrompue par le péché d’Adam. Elle est instruite par là que l’orgueil qui passait presque toujours pour une vertu chez les Païens, est non seulement un vice en soi, mais le principe et la racine de tous les 148 autres. Car de rapporter tout à soi, et par là se constituer soi-même sa dernière fin, et son Dieu par conséquent, c’est une disposition qui gâte toutes les actions, et qui les rend défectueuses, quelque belles qu’elles soient en apparence ; comme de les rapporter toutes à Dieu les rend bonnes, quelque faibles et quelque imparfaites qu’elles puissent être, pourvu qu’elles ne soient point mauvaises en elles-mêmes. On a si bien examiné dans ces derniers temps la nature de toutes les vertus, de tous les vices, et de toutes les passions, que leurs définitions ne sont plus contestées de personne.

Le Chevalier

Estimez-vous cependant, M. l'Abbé, que tout ce que les Anciens ont écrit sur la Morale ne soit d’aucune utilité ?

149 L’Abbé

Dieu m’en garde ; ils ont dit de très belles, et de très bonnes choses, très propres même à nous confondre, en faisant réflexion qu’ils n’étaient aidés que des seules lumières naturelles . Il n’y a d’ailleurs qu’à rapporter à Dieu les mêmes actions, dont ils se constituaient l’unique fin, et les faire avec humilité, au lieu qu’ils les faisaient avec orgueil.

Le Chevalier

À propos d’humilité, on dit que les Anciens n'ont point connu cette vertu.

L’Abbé

Cela est vrai, et même elle n’avait pas de nom parmi eux.

Le Chevalier

Est-ce que humilitas n’est pas un mot Latin  ?

150 L’Abbé

Oui, pour signifier bassesse ou petitesse, mais non pas pour exprimer la vertu dont nous parlons, laquelle ils auraient traitée de bassesse, si on leur avait dit les actions qu’elle fait faire. Comme ils n’ont point connu l’Humilité qui est le fondement de toutes les vertus, ils n’ont point connu aussi la Charité qui en est le comble, et sans laquelle elles ne sont toutes que de fausses vertus, pour ne pas dire de véritables vices.

Le Président

Cependant on ne parle partout que de la vertu des Païens .

L’Abbé

C'est qu'on donne le nom de vertu à ce qui n’en a que l’apparence ; mais cette question nous mènerait trop loin, et je remarquerai seulement une chose qui 151 vous semblera bien étrange aussi bien qu’à moi, quand vous y aurez fait réflexion : c’est que la plupart des Anciens Philosophes disaient qu’il fallait demander aux Dieux les richesses, les honneurs, la santé, et tous les autres biens extérieurs, mais que pour la vertu et la sagesse, chacun devait se la demander à soi-même, parce qu’on pouvait les acquérir par l’étude de la Philosophie, et qu’ainsi il ne fallait point en importuner les Dieux .

Le Chevalier

Comme la Sagesse et la Vertu sont des biens préférables à tous les autres, les Philosophes qui croyaient pouvoir l’acquérir par leurs propres forces, se mettaient au-dessus des Dieux, qu’ils croyaient ne pouvoir disposer que des honneurs, des plaisirs et des richesses.

152 L’Abbé

Je ne puis le pardonner à Horace, qui dit quelque part dans ses Satires .
Det vitam, det opes, æquum mi animum ipse parabo.
« Que Jupiter me conserve la vie et me donne des richesses ; pour ce qui est d’un esprit sage, je saurai bien me le donner moi-même. »

Le Chevalier

Je commence à être persuadé que Socrate avait tort, quand il croyait voir plus clair dans la Science des mœurs, que dans celle des choses naturelles, quoique les anciens Philosophes me paraissent avoir été fort ignorants en Physique .

Le Président

Si vous entendez parler de certains anciens Philosophes, dont Plu153 tarque rapporte les opinions, j’avoue qu’ils ont été fort mauvais Physiciens , et je vous les abandonne entièrement ; mais si vous entendez parler de Démocrite, de Platon, d’Aristote et d’Épicure, ou de quelques autres Philosophes à peu près de la même force , je soutiens que les Modernes ne sont point plus habiles en Physique que l’ont été les Anciens.

L’Abbé

Nous allons voir ce qui en est.

Le Président

Il est constant que la Physique de Descartes, qui est apparemment celle que vous voulez opposer à celle des Anciens, n’est autre chose que la Physique de Démocrite un peu plus étendue . Ce sont à peu près les mêmes principes, les mêmes conclusions, et la Philosophie de tous les deux se peut appeler également la Philosophie 154 des Corpuscules, que l’un suppose indivisibles, et l’autre divisibles à l’infini . Il est encore certain qu’Aristote n'a quitté les principes de Démocrite qu’il connaissait parfaitement, que parce que tout plausibles qu’ils sont, ils ne mènent guère loin, et que si l’on peut s'en servir heureusement pour rendre raison de quelques effets de la Nature, on demeure court sur tous les autres . On dit même que c’est ce qui a porté Aristote à composer la Physique qu’il nous a laissée, laquelle rend raison de toutes choses avec une égale et incroyable facilité . Il résulte, ce me semble, de ce que je dis, que la Physique de Descartes est bien inférieure à celle d’Aristote puisque Aristote n’a pas voulu suivre celle de Démocrite l’original et le modèle de celle de Descartes.

155 L’Abbé

De l’humeur qu’était Aristote, c’était assez qu’un autre Philosophe se fût rendu célèbre par une opinion pour ne la pas suivre, et bien des gens assurent qu’il n’a pris une manière de Philosopher opposée à celle de Platon son maître, que par un pur esprit de contradiction. Quant à ce que vous objectez que la Physique de Démocrite et par conséquent celle de Descartes ne mène guère loin ; c’est-à-dire, qu’elle n’apprend pas beaucoup de choses, j'en demeure d’accord ; mais celle d’Aristote n’apprend rien du tout. Car de dire par exemple que la chaleur est une qualité qui rend chaud le sujet où elle est  ; que l’humidité est une qualité qui le rend humide, il est constant que cela n’apprend rien qu’on ne sache déjà. Mais puisque vous prenez Aristote pour votre Champion, et que vous 156 voulez que je prenne Descartes pour le mien, je consens que le combat ne se donne qu’entre ces deux Philosophes . Voyons d’abord quels sont leurs principes de part et d’autre. Aristote admet trois principes de la génération, la Matière, la Forme, et la Privation .

Le Chevalier

Voilà comme je l’ai ouï dire au Collège, et depuis encore à plusieurs habiles Philosophes ; mais je vous avoue que je n'ai jamais pu comprendre comment la Privation qui n’est rien peut être le principe de quelque chose ?

Le Président

Aristote ne prétend pas que la Privation opère rien dans la génération des choses de la Nature, il veut dire seulement qu’elle est une condition nécessaire à la génération, étant comme le terme 157 d’où part la chose qui est engendrée, c’est-à-dire, qu’il faut qu’une chose ne soit pas ce qu’elle va devenir par une nouvelle génération ; qu’il faut par exemple qu’un arbre ne soit pas arbre, quand il commence à devenir arbre.

Le Chevalier

Voilà de ces choses qui devaient demeurer éternellement dans le Grec où elles ont été conçues, et dans le Latin, où on les a fait passer, car elles sont trop ridicules en Français . Voilà une belle remarque qu’il faut qu’un arbre ne soit pas arbre, quand il commence à devenir arbre.

L’Abbé

Si M. le Chevalier ne peut souffrir que la Privation soit un principe, il y a bien des gens qui n’ont pas moins de peine à laisser passer pour principe la Forme substantielle, dont ils préten158 dent n’avoir jamais pu se former une idée bien distincte.

Le Président

La Forme substantielle est ce qui constitue chaque chose en son être particulier ; car comme la Matière est commune à tous les corps, il faut bien que quelque chose rende ces corps différents les uns des autres, et les fasse être ce qu’ils sont chacun en leur particulier, et c’est ce qu’on appelle la Forme substantielle .

L’Abbé

Voilà comme on parle, et ce qu'on se donne dans les Écoles comme de bonne monnaie et ayant cours ; mais on a de la peine à se payer de cela dans le monde ; car en un mot connaissons-nous bien comment le feu par exemple se produit dans le bois ? quand on nous dit que lorsque la chaleur et la sécheresse y ont été 159 introduites jusqu’à un certain degré ; alors elles tirent du sein de la matière la Forme substantielle du feu qui y était en puissance. Je ne sais pas, M. le Président, si cela vous paraît clair ; mais pour moi je vous avoue que je ne sais ce que je vois, quand j’entends Philosopher de la sorte : cependant comme la dispute sur cet article pourrait nous occuper trop longtemps, je veux bien vous passer la Forme substantielle pour un principe, pourvu que vous m’avouiez aussi que la Physique qui en use ainsi est plutôt une espèce de Métaphysique qu’une véritable Physique ; car elle n’entre point dans la Mécanique de la construction et du mouvement des corps, mais se contente d’en parler sur des idées abstraites qu’elle s’en forme.

Le Président

C’est de quoi on ne peut trop 160 louer Aristote qui ayant connu qu’on ne pouvait entrer mécaniquement dans les opérations ineffables de la Nature, a pris le parti de les considérer d’une manière abstraite et élevée en quelque sorte au-dessus des sens , mais telle cependant que par elle il rend raison de toutes choses d’une manière claire, certaine et invincible, ce procédé est assurément très sage. Quand l’ Écriture dit que Dieu a livré le monde à la dispute des hommes, en sorte qu’ils ne comprendraient point l’ouvrage que le Seigneur a fait dès le commencement. Mundum tradidit disputatoni corum, ut non inveniat homo opus quod operatus est Deus ab initio [ e ] . Elle a déclaré par là que ceux qui voudront Philosopher comme Descartes, et connaître la manière dont Dieu a opéré toutes choses, ne parviendront jamais à en avoir la véritable connaissance .

161 L’Abbé

Voulez-vous bien me permettre de vous dire ce que je pense là-dessus ?

Le Président

Très volontiers.

L’Abbé

Je trouve que les ouvrages de la Nature, ou pour mieux dire les ouvrages de Dieu peuvent se considérer comme ayant deux extrémités, l’une par où elles semblent toucher encore à Dieu, et l’autre par où elles nous touchent . La première est leur essence ; la seconde, leurs qualités, autant que ces qualités, c’est-à-dire leur figure, leur quantité, leur dimension, leur poids, leur mouvement sont choses parfaitement connues, et dont les Mathématiques nous donnent des démonstrations très évidentes, autant 162 leur essence nous est peu connue, et échappe aux yeux de la Physique la plus éclairée . Dans cette supposition, je ne saurais trop louer un Philosophe qui examine les qualités et les propriétés des choses naturelles, qui observe autant qu’il le peut la manière mécanique dont elles produisent leurs effets, et qui montant de degrés en degrés, avance dans leur connaissance autant qu’il le peut par la force de son génie ; mais qui venant enfin à se perdre dans cette recherche à cause des grandes ténèbres, ou plutôt des grandes lumières dont leur origine est environnée, adore la Puissance, la Sagesse, et la Bonté de celui qui les a faites : et je ne puis en même temps trop blâmer l’orgueil téméraire d’un Philosophe, qui veut commencer par connaître les choses les plus simples dans leur essence .

163 Le Chevalier

J'ai toujours été indigné ou plutôt j’ai toujours ri de voir Descartes, qui entreprend de créer le Monde, et qui même ne s’en fait pas une affaire, car il ne demande qu’une seule chose pour en venir à bout : une Matière coupée en petits carrés qu’on fasse mouvoir en rond  ; ne songeant pas qu’il n’admet point de vide dans la Nature, sans lequel il est impossible que des Carrés qui se touchent par toutes leurs faces se meuvent en rond . Il prétend que les angles de ces Carrés venant à se froisser, il s’en fait une poussière qui à force d’être broyée, forme une matière subtile, matière d’une si grande vertu, qu’en la mêlant avec l’autre matière, il en forme le Ciel, les Astres, le Feu, l’Air, l’Eau, la Terre, et tout ce qu’ils contiennent .

164 L’Abbé

Jamais Descartes n’a cru que le Monde se soit fait de la sorte.

Le Chevalier

Je le veux croire, mais je suis sûr que plusieurs de ses Disciples sont persuadés qu’il a rencontré juste sur cet article.

L’Abbé

Tant de gens et de toutes sortes de caractères d’esprit font profession de sa doctrine , qu’il s’en peut trouver parmi eux qui aient pris au pied de la Lettre un Système qu’il ne donne point comme vrai, mais comme le meilleur moyen qu’il ait pu imaginer, pour rendre raison de toutes choses. Que si dans ce Système il explique mieux la manière d’opérer de la Nature que par un autre, voilà tout ce qu'on peut demander d’un 165 Philosophe, qui serait un fou, s’il prétendait avoir trouvé de quelle manière Dieu a créé le monde . Je n'ai donc garde d’accuser M. Descartes d’avoir eu une telle pensée, de quoi je le blâme un peu, c’est d’avoir voulu nous expliquer dans le détail l’essence et la constitution des corps simples, parce que je ne crois pas que l’esprit humain soit capable d’une semblable connaissance.

Le Chevalier

D’où vient que vous bornez ainsi l’esprit de l’homme ?

L’Abbé

Je suis persuadé qu’il n’y a que deux choses que l’homme puisse faire, qui sont d’assembler et de séparer. Bâtir une maison, c’est mettre des pierres les unes sur les autres : l’abattre, c’est séparer les pierres qu’on avait assemblées, faire un tableau, c’est mettre des 166 couleurs ensemble sur une toile, faire une figure de marbre, c’est séparer quelques morceaux de marbre du bloc dont on l’a fait. Il en est de même des opérations de l’Esprit, qui à la réserve de celle qui forme les idées simples, se réduisent toutes à assembler ou à séparer ; on assemble des idées pour en faire des propositions, on assemble des propositions pour en faire des raisonnements, et on assemble des raisonnements, pour en composer des discours avec ordre et méthode . Définir ou connaître bien quelque être que ce soit ce n’est autre chose que de le diviser en son genre et en sa différence, si l’on agit en Métaphysicien, ou en ses parties Physiques, si l’on agit en Physicien . Par exemple, définir l’homme Métaphysiquement, c’est dire qu’il est animal raisonnable, et le définir Physiquement, c’est dire qu’il est composé d’un corps or167 ganisé et d’une âme qui a de la raison. Si l’on veut connaître ensuite ce que c’est qu’un animal, il faut le résoudre de même en son genre qui est d’être vivant, et en sa différence qui est d’être sensible ou sensitif. L’on procède de la sorte jusqu’au souverain genre qui est l’Être, lequel ne pouvant plus se diviser en genre et en différence, ne peut plus aussi être défini, ni bien connu, par conséquent. On peut dire que comme il ne nous est pas possible de produire un être simple ; il ne nous est pas possible aussi de le bien connaître, et que la puissance de le bien connaître n'est pas moins réservée à Dieu seul que celle de le produire. Cela n’empêche pas que Dieu ne se plaise à voir les efforts que nous faisons pour les comprendre, de même qu’un bon père qui ayant inventé une machine, dont l’artifice est beaucoup au-dessus de la portée de ses enfants, se plaît 168 néanmoins à les entendre raisonner à leur manière quoique sûr qu’ils ne pourront jamais en deviner les ressorts véritables.

Le Président

Vous venez de dire que l’opération par laquelle on se forme des idées simples n’assemble ni ne sépare rien. Or est-il que l’on connaît les choses par les idées . Il n’est donc pas vrai que pour connaître quelque chose il faille assembler ou diviser.

L’Abbé

Pour bien connaître une chose ce n’est pas assez que d’en avoir une idée, il faut pouvoir définir cette chose. Or on ne peut la définir qu’en la séparant en son genre et en sa différence, il est donc vrai qu’on ne peut bien connaître sans diviser.

169 Le Président

Pourquoi voulez-vous qu’on ne puisse connaître l’essence des êtres extrêmement simples ? Est-ce qu’on ne définit pas tous les jours les quatre Éléments qui sont les corps les plus simples de la Nature  ?

L’Abbé

Non, on les décrit, et on en remarque quelques propriétés, mais on ne les définit pas. On dit par exemple que l’Eau est une substance froide et humide ; froide et humide ne sont que des propriétés de l’eau, et non point sa différence essentielle qui nous est inconnue.

Le Chevalier

Je n’aime point ces petites anguilles dont M. Descartes veut que l’eau soit composée .

170 L’Abbé

Je ne les aime pas aussi ; car si Descartes donne aux petits corpuscules de l’Eau, la forme d’anguilles pour la rendre fluide et très facilement mobile, il me semble qu’il trouverait mieux son compte à faire ces petits corpuscules extrêmement ronds, puisque la figure ronde est de toutes la plus propre au mouvement, ainsi qu'on le voit dans les sables des déserts de l’Afrique, qui étant ronds ou du moins approchants de la figure ronde, et fort déliés, sont remués par le vent de même que l’eau de la Mer, et forment des vagues toutes semblables. Les horloges que les Anciens faisaient avec de l’eau et qu’ils nommaient Clepsydres se font aujourd’hui avec du sable à qui l’extrême petitesse de ses grains donne une fluidité presque égale à celle de l’eau.

171 Le Chevalier

Peut-être donne-t-on la figure d’Anguille aux corpuscules de l’eau pour lui donner cette continuité uniforme qui la rend si lisse, et si unie, qu’elle ne pourrait avoir si ses corpuscules étaient de figure ronde ?

L’Abbé

Comme on ne voit point la figure d’Anguille aux corpuscules de l’eau à cause de leur extrême petitesse ; on ne verrait point aussi leur figure ronde par la même raison. J’ajouterai que si ces Anguilles étaient coupées en trois ou quatre morceaux l’eau en serait encore plus fluide ; puisque rien ne saurait contribuer davantage à sa fluidité que la petitesse des corpuscules dont elle est composée, et comme ces Anguilles sont nécessairement trois ou quatre fois plus longues qu’elles ne sont lar172 ges, (autrement elles n’auraient pas la figure d’Anguilles) elles pourraient aisément être coupées en trois ou quatre.

Le Chevalier

Il me semble qu’en parlant comme vous faites des opinions de Descartes, vous n’allez guère à vos fins, et que vous plaidez mal la cause des Modernes.

L’Abbé

Tout ce que je viens de dire n’empêche point que Descartes ne soit un très excellent homme, et que sa manière de Philosopher en Physique ne soit infiniment préférable à celle d’Aristote ; car il est constant qu'on n’est point véritablement Physicien si l’on n’explique mécaniquement la manière dont la Nature opère, que si Descartes n’a pas connu ou expliqué heureusement toutes ses manières d’opérer, il nous a mis, ainsi 173 qu'ont fait Galilée, le Chancelier Bacon, et quelques autres , sur les voies de les connaître davantage avec le temps, de sorte qu’on lui sera en quelque façon redevable, ainsi qu’à ceux que je viens de nommer, de toutes les découvertes qui se feront à l’avenir. Était-on bien instruit comment se fait la digestion lorsqu’on savait seulement qu’elle se faisait par le moyen de la chaleur naturelle qui cuisait et digérait les aliments , l’idée qu’on se faisait là-dessus de la digestion était-elle comparable à celle qu’on s’en fait aujourd’hui par la connaissance des dissolvants qui par la force de leur figure et de leur mouvement coupent et séparent les aliments d’une manière toute mécanique  ? Il ne faut que lire ce que Borelli a écrit là-dessus , et un traité de Physique intitulé Mécanique des Animaux , pour voir combien la manière d’expliquer mécanique174 ment non seulement la digestion, mais la nutrition et l’accroissement du corps de l’animal est plus satisfaisante que celle de la Philosophie ancienne qui se contente de dire que cela se fait par des qualités digestives et nutritives .

Le Chevalier

N’avez-vous point regret M. le Président à l’horreur du Vide qui faisait faire autrefois à la Nature tant de choses admirables  ? Quand on renversait une fiole pleine d’eau et qu’il n’en tombait pas une goutte, quel plaisir n’avait-on pas d'assurer que la Nature ne se faisait cette violence que par la seule horreur qu’elle avait du Vide, et de voir régner ainsi les passions jusque dans les choses inanimées  ? Je crois que vous vous moquez bien de la colonne d’air qu’on a mise en la place de cette horreur du Vide .

175 L’Abbé

Il est cependant bien vrai que tous ces effets admirables qu'on attribuait à la crainte du Vide ne sont causés que par la pesanteur de l’air : nous en avons tous vu des expériences qui ne nous permettent pas d’en douter .

Le Président

Vous avez parlé des Principes de Physique qu’on attribue à Aristote ; mais vous n’avez point parlé de ceux de Descartes.

L’Abbé

Descartes pose pour fondement de sa Physique qu’il n'y a que de deux sortes d’Êtres, savoir des substances qui pensent, et des substances qui ont de l’étendue (car il n’admet les accidents, que comme de simples modifications de la substance étendue ). Sous l’idée de substance qui pense, il comprend 176 tout ce qui est esprit, Dieu, les Anges et les Âmes des hommes, et sous l’idée de substance étendue, tout ce qui est corps, le Ciel, la Terre, et tout ce qu’ils renferment . Il dit que de cette substance étendue il s’est formé trois éléments, dont le premier est une matière extrêmement subtile, très fluide, et agitée d’un mouvement très prompt, laquelle n’a point de figure particulière, mais qui prend aisément la figure des autres corps avec lesquels elle se mêle ; et il ajoute que c’est de cette matière subtile que le Soleil, les Étoiles, le Feu, et tous les Corps lumineux sont composés . Le second élément, selon lui, est un amas de petits corpuscules ronds, qui forment le Ciel, tous les Corps transparents, et ce qu’on appelle la substance éthérée . Et le troisième élément n’est autre chose que la matière la plus grossière dont les corpuscules étant de différentes 177 figures et ayant de tous côtés comme des rameaux par où ils se joignent ensemble, forment les Planètes, la Terre, l’Eau, l’Air et tous les mixtes, et particulièrement ceux qui sont opaques . Voici comment il dit que ces éléments se sont faits de cette même substance étendue homogène et uniforme . Il suppose que cette substance a été divisée d’abord en plusieurs parties, sans qu’il y eût aucun vide entre elles, qu’ensuite ces parties ont été agitées par un mouvement fort violent, la plupart autour d’un centre commun à chaque tourbillon (car il partage le monde en plusieurs tourbillons) et toutes sur leur centre particulier . Il ajoute que ce mouvement a rendu les parties rondes de carrées, ou de cubiques qu’elles étaient, parce qu’en se frottant elles ont perdu toutes leurs carnes et tous leurs angles . Il dit que c’est de ces parties ainsi arrondies, 178 que s’est fait le second élément, et que de leurs rognures, ou plutôt de la poussière qui s’en est détachée, s'est fait le premier élément qui remplit les espaces qui se trouvent entre les petits globes du second élément, qui étant ronds ne peuvent pas se joindre de tous côtés . Il dit enfin que le troisième élément s’est fait des parties cannelées du second élément, qui se trouvant engagées dans les intervalles des petits Globes y ont perdu la plus grande partie de leur mouvement .

Le Président

Tout cela n’est autre chose que l’opinion de Démocrite un peu déguisée .

L’Abbé

Voilà ce que vous m’avez dit, quand nous avons commencé à parler de Physique, et je suis bien aise que vous ayez renouvelé cet179 te objection, afin de ne la pas laisser sans réponse. Il est vrai que les Principes de Descartes et ceux de Démocrite, et même ceux d’Épicure , si vous voulez, ont cela de commun, qu’ils sont les uns et les autres purement mécaniques, et que selon ces Grands Hommes, toute la différence qui se trouve entre les Êtres corporels vient de la différence de la figure, et du mouvement des corpuscules dont ils sont composés, en sorte que leur manière de philosopher s'appelle également la Philosophie des corpuscules ; mais ils diffèrent en bien des choses. Premièrement les corpuscules de Démocrite sont indivisibles, et c’est pour cela qu’il les appelle Atomes  ; et ceux de Descartes sont divisibles, et divisibles en quelque sorte à l’infini . En second lieu les corpuscules de Démocrite sont tellement solides, que rien ne peut 180 les rompre ; ceux de Descartes se broient facilement, et se réduisent en une poussière, non seulement imperceptible, mais incompréhensible . En troisième lieu, Démocrite admet du vide mêlé parmi ses corpuscules, Descartes n’en admet point du tout . Enfin Démocrite prétend que le hasard seul a formé toutes choses par la rencontre fortuite des corpuscules de la matière ; et Descartes reconnaît que c’est Dieu qui après avoir créé la matière également indifférente au mouvement et au repos, l’a fait se diviser de telle sorte par l’impulsion du mouvement qu’il lui a donnée, que du différent assemblage des parties de cette matière, le Monde et tous les Êtres qu’il renferme se sont formés . Vous voyez par là qu’il s’en faut beaucoup que les Principes de Descartes soient les mêmes que ceux de Démocrite, et vous voyez en même 181 temps que la Physique de Descartes qui attribue la différence des Êtres à la diversité des figures et des mouvements des corpuscules dont ils sont composés est bien plus intelligible et plus palpable, si cela se peut dire, que la Physique d’Aristote, qui attribue la différence de toutes les substances à la diversité de leurs formes substantielles  ; car tout le monde connaît distinctement ce que c’est que la figure et le mouvement d’un corps, et il n’y a personne qui sache au vrai ce que c’est qu'une forme substantielle.

Le Chevalier

Je crois qu’il faut demeurer d’accord de tout ce que vous venez de nous dire, je gagerais cependant que vous n’êtes pas content de toutes les opinions que Descartes a tenues.

182 L’Abbé

Non assurément, et je suis persuadé que Descartes n’en était pas content lui-même ; il avait trop de sagesse pour croire voir bien clair dans tous les ouvrages de la Nature .

Le Chevalier

Puisque cela est ainsi : dites nous s'il vous plaît ce que vous pensez de ses Automates, je veux dire de l’opinion où il était que les Bêtes n’avaient point de connaissance et n’étaient autre chose que des machines .

L’Abbé

Je dis premièrement que Descartes n’est point le premier Auteur de cette opinion, et qu’elle nous vient d’Espagne , j'ajouterai que je la trouve très agréable, et très ingénieuse ; mais trop paradoxe , et de trop dure digestion .

183 Le Chevalier

Je la trouve capable de révolter tout le genre humain surtout ceux qui aiment les chiens, car ils ne peuvent souffrir qu’on regarde les marques d’amitié qu’ils reçoivent de ces pauvres animaux, comme le mouvement mécanique d’une machine et d’un corps sans connaissance.

Le Président

Ils souffrent encore bien davantage quand on soutient que ces animaux ne sentent point les coups de bâton, que l’on leur donne, quoiqu’ils crient de toute leur force.

Le Chevalier

Savez-vous le dialogue qu’eurent sur ce sujet il n’y a pas longtemps une Dame de qualité, et un Disciple de Descartes  ?

184 Le Président

Non.

Le Chevalier

Ce Dialogue est curieux. Des Charpentiers sciaient à la Campagne une poutre assez près de l’appartement d’une Dame de qualité ; un gros chien vint à faire des cris épouvantables, parce qu’on lui avait donné quelques coups de bâton à la Cuisine. La Dame qui aimait fort ce chien, et tous les chiens en général, touchée de compassion pour cette bête, et animée de colère contre ses valets qui l’avaient battu, criait contre eux de toute sa force, et voulait les chasser, lorsqu’un célèbre Cartésien entra dans sa chambre, et la voyant ainsi émue : D’où vient, Madame, lui dit-il, que vous êtes si touchée des cris de ce chien à qui on a donné quelques coups de bâton, et que 185 vous ne témoignez aucune pitié pour cette pauvre poutre qu'on scie en deux par le milieu du corps, et qui ne cesse de se plaindre à sa manière ? la Dame qui n’avait jamais ouï dire que les animaux n'étaient que de pures machines, lui demanda ce qu’il voulait dire. C’est, Madame lui répondit-il, que ce chien qu’on a battu, n’a pas plus souffert de mal qu’en souffre cette pièce de bois qu’on scie en deux. Quel conte, lui dit-elle ! Rien n’est plus vrai, Madame, reprit-il. Allez vous promener, répliqua la Dame fort en colère, et passant dans son cabinet, ne voulut pas l’écouter davantage.

L’Abbé

Je ne m’étonne pas trop du procédé brusque de cette Dame ; car il faut être de bonne humeur, pour goûter l’opinion des Automates.

186 Le Président

Quelle raison Descartes a-t-il pu avoir pour embrasser une opinion aussi paradoxe que celle-là ? car je vous avoue que je n'ai pu me résoudre à lire les ouvrages d'un nouveau venu, qui veut corriger et ses Maîtres et les nôtres.

L’Abbé

Ce n’est pas un grand reproche à un homme d’avoir su corriger ses maîtres ; mais laissons cela, et puisque vous voulez savoir les raisons de la doctrine des Automates, je vais vous les dire succinctement. Ces raisons se réduisent à deux chefs : l’un que les Animaux ne faisant rien qu’ils ne puissent faire en qualité de pures machines, on ne doit point leur accorder une âme dont ils n’ont que faire ; Dieu et la Nature ne faisant rien en vain ; et l’autre qu’il en résulte187 rait de grandes absurdités et des inconvénients effroyables.

Le Président

Je nie formellement que les Animaux puissent faire ce qu’ils font sans avoir du sentiment et de la connaissance ; j’ai chez moi un petit chien…

L’Abbé

Ne nous mettons point à dire les preuves que nous avons chacun par devers nous de la connaissance des Animaux, cela ne finirait jamais. D’ailleurs nous ne saurions rien dire qui soit plus étonnant que ce que nous avons lu tous. Par exemple de cet Éléphant qui allait éprouver à la rivière le vaisseau de cuivre que l’Ouvrier avait fait semblant de raccommoder, cet Animal craignant que l’Ouvrier ne se moquât de lui ; et de ce chien qui jetait des pierres dans une cruche d’huile, afin 188 de la faire monter assez haut pour y pouvoir atteindre .

Le Chevalier

Avec votre permission, je dirai ce que je vis il n'y a que trois jours. Une Pie était dans une cour où l’on avait laissé quelque monnaie sur une table, elle prit un double avec son bec, et l’alla porter sur le toit d’une Écurie à l’autre bout de la cour ; je lui vis lever une tuile avec sa patte, et fourrer avec son bec le double sous la tuile le plus avant qu’elle put. Après quoi elle se recula pour voir si son double était bien caché, et remarquant qu’on le voyait encore, elle alla prendre de la mousse sur de vieilles tuiles, qu’elle fourra tout autour avec son bec. Ensuite elle fit encore la ronde, et ayant vu que le double ne paraissait plus, elle se remit dans sa cage comme si de rien n’eût été.

189 Le Président

Puisqu’il a fallu écouter l’histoire de la Pie de M. le Chevalier, vous écouterez ce que dit un célèbre Cartésien sur ce sujet, en voyant un petit chat qui se jouait avec une boule de papier qu’on lui avait jetée ; ce Chat faisait des sauts si plaisants et des postures si ridicules et en même temps si convenables au sujet, que le Cartésien ne put s’empêcher de dire : voilà un petit Animal qui plaide bien sa cause .

L’Abbé

Ce mot est d’un honnête Cartésien ; cependant ils soutiennent tous que les animaux ne font rien qu’une machine ne puisse faire à cause des grands inconvénients qu’il y aurait à leur donner de la connaissance.

190 Le Président

Quels sont donc ces inconvénients ?

L’Abbé

Si les bêtes, disent-ils, avaient de la connaissance, il s'ensuivrait qu’elles auraient une âme.

Le Président

Aussi en ont-elles une.

L’Abbé

Si elles avaient une âme, ajoutent-ils, cette âme serait spirituelle, et par conséquent immortelle.

Le Président

Ils vont trop vite : où ont-ils vu qu’il faille que toute âme soit nécessairement spirituelle ? Tous les Philosophes du monde, hors les Cartésiens, soutiennent que l’âme des bêtes est corporelle, et 191 tous ces Philosophes vous diront, et le diront sincèrement qu’ils ont une idée très claire et très distincte de ce qu’ils avancent. Or selon le principe de M. Descartes, on peut croire qu’une chose est existante ou possible quand on en a une idée bien claire et bien distincte.

L’Abbé

Les Cartésiens soutiendront que ces Philosophes n’ont point une idée bien claire et bien distincte de ce qu’ils disent.

Le Président

Ils le soutiendront tant qu’il leur plaira, mais un homme est meilleur juge de son idée que ne l’est un étranger, particulièrement pour savoir si elle est claire et distincte, ou si elle ne l’est pas. Cependant cette manière de connaître la vérité est si peu sûre et si mal inventée (n'en déplaise à M. Descartes) que je ne veux pas 192 m'en servir contre lui ni contre ses disciples.

Le Chevalier

Si ce principe était sûr, on ne se tromperait jamais, puisque se tromper n’est autre chose que d’avoir une idée distincte d’une chose qui n’est pas vraie.

Le Président

Cela est certain : car tant que l’idée n’est pas distincte on est dans le doute ; et on ne se trompe véritablement que quand l’idée d’une chose qui est fausse ne laisse pas de paraître claire et distincte.

L’Abbé

Il est étonnant que M. Descartes se soit servi de ce principe pour prouver l’existence de Dieu . Si j'étais assez malheureux d’en douter, et pour vouloir en faire douter les autres, je m’y prendrais comme il a fait ; car rien n’est plus 193 propre à faire douter d’une chose que de la prouver par de mauvaises raisons.

Le Chevalier

J’étais dernièrement en un lieu où un homme d’esprit blâmait fort cette preuve de la Divinité. Pourquoi M. Descartes disait-il, après avoir si bien commencé ses Méditations métaphysiques par ce principe admirable : je pense, donc je suis, ne continuait-il ainsi : je suis, donc il y a un Dieu, donc il y a un être infiniment parfait, infiniment juste, infiniment sage, et infiniment puissant, auteur et créateur de toutes choses, donc il y a un être qui mérite d’être adoré et aimé souverainement ? Il tira encore plusieurs conséquences toutes d’une évidence aussi claire que celles que je viens de vous dire. Je vous avoue que cela me fit plaisir à entendre, et que je ne puis concevoir comment Descar194 tes, après avoir dit : Je pense, donc je suis, proposition la plus belle, la plus évidente et la plus convaincante qu’il y aura jamais, s’est avisé de continuer en disant : je pense qu’il y a un Dieu, et parce que cette pensée ou idée me paraît très claire et très distincte, donc il y a un Dieu .

Le Président

Bien des gens cependant trouvent ce raisonnement-là admirable et le plus convaincant que l’on ait jamais fait.

L’Abbé

Cela montre qu’en fait de raisonnements, comme en toute autre chose les goût sont différents, et qu’il n’y en a presque point qui ne soit bon pour persuader quelqu’un.

Le Chevalier

Je voudrais qu’il y eût ici quel195 que vigoureux Cartésien, pour voir avec quelle impétuosité il vous repousserait sur cet article, ou plutôt avec quelle modération il témoignerait la pitié qu’il a de votre peu de lumière.

L’Abbé

Je n’y trouverais rien à redire, car peut-être ai-je tort, et il pourrait me dire de si bonnes raisons, que je me rangerais à son avis.

Le Chevalier

Je n’aurais pas assurément la même docilité, et s’il avait pitié de moi, j’aurais pitié de lui.

L’Abbé

La vérité est, selon moi, que le raisonnement de Descartes pour prouver l’existence de Dieu, n’est pas son bel endroit, non plus que celui où il dit qu’il faut pour bien Philosopher commencer par dou196 ter de toutes choses, et par regarder comme fausses toutes celles dont l’on peut douter.

Le Chevalier

Cela est gaillard et n’est pas d’un homme qui tâtonne.

Le Président

Voilà assurément un conseil bien hardi, et bien dangereux. Quelle démarche pour un Philosophe ! Voilà ce qu’on appelle prendre de nouvelles routes, et se mettre au-dessus de tout.

Le Chevalier

Un de mes amis appelait cet endroit le saut périlleux de Descartes .

L’Abbé

Cet ami n’appelait pas mal les choses par leur nom. J'ai chez moi un Écrit [ f ] sur cet article que je vous ferai voir quand nous se197 rons à Paris. Il est d’un de mes amis qui n’entend point raillerie, et qui pousse Descartes là-dessus d’une manière assez vigoureuse.

Le Chevalier

Revenons s’il vous plaît à nos animaux, et dites-nous M. l’Abbé, si vous êtes de l’avis de M. Descartes.

L’Abbé

Il s’en faut beaucoup, puisque non seulement je leur accorde de la connaissance, mais de la raison même.

Le Président

C’est leur faire un peu trop d’honneur.

Le Chevalier

Assurément. Si cela était, il n’y aurait plus de différence essentielle entre l’homme et la bête, et leur âme serait spirituelle comme 198 la nôtre, et par conséquent immortelle, ce qu’on ne peut pas dire.

L’Abbé

J'ai donc à vous prouver deux choses. La première, que si les Bêtes ont de la connaissance, comme M. le Président, et presque tout le monde en convient, il faut nécessairement qu'elles aient aussi de la raison, et la seconde, que cette raison que je leur donne, qui n’a nulle proportion avec la nôtre, et qui est d’une espèce toute différente, n’oblige point à reconnaître que leur âme soit spirituelle comme celle des hommes, ni immortelle par conséquent.

Le Chevalier

Il faut vous écouter là-dessus.

199 L’Abbé

Je commencerai par vous dire qu’il ne faut point que le mot de raison vous effarouche, puisqu’on donne le nom de jugement à la faculté qui forme des propositions, et que cette faculté s’accorde aux bêtes par le plus grand nombre de Philosophes. Il ne doit pas sembler plus étrange d’entendre dire qu’une bête a de la raison, que d’entendre dire qu’elle a du jugement.

Le Chevalier

Cela me semble assez égal.

L’Abbé

Voici donc ce que je dis, l’opinion commune est que des trois opérations nécessaires pour raisonner, les animaux en ont deux : celle de se faire des idées ou des images, qu’on nomme simple appréhension et celle de former des 200 propositions, qu’on nomme jugement, mais on nie qu’ils aient la faculté de tirer des conséquences, faculté que l’on appelle par excellence discours, ratiocination ou raisonnement .

Le Président

Voilà l’opinion commune, et je suis persuadé qu’on ne doit, et qu’on ne peut en avoir d’autre.

L’Abbé

D’où vient que vous accordez aux Bêtes ce qui est le plus difficile, et que vous leur refusez ce qui est le plus aisé ? car il est bien plus aisé de tirer une conséquence que de former un jugement.

Le Président

Je le nie, et vous voyez même qu’il faut avoir fait deux propositions qui ne sont autre chose que deux jugements, avant que de pouvoir tirer une conclusion.

201 L’Abbé

Cela est vrai, mais il ne s’ensuit pas que ces deux opérations pour être faites les premières soient plus aisées à faire que la troisième. Nous voyons par expérience que les conclusions sortent d’elles-mêmes, et presque sans que nous nous en mêlions, des deux propositions qui les produisent nécessairement. L’expérience nous montre encore que sans cesse on se fait de fausses idées de toutes choses ; que sans cesse on forme de faux jugements, mais qu’il n’arrive presque jamais qu’on tire de mauvaises conséquences. Cela est si vrai que les fous les plus achevés ne manquent point de ce côté-là. Supposons, par exemple, qu’un Fou se jette par la fenêtre, ce n’est point pour avoir mal tiré sa conséquence qu’il fait cette folie, mais pour avoir fait de faux jugements. Car voici ce qui doit 202 s’être passé dans son esprit : il a cru que le feu était à la maison, et qu’il allait être brûlé. Voilà un faux jugement ; il a cru que la fenêtre qu’il voyait était une porte qui allait dans une cour ou dans un jardin, autre faux jugement. De là il a conclu qu’il devait se sauver par l’ouverture qu’il voyait. Il est certain que la conséquence qu’il a tirée est très bonne en elle-même, et que toute l’erreur de ce Fou est dans ses idées, et dans les jugements qu’il a formés.

Le Chevalier

Je comprends cela, et je vois que ce Fou des Petites Maisons, qui voulait dernièrement faire M. l’Abbé Général de ses Armées, ne se trompait que dans ses idées et dans ses jugements, et non point dans la conséquence qu’il en tirait ; car si ce Fou avait eu des armées et si M. l’Abbé avait été le plus grand homme de guerre de notre 203 siècle, comme ce Fou le croyait, il aurait bien fait de les lui donner à conduire.

L’Abbé

S’il est donc plus aisé de bien tirer des conséquences que de faire des jugements qui soient bons et véritables, on ne doit point refuser la faculté de raisonner aux Bêtes, après leur avoir accordé celle de concevoir et de juger. Je crois avoir satisfait aux objections de M. le Président, je vais répondre à celles de M. le Chevalier, et faire voir si je puis, que les Bêtes peuvent avoir de la connaissance, et même de la raison telles que je les leur donne, sans qu’il soit nécessaire que leur âme soit spirituelle, ni par conséquent immortelle, comme l’est celle des hommes.

204 Le Chevalier

Dès le moment que vous donnez de la raison aux bêtes, vous rendez leurs âmes toutes semblables aux nôtres, et la différence ne peut être que du plus au moins, ce qui ne suffit pas, car vous savez que le plus et le moins ne changent pas l’espèce.

L’Abbé

Des choses peuvent se ressembler extrêmement, et être néanmoins d’une espèce toute différente : rien ne se ressemble davantage que le bon or et le faux or, puisque tous les jours on les prend l’un pour l’autre ; cependant ce sont deux choses autant différentes l’une de l’autre qu’il y en ait au monde, le bon or est incorruptible, inaltérable, et le feu même quelque ardent et quelque continu qu’il soit, ne peut y apporter aucun changement ni la 205 moindre diminution ; au lieu que le faux or se gâte, se corrompt, se mange par la rouille et par le vert-de-gris, et même le feu le consume tellement qu’il le réduit enfin presque tout en fumée.

Le Chevalier

Vous pouvez ajouter que comme le faux or est d’ordinaire plus brillant que le véritable, il se trouve aussi fort souvent des animaux qui semblent plus spirituels que de certains hommes.

L’Abbé

Et comme ce bon or quoique moins brillant a mille qualités excellentes que le faux or n’a pas ; de même l’âme d’un homme, quelque stupide que soit cet homme, a des talents, et des avantages infiniment plus précieux que toute la vaine apparence de spiritualité qu’on admire quelquefois dans les Bêtes. Il faut donc remarquer qu’il y a deux 206 manières de concevoir, de juger et de raisonner ; il y a une conception, un jugement, et un raisonnement qui n’ont pour objet que des choses matérielles et individuelles, et ces facultés appartiennent aux âmes des bêtes ; et il y a une conception, un jugement, et une raison qui non seulement ont pour objet les choses matérielles et individuelles, mais encore les choses spirituelles et universelles, et ces qualités ne conviennent qu’à l’âme des hommes, et ce sont ces facultés-là, qui réduites sous le nom d’Intelligence, font la différence essentielle des hommes d’avec les bêtes. Pour m’expliquer souffrez que je remarque que nous concevons toutes choses par deux voies différentes. Par la voie de l’Imagination, et par la voie de l’Entendement ; que l’Imagination se forme des idées matérielles et grossières des objets de sa connaissance et que l’Entendement 207 s’en fait des notions abstraites, et spirituelles. La première manière nous est commune avec les bêtes ; la seconde nous est particulière. Quand je regarde mon chien, et que mon chien me regarde, les images que nous concevons l’un de l'autre sont également corporelles et matérielles ; mais quand je me forme une notion abstraite de l’homme en général, cette notion est toute spirituelle ; c’est-à-dire, le pur ouvrage de mon esprit, et ne peut tomber dans l’âme d’une bête. Quand je juge qu’un homme me veut du bien parce qu’il me fait bonne chère chez lui, et qu’un chien juge que je l’aime parce que je lui donne à manger, ces deux jugements sont de même nature ; mais quand je juge que tout homme est mortel, que tout homme est menteur , quand je juge que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits , et que six est à neuf, comme 208 huit est à douze  ; ce sont là des notions de pure intelligence, et qui demandent pour être produites une âme telle que celle de l’homme. Quand je fais ce raisonnement : il faut qu’un tel soit nécessairement ou à Paris, ou à Meudon, ou à Versailles ; j’ai assurance qu’il n’est ni à Meudon, ni à Versailles, donc il est à Paris . Et quand un chien se trouvant à un chemin qui se fourche en trois, après en avoir fleuré deux, où il connaît en les flairant que son Maître n’a point passé, conclut qu’il a passé par le troisième, et enfile ce chemin sans le flairer, ces deux raisonnements sont semblables, et se forment l’un et l’autre sur les idées de l’Imagination, laquelle, comme je l’ai dit, nous est commune avec les bêtes, et ne peut différer que du plus et du moins de perfection. Mais quand je fais ce raisonnement : tout ce qui a du sentiment a de 209 la vie, tous les animaux ont du sentiment, donc tous les animaux ont de la vie. Il est constant que les brutes ne peuvent atteindre là, parce que ce raisonnement est fondé sur des notions universelles, qui ne se forment point dans l’Imagination, mais dans l’Entendement. Il est si vrai que les notions intellectuelles, celles par exemple que nous avons de Dieu, sont toutes différentes des idées de l’Imagination ; que les notions que nous avons de Dieu consistent particulièrement à exclure de notre esprit les idées que l’Imagination nous fournit ; car ces notions consistent à concevoir que Dieu n’a point de figure, qu’il n’a point de couleur, qu’il n’a point d’étendue, qu’il est infini, impassible, immortel et qu’il n’est enfin aucune des choses dont notre Imagination peut nous former des idées. Pour me réduire donc je dis que la différence essentielle de l’homme con210 siste à pouvoir se faire des notions abstraites et spirituelles de toutes choses, et surtout de Dieu, ayant été créé particulièrement pour le connaître et pour l’aimer. Par ce moyen j’accorde aux brutes la connaissance, et même la raison à un certain degré sans les confondre avec l’homme, qui est essentiellement et suffisamment distingué par le don merveilleux de l’Intelligence ; ainsi j’augmente un degré Métaphysique à l’ Arbre de Porphyre [ g ] qu’on nous apprend dans le Collège ; car après vivant sensitif, qui fait animal , au lieu de mettre raisonnable comme différence, pour constituer l’homme , je mets connaissant pour différence, lequel joint à animal, fait raisonnable parce que tout ce qui connaît raisonne nécessairement. Ensuite de raisonnable je mets d’un côté intelligent, qui joint à raisonnable fait l’homme, 211 et de l’autre, non intelligent, qui joint à raisonnable fait la brute, persuadé que ce qui est raisonnable et qui en même temps a de l’intelligence est un homme, et que ce qui est raisonnable, et n’a point d’intelligence, est une brute.

Le Chevalier

Permettez-moi, M. l’Abbé de vous faire une objection. Une des preuves que vous apportez de la spiritualité de l’âme des hommes, c’est qu’elle a la faculté de faire des propositions universelles. Or est-il que les bêtes ont cette faculté, et par conséquent .

L’Abbé

C’est ce qu’il faut prouver.

Le Chevalier

Je le prouve par l’exemple de ce chien dont vous avez parlé, de ce chien qui de trois chemins qu’il rencontre enfile celui où son 212 maître a passé. Car si ce chien raisonne comme vous le supposez, il faut qu’il ait raisonné de la sorte. Toutes les fois (remarquez s’il vous plaît que c’est ici une proposition universelle) toutes les fois que de trois chemins dans l’un desquels il est sûr qu’un homme a passé, on connaît certainement qu’il y en a deux où il n’a pas passé, on doit conclure qu’il a passé par le troisième : or est-il que de ces trois chemins que je rencontre dans l’un desquels il est sûr que mon maître a passé en voilà deux, où je suis sûr qu’il n’a pas passé, donc je dois conclure qu’il a passé par le troisième.

L’Abbé

Voilà, je l’avoue, de quelle manière un homme pourrait raisonner en pareille rencontre : mais il ne s’ensuit pas qu’une bête y procède de la même manière, ni 213 qu’elle fasse autant de chemin pour parvenir au même but. Vous savez l’axiome qui dit que tout ce qui est reçu est reçu à la manière de ce qui le reçoit, c’est-à-dire, suivant la capacité de ce qui le reçoit. L’homme qui est capable de faire des propositions universelles se sert de cette faculté dans ses raisonnements, et la bête qui n’a pas cette faculté, s’en passe, et ne laisse pas de bien tirer ses conséquences. La même chose se peut faire par différentes voies les unes plus longues, et les autres plus abrégées. Pendant qu'un Grammairien consulte toutes les règles de la Grammaire pour parvenir à parler correctement, mille gens parlent aussi correctement que lui, sans savoir qu’il y ait au monde une Grammaire. Permettez-moi de m’expliquer encore par une autre comparaison, deux hommes voient un tableau et le trouvent très beau tous deux, l’un de ces hommes est 214 un Peintre, et l’autre est fort ignorant en peinture, le Peintre vous dira qu’il est charmé de ce tableau, parce que le clair-obscur et le point de lumière y sont bien entendus, et que tout y est dégradé selon les règles de la perspective linéale et aérienne . L’ignorant vous dira qu’il le trouve beau : parce qu’il le trouve beau, ou si vous voulez parce qu’il lui frappe agréablement la vue. L’extrême différence qu’il y a entre ces deux hommes n'empêche pas qu’ils ne soient tous deux charmés de ce tableau, et peut-être également, quoique par des causes et des raisons toutes différentes.

Le Chevalier

On peut dire la même chose d’une belle harangue qui aura charmé également, et les plus grands Orateurs, et les moins versés dans l’art de l’éloquence, et pour mettre la chose plus à ma portée, je 215 dirai qu’il en est de même d’un excellent ragoût que je trouverai aussi bon, moi qui ne sais point faire la cuisine que tous les meilleurs Cuisiniers du monde.

L’Abbé

Quoi qu’il en soit je suis sûr que quand je vous aurai donné mon arbre à examiner, vous demeurerez d’accord que mon Système est vrai ou du moins qu’il ne manque pas de vraisemblance.

Le Chevalier

Je comprends fort bien votre pensée : mais je doute que le Public s’en accommodât, si vous veniez à lui en faire part.

L’Abbé

Autrefois on aurait regardé comme un attentat une semblable proposition qui va à changer quelque chose dans la doctrine des Anciens, mais on ne se formalise 216 plus guère aujourd’hui de ces sortes de témérités et pourvu qu’une opinion ne blesse point la foi, le bien de l’État et les bonnes mœurs , personne ne s’y oppose ; on l’examine, et chacun la rebute, ou la reçoit selon qu’elle lui agrée, ou qu'elle ne lui agrée pas.

Le Chevalier

On a raison, sans cette louable liberté, on ne sortirait jamais des vieilles erreurs qu’on se donne de main en main, avec autant d’exactitude que les plus grandes vérités.

Le Président

Vous en direz ce qu’il vous plaira ; mais le plus sûr en toutes choses est de nous en tenir à ce que nous ont laissé nos pères qui assurément étaient plus sages que nous ne sommes.

217 Le Chevalier

Ce qui fait de la peine aux Cartésiens, c’est, comme je l’ai déjà dit, qu’ils ne conçoivent pas qu’une chose corporelle puise penser ni connaître par conséquent.

L’Abbé

Si vous n’aviez jamais vu de miroirs, ni aucun de tous les autres corps dont la surface unie ou polie renvoie l’image des objets, et qu'on vous assurât qu’il y a des pays au monde des corps qui n’ont qu’une ligne ou deux d’épaisseur représentent tout ce qu’on met devant eux, mais si naïvement qu’il n’y a point de Peintre qui le puisse si bien faire ; que si un homme s’en approche, il y voit comme un autre lui-même qui s’approche aussi, en un mot qui fait toutes les mêmes actions que lui, et dans le même temps, n'auriez-vous pas de la peine 218 M. le Chevalier, à concevoir une chose aussi étonnante que celle-là ; cependant parce que vous auriez de la peine à la concevoir, et que même vous ne la concevriez pas, seriez-vous bien fondé à soutenir qu’elle n’est pas possible ?

Le Chevalier

Cette comparaison n’est pas mauvaise : mais enfin ce n’est qu'une comparaison.

L’Abbé

Qu’importe pourvu qu’elle prouve bien, comme elle le fait assurément, qu'une chose ne laisse pas d’être possible, quoiqu’on ne la conçoive pas. Je vais pour vous contenter, donner à cette comparaison la forme d’un raisonnement. Si la seule disposition des parties de certains corps leur donne la faculté de représenter toute sorte d’objets, pendant que tous les autres corps sont privés 219 d’une faculté si admirable, il ne doit pas y avoir de l’inconvénient que la seule disposition des parties de certains corps leur donne la faculté de sentir et de connaître, pendant que tous les autres corps sont privés d’un si grand avantage. Vous me direz qu’il y a bien de la différence entre la faculté de représenter des objets, et celle de les connaître, et moi je répondrai qu’il y a aussi bien de la différence entre ce qui rend un corps capable de représenter des objets, et ce qui le rend capable de connaître les mêmes objets ; et que si le simple poliment qu’on donne à une glace brute de miroir, en la frottant, lui communique le pouvoir de former les images de toutes choses, on ne doit pas s’étonner que l’âme d’un animal, quoique corporelle, soit capable de sentiment et de connaissance, si l’on considère l’admirable construction de toutes les par220 ties du corps de ce même animal, la manière ineffable dont ses sens sont organisés, la vitesse des esprit vitaux et animaux qui le remuent ; et enfin la subtilité de cette âme plus grande encore que celle de tous les esprit qui lui servent dans ses opérations.

Le Chevalier

Encore une fois Descartes dit qu’il ne peut pas se faire l’idée d’une substance corporelle qui pense et qui connaisse.

L’Abbé

Combien de choses sont-elles véritables que M. Descartes n’a pu comprendre, ni quelque autre homme que ce soit ? La capacité de l’esprit humain n’est point la mesure de la puissance de la Nature, et moins encore de celle de son Auteur. Comme je n'ai pas de peine à croire que l’âme de l’homme est 221 spirituelle : parce que je vois que l’homme conçoit des choses spirituelles, et qu’il faut que la puissance ait de la proportion avec son objet, je n’ai pas aussi de peine à croire que l’âme des brutes n’est pas spirituelle, quand je vois que les Brutes ne conçoivent rien de spirituel ; au contraire je me sens porté à juger qu'elle est matérielle et de même nature que tous les objets de sa connaissance, car il faut qu’une puissance, comme je viens de le dire soit proportionnée à son objet. Vous remarquerez que Descartes et ses disciples sont les seuls de leur opinion, pendant que tous les autres Philosophes sont d’un avis contraire, et que tous ces Philosophes assurent avoir comme je l’ai déjà remarqué, une idée très distincte de ce qu’ils pensent, et par conséquent une preuve certaine, selon Descartes, que la chose qu’ils pensent est existante ou du moins possible. Quand 222 je fais réflexion qu’autrefois on a cru que les Anges, tout Anges qu’ils sont, étaient néanmoins corporels, Dieu seul étant un pur esprit , je suis étonné que des gens raisonnables aient tant de peine à croire que des âmes telles que celles qu’on donne aux bêtes puissent être corporelles.

Le Chevalier

Votre Système me paraît assez bien établi, et j’y donnerais les mains entièrement, si vous aviez répondu à une objection qu’on fait d’ordinaire, et qui me semble très forte, qui est que si les bêtes avaient de la connaissance et de la raison, elles seraient capables de mériter, et de démériter, et par conséquent dignes de punition et de récompense, ce qui entraîne avec soi de très grandes absurdités.

L’Abbé

Quand on examinera bien la 223 connaissance et la raison que je donne aux bêtes, on verra que cette raison et cette connaissance ne les mettent point en état de mériter ou de démériter. Pour être en cet état il ne suffit pas de connaître l’action qu’on fait, il faut savoir que cette action est bonne, ou qu’elle est mauvaise, et c’est ce que les bêtes ne connaissent point du tout.

Le Chevalier

Est-ce qu’un Loup qui emporte un enfant dans sa gueule pour le manger, ne sait pas (supposé qu’il ait de la connaissance et de la raison comme vous le dites) qu’il fait mal et très mal ? Il n’y a qu’à voir comment il fuit pour se cacher.

L’Abbé

Sa fuite fait voir qu’il craint, et qu’il sait bien qu’on l’assommerait si on pouvait le joindre, mais elle ne fait point voir qu’il sait qu’il 224 fait une mauvaise action, qu’il fait une action qu’il n’a pas droit de faire (ce qu’il faudrait qu’il sût pour savoir qu’il fait mal).

Le Chevalier

Il semble cependant que la première chose qu’inspire la Raison est de ne point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.

L’Abbé

Nullement. La première chose qu’inspire la Raison, c’est de chercher ce qui est convenable, et de fuir ce qui est contraire, et voilà en même temps la première loi de la Nature qui nous est commune avec les Animaux. À l’égard du sentiment dont vous parlez, qui est de ne point faire à autrui ce que nous ne voulons pas qui nous soit fait ; il doit être regardé comme un second effet de la Raison et comme une seconde loi de la Nature, qui 225 n’est faite que pour les hommes ; parce qu’il faut que la Raison dont ce sentiment est l’effet, soit capable de connaître des vérités abstraites et universelles telle que l’est celle dont nous parlons, qui est de ne point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. Il faut, dis-je, que cette Raison soit intelligente, ou pour mieux dire il faut que l’Être qui raisonne ainsi ait de l’Intelligence ; laquelle, comme nous l’avons dit, constitue la différence de l’homme d’avec la bête. Il n’est pas malaisé de comprendre que les animaux qui sont capables d’observer la première de ces deux lois, ne puissent observer la seconde, ni même en avoir connaissance ; car autant que la première est simple, aisée, grossière et animale, autant l’autre est-elle noble, spirituelle et difficile ; puisqu’à le bien prendre, cette seconde loi de la Nature regardée dans sa pureté originelle n’est en quelque sorte au226 tre chose que l’ Évangile . Agissez, dit l’ Écriture , envers les hommes, comme vous voudriez qu’ils agissent envers vous ; car c’est là toute la Loi et les Prophètes [ h ] . Supposé donc que les bêtes ne connaissent point cette seconde Loi, ce qui me semble trop évident pour le prouver davantage, il me sera aisé de faire voir qu’ils ne peuvent mériter, ni démériter. On ne peut être coupable qu’en contrevenant à quelque Loi ; or les animaux ne contreviennent jamais à la seule et unique loi que la nature leur a imposée qui est de chercher toujours leur avantage et de fuir toujours ce qui leur est contraire, donc les animaux ne peuvent jamais être coupables ni démériter par conséquent. Pour ce qui est de mériter quelque récompense, voyons ce qui en est ; examinons leurs actions. Ils ne font autre chose que de courir avec grand soin après tout ce qui leur 227 est utile et d’éviter de même tout ce qui leur peut nuire, quel gré voulez-vous qu’on leur en sache ? Si cela pouvait mériter quelque récompense, ils ne pourraient l’exiger que d’eux-mêmes puisqu’ils n’ont travaillé que pour eux-mêmes.

Le Président

J’aime assez ces deux lois naturelles que vous établissez ; car ordinairement on ne parle que de la seconde qu’on nomme simplement la Loi naturelle, comme s’il n’y avait que celle-là.

L’Abbé

La première de ces deux lois qui s'observe si exactement par tous les animaux ne s'observe que trop souvent par tous les hommes qui ne songent pour l’ordinaire qu’à se procurer du bien à eux-mêmes, et à éviter le mal qui les menace, sans se soucier beaucoup du prochain ; c’est cette première loi qui a si 228 grand besoin d’être corrigée et rectifiée par la seconde, qui nous oblige de ne rien faire à autrui que ce que nous voudrions qui nous fût fait. Mais pour vous donner une preuve bien évidente que cette première loi toute seule n'a jamais fait de coupables, c’est que les enfants ont beau égratigner et battre leurs mères et leurs nourrices, et faire même, lorsqu’ils sont plus grands, tout le mal dont ils sont capables, ils ne sont réputés pécher véritablement que lorsqu’ils commencent à connaître la seconde loi naturelle, qui nous commande d’en user avec les autres comme nous voulons qu’on en use avec nous.

Le Chevalier

Remarquez cependant, qu’on dit alors qu’ils commencent à avoir de la Raison, ce qui marque qu’on ne croyait pas qu’ils en eussent auparavant.

229 L’Abbé

Si l’on parlait juste, on dirait qu’ils commencent à avoir de l’Intelligence car pour de la raison animale, s’il m’est permis de parler ainsi, je veux dire de la raison qui n’est encore qu’au degré où l’ont les animaux, il est évident qu’ils en jouissent et qu’ils en font très bien toutes les fonctions avant que de raisonner en la manière que les hommes raisonnent, et qui leur est particulière.

Le Chevalier

Je suis assez content, mais s’il est vrai que les bêtes soient sensibles au plaisir et à la douleur, comme il faut qu’elles le soient, si elles ont de la connaissance et même de la raison , est-il juste qu’on voie des animaux souffrir toute leur vie et d’autres être toujours dans le plaisir  ?

L’Abbé

Puisqu’ils ne peuvent mériter ni 230 démériter, je ne trouve point qu’il y ait aucune justice à leur rendre et je suis en repos là-dessus.

Le Chevalier

Je crois, M. l’Abbé, que vous n’avez pas tort, mais il me semble que nous avons fait là une terrible digression.

L’Abbé

Que voulez-vous ? la Conversation ne peut être agréable qu’elle ne prenne un peu l’essor, mais où en étions-nous ?

Le Chevalier

C’est au sujet des Automates que nous nous sommes égarés, ainsi nous en étions à la Physique.

Le Président

On dit que le Médecin commence où le Physicien finit ; suivant cette maxime il serait de l’ordre de parler présentement de la Médecine.

231 L’Abbé

Je le veux bien.

Le Chevalier

N’appréhendez-vous point M. l’Abbé, d’en venir à cet article ? Je ne sais pas en quelle estime la Médecine était du temps des Anciens, mais je sais qu’elle est bien décriée dans le temps où nous sommes.

L’Abbé

Tant que les hommes ne voudront point mourir, ils trouveront que tous les Médecins sont des ignorants ; cependant comme la Médecine est celui de tous les Arts qui s’acquiert davantage par l’expérience , il est naturel de croire que les Modernes en savent plus que les Anciens.

Le Chevalier

Cela devrait être comme vous le dites ; mais l’on n’en est pas per232 suadé, et de toutes les professions il n’y en a point de plus exposée à la raillerie que celle de la Médecine .

L’Abbé

Il est vrai que la Comédie de nos jours s’en est bien divertie  ; elle ne s’est pas contentée de jouer les mauvais Médecins, comme elle a joué les faux braves, et les faux savants . Elle a traité de ridicule la Médecine en elle-même, ce qu’elle n’a jamais fait de la valeur et de la science, en quoi je ne crois pas que Molière puisse jamais être excusé .

Le Président

Je ne sais pas à la vérité comment Molière l’entendait ; car s’il y a de méchants Médecins, il faut nécessairement qu’il y en ait de bons ; s’il y a une fausse Médecine, il faut qu’il y en ait une véritable : mais il en 233 a été suffisamment puni, lorsque au lieu d’écouter la Médecine sur le mal dont il était pressé, il est mort en se moquant d’elle . Si Molière avait vécu du temps de Galien ou d’Hippocrate, il n’en aurait pas usé de la sorte, et il faut s’en prendre à la différence infinie qu’il y a entre nos Médecins et ces grands Hommes de l’Antiquité.

Le Chevalier

Molière se serait moqué de Galien et d’Hippocrate, et d’Esculape même ; il n’avait dessein que de faire rire, et comme les noms de ces anciens Médecins étaient apparemment beaucoup plus vénérables de leur temps même que ne le sont aujourd’hui ceux de nos Médecins les plus célèbres, il aurait encore pris plus de plaisir à les tourner en ridicule suivant le génie de la Satire, qui préfère toujours pour plaire au Peuple les 234 noms illustres à ceux qui ne le sont pas .

Le Président

Vous direz tout ce qu’il vous plaira, mais Molière ne se serait pas joué d’un homme à qui l’on donnait le nom de divin

L’Abbé

Pourquoi non ? Aristophane ne s’est-il pas joué du divin Socrate . ?

Le Président

Cela ne conclut pas : autant que le peuple hait et souffre impatiemment ceux qui comme Socrate veulent guérir les maladies de l’âme, autant aime-t-il ceux qui comme Hippocrate guérissent les maladies du corps.

Le Chevalier

Le même Peuple qui aurait été 235 bien-aise d’être guéri, l’aurait été encore davantage de rire aux dépens de son Médecin, c’est sa nature, et même d’aimer la médisance à proportion de ce qu’elle est injuste. Mais qu’a donc fait Hippocrate de si merveilleux ?

Le Président

Les Abdéritains s’étant imaginés que Démocrite était fou, parce qu’il riait de toutes leurs actions , et qu’il parlait sans cesse de certains petits corps dont il voulait que tous les autres fussent composés , mandèrent Hippocrate pour le guérir de sa folie . Hippocrate connut que Démocrite était un très grand homme, et déclara aux Abdéritains que celui pour qui on l’avait fait venir était très sage et que c’était eux qui étaient fous .

Le Chevalier

Cette réponse fait voir qu’Hippocrate était un homme de bon 236 sens : mais elle ne prouve point qu’il fût habile en Médecine.

Le Président

Ce que vous dites est vrai, mais il fit en même temps deux choses, qui marquaient en lui une connaissance très profonde de ce qu’il y a de plus secret dans la Nature. On lui servit du lait, et aussitôt qu’il en eut tâté, il dit que ce lait était d’une Chèvre noire . Quelque temps après une jeune Personne lui ayant été présentée, il la salua en la manière qu’on saluait les filles, et le lendemain, il la saluait en la manière qu’on saluait les femmes, ayant connu par son admirable et divine science ce qui était arrivé à cette fille pendant la nuit .

Le Chevalier

Voilà de beaux contes que l’Antiquité nous débite : Je suis surpris, M. le Président, que vous ayez 237 pu les rapporter sans rire. Est-ce qu’un homme peut deviner de quel poil est la Chèvre dont il a mangé le lait, ni moins encore s’apercevoir si aisément du changement d’une fille en femme ? Ne voyez-vous pas que ce dernier conte est fait exprès pour faire peur aux jeunes filles et les retenir dans le devoir ?

Le Président

Ces faits sont attestés par des Auteurs trop graves pour en pouvoir douter .

Le Chevalier

Apprenez que ces Auteurs graves ont donné dans le panneau. J'ai lu dans un Manuscrit d’Anecdotes très curieuses qu’Hippocrate vit en passant dans la basse-cour de la maison où on le régala, une Chèvre noire dont on tirait le lait, et que cela lui servit à faire ses conjectures, et qu’à l’égard de la jeu238 ne Personne, il se rendit si familier avec elle dès le soir même, qu’homme n’a jamais mieux su que lui ce qu’il faisait, quand il la salua le matin en la manière qu’on saluait les femmes .

L’Abbé

Ce que vous dites n’est pas hors d’apparence. Quoi qu’il en soit Hippocrate était un très grand personnage ; on ne peut en disconvenir ; c’était un génie du premier ordre, et un homme dont les ouvrages seront à jamais dignes d’une profonde admiration  ; mais il faut convenir en même temps que la science dont il faisait profession s’est bien perfectionnée en passant jusqu’à nous. Venons au fait. La Médecine consiste en trois choses, à connaître les maladies, à connaître les remèdes, et à savoir bien appliquer les remèdes aux maladies . J’espère faire voir aisément que nos habiles Médecins 239 doivent posséder ces trois talents en un plus haut degré que Galien ni Hippocrate ne les ont possédés.

Le Président

Je tiens cela très difficile, puisque nos Médecins n’ont d’habileté qu'autant qu’ils ont puisé dans ces premières sources, et qu’il y a toujours bien du déchet des copies aux originaux.

Le Chevalier

Un Médecin qui ne sait que son Galien et son Hippocrate est ordinairement un pauvre homme. Il est vrai qu’il pourra vous dire en très bon Grec le mal que vous avez, mais si c’est la fièvre, il vous laissera crever sans vous saigner, ou vous fera saigner jusqu’à la défaillance  ; car c’était la méthode la plus ordinaire de ces grands Personnages.

240 L’Abbé

L’étude des écrits d’Hippocrate et de Galien est très utile et même nécessaire, mais comme on a été beaucoup plus loin qu’eux dans les derniers temps, il y a mille choses à apprendre dans la Médecine que ces grands Hommes ne savaient pas.

Le Président

Comme quoi ?

L’Abbé

Commençons par la connaissance des maladies. Ils ne pouvaient pas y être fort habiles, puisqu’ils ignoraient presque entièrement la conformation du corps humain.

Le Chevalier

Est-ce qu’ils ne savaient pas l’Anatomie ?

243 L’Abbé

Non, ou fort peu.

Le Chevalier

Pourquoi donc ?

L’Abbé

C’est qu’il ne leur était pas permis de faire la dissection d’un corps humain, et que cette opération passait de leur temps pour une espèce de sacrilège . Cela est si vrai que Galien fit un voyage exprès en Égypte, pour étudier sur les Cadavres, dont le Nil découvrait les tombeaux en se débordant . Si la dissection des corps humains avait été permise, il ne se serait pas donné tant de peine ; car que peut-on voir dans un corps à demi-pourri ? Il y a mille choses très dignes d’être remarquées, qui ne se peuvent plus voir dès qu’il y a un temps considérable que le corps est privé 244 de vie, et même dès qu’il n’a plus de chaleur . Cette Religion mal entendue qu’on avait pour les morts durait encore au Règne de Charles-Quint, dont on voit dans l'Histoire une consultation qu’il fit faire aux Docteurs de Salamanque, pour savoir si l’on pouvait faire en conscience la dissection du corps mort d’un Chrétien dans la vue de s’instruire en la connaissance des maladies . Vésale est le premier qui dans le milieu du siècle précédent a donné quelque connaissance un peu distincte de l’Anatomie  ; mais cela n’est rien en comparaison du progrès que l’on y a fait dans la suite, et particulièrement dans ces derniers temps. C’est une chose presque infinie que les découvertes que nous devons à notre siècle. En l’année 1627 Asellius de Crémone découvrit les veines lactées . En 1628 Harvey trouva la circulation du sang . En 1661 Pecquet que nous 245 avons tous connu, et qui était de l’Académie Royale des Sciences, découvrit le réservoir du chyle . Deux ans après Bartholin découvrit les vaisseaux lymphatiques lorsque Olof Rudbeck faisait la même découverte. Steensen nous a donné la structure des muscles. Ruysch celle des valvules lymphatiques. Malpighi celle des viscères. Lower celle du cœur. Wirsung celle du pancréas, et cela dans une perfection qui efface tout ce que leurs prédécesseurs en ont écrit. Je ne finirais jamais si je voulais ne rien omettre.

Le Président

Ces découvertes sont assurément très curieuses, mais en même temps très inutiles pour la guérison des maladies .

L’Abbé

Il y a grande apparence 246 que mieux on connaît la structure du corps humain, que mieux on sait comment se fait le sang, comment il coule dans les veines, comment se font la digestion, la nutrition, l’accroissement, et toutes les autres opérations qui nous font vivre, croître et mouvoir, mieux on connaît les maladies où nous sommes sujets, qui ne naissent la plupart que du désordre qui arrive dans ces opérations naturelles, et plus on est en état d’y pouvoir remédier.

Le Chevalier

Vous ne pouvez pas M. le Président, disconvenir de cette vérité. Si votre Montre n’allait pas bien, ou qu’elle n’allât plus, sans que vous en sussiez la cause, n'aimeriez-vous pas mieux la confier pour la raccommoder à un Horloger qui saurait parfaitement la construction des Montres, 247 qu’à celui qui n’en connaîtrait que les ressorts les plus communs ?

L’Abbé

Nous connaissons tous les remèdes que les Anciens connaissaient, et ...

Le Président

Je n’en demeure point d’accord, il s’en est perdu une infinité qui ne sont point venus jusqu’à nous.

L’Abbé

Ces Remèdes perdus ou ne valaient guère, ou ont fait place à d’autres de même espèce qui valent mieux. Il est impossible qu’un bon remède se perde jamais à cause du besoin continuel que l’on en a, à moins, comme je l’ai dit, qu’il n’en vienne un meilleur, car alors il leur arrive ce que nous remarquions hier être arrivé au 248 miel , à la pourpre et aux béliers qui ont été chassés par le sucre, l’écarlate, et les canons, qui chacun dans leur genre leur sont bien supérieurs en bonté, en beauté, et en force. Pour concevoir tout d’un coup combien nous avons de remèdes au-delà de ceux des Anciens, il n’y a qu’à songer combien nous en tenons des Arabes modernes, combien nous en a donné la découverte du nouveau monde, et combien la Chimie, science inconnue aux Anciens, en a trouvé et en trouve encore tous les jours.

Le Président

Je ne fais pas grand cas de tous ces remèdes nouveaux.

L’Abbé

Comptez-vous pour rien le Baume du Pérou , le Contrayerva, la Vipérine , le Curcuma, la Gaïac , la Salsepareille, le Sassafras, la 249 Squine, le Tabac, le Jalap, le Méchoacan, le Quinquina, l’Ipécacuanha, la Civette, l’Ambre gris, le Camphre, l’esprit de vin, l’esprit de vitriol et tous les autres esprits tant acides que volatils, l’Antimoine et le Mercure avec toutes leurs préparations différentes  ? En un mot tous les remèdes que fournit la Chimie qui sont presque infinis. Si vous voulez jeter les yeux du côté de la Chirurgie, combien d’opérations nouvelles a-t-on trouvées au-delà de celles que connaissaient les Anciens ? La Paracentèse qui autrefois était très dangereuse et presque toujours sans succès, se fait présentement d’une manière très sûre et très utile, en suivant la méthode que M. Thouvenot de Turin nous a enseignée. M. Cressé a tellement facilité l’opération de l’Anévrisme, qu’elle se fait aujourd’hui sans péril par les Chirur250 giens les moins expérimentés. On a supprimé une infinité d’opérations très cruelles et très douteuses en usage parmi les Anciens, comme le Périscyphisme, et l’Hypospatisme, dont le dernier se terminait à enlever la peau du front et à la séparer du crâne.

Le Chevalier

Cela me fait frémir. Hé, bon Dieu, à quoi servait cette cruelle opération ?

L’Abbé

C’était pour faire écouler quelques eaux qu’ils prétendaient tomber du cerveau sur les yeux et les soulager par-là d’une fluxion qu[i] les incommodait.

Le Chevalier

Vous vous moquez ?

251 L’Abbé

Point du tout.

Le Chevalier

Monsieur le Président vous qui vous plaignez quelquefois d’une fluxion qui vous tombe sur les yeux, ne regrettez-vous point l’heureux temps où l’on serait venu vous écorcher tout vif pour arrêter, ou pour diminuer un peu cette fluxion ?

L’Abbé

On a inventé une infinité d’autres opérations très utiles, comme celle de coudre les tendons que M. Bienaise a si heureusement renouvelée. Celle de l’enfantement Césarien dans les femmes vivantes hasardée avec succès vers la fin du siècle passé par Rousset , et depuis usitée heureusement en plusieurs rencontres. L'extraction de 252 la pierre par la vessie, propo[s]ée par cet Auteur, et pratiquée depuis de la manière que nous le voyons tous les jours. Il y a une infinité d’autres opérations, qui n’ont commencé d’être en usage que dans ces derniers temps, que ma mémoire ne me fournit pas, et qu'on peut trouver aisément dans les Auteurs qui ont traité de ces matières. Il reste à voir de combien on surpasse les Anciens dans la manière d’appliquer les remèdes, et de ce qu’on appelle faire la Médecine.

Le Président

Voilà où je vous attendais ; car ce n’est point la connaissance d’un grand nombre de remèdes qui fait un bon Médecin. De même qu’un excellent Peintre peut faire un excellent Tableau avec cinq ou six sortes de couleurs des plus communes, pendant qu’un Peintre peu 253 habile ne fera qu’une enseigne à Bière, quoiqu’il ait sur sa palette toutes les couleurs les plus belles et les plus fines de l’Orient. Un savant Médecin guérira de même les maladies les plus dangereuses avec des remèdes ordinaires et connus de tout temps, pendant qu’un ignorant Médecin laissera mourir un homme malade d’un simple rhume avec toutes les drogues du nouveau monde.

L’Abbé

La chose peut arriver de la manière que vous le dites, mais comme (toutes choses pareilles) c’est un avantage considérable à un Peintre d’avoir de belles et de vives couleurs ; c’en est un aussi très grand à un Médecin (toutes choses d’ailleurs étant égales) de pouvoir donner à son malade des remèdes d’une vertu spécifique pour le mal qu’il veut guérir. Tout ce que 254 l’on peut conclure de cette comparaison, c’est qu’en fait de Médecine, comme en fait de Peinture, et en quelque autre Art que se puisse être, l’habileté de l’ouvrier est infiniment de plus grande importance que la qualité des matières qu’il emploie dans son ouvrage, et c’est de quoi je suis très convaincu ; mais nous trouverons que la bonne manière d’appliquer les remèdes ne s’est pas moins perfectionnée par l'usage et par la pratique que le nombre s’en est augmenté avec le temps. C’est ce qu’il reste à faire voir. La saignée est assurément le plus important, le plus universel et le plus décisif de tous les remèdes, et dont l’opération se fait en plus de manières . Les Anciens ne s’en servaient qu'en un très petit nombre de maladies, et souvent d’une manière bien étrange, qui était de tirer tout le sang du malade, ou 255 du moins jusqu’à la défaillance ; en sorte qu’il demeurait comme mort et sans mouvement dans son lit, et y demeurait huit ou neuf mois avant que d’avoir repris ses forces, et sa couleur, qui quelquefois ne revenait point, outre que souvent il en perdait la vue. On n’use aujourd’hui de la saignée que suivant le besoin du malade, et on guérit les fièvres les plus fâcheuses sans avoir recours à ces grandes évacuations, qui bien souvent étaient pires et plus dangereuses que les maladies auxquelles elles devaient servir de remèdes. Les Anciens regardaient les fièvres tierces et les fièvres quartes comme difficiles à guérir ; aujourd’hui deux ou trois prises de Quinquina chassent les plus opiniâtres et les plus fortes. On guérit aisément le Scorbut en un certain degré, et les Anciens le regardaient comme une maladie presque désespérée ; ce 256 que je dis du Scorbut se peut dire de toutes les maladies malignes où on a besoin de cordiaux, de céphaliques, et d’autres remèdes semblables, dont les meilleurs viennent des Indes , ou nous sont donnés par la Chimie et qui par conséquent n’ont point été connus des Anciens.

Le Chevalier

En voilà plus qu’il ne m’en faut pour me persuader sur ce Chapitre, passons à autre chose.

L’Abbé

Permettez-moi d’ajouter pour une espèce de confirmation de ma Thèse, que parmi les Anciens un seul homme faisait toutes les fonctions et toutes les opérations de la Médecine ; c’est-à-dire que le même homme était Médecin, Chirurgien, et Apothicaire , au lieu qu’aujourd'hui ce sont trois Professions différentes, qui occupent 257 trois hommes de telle sorte, que chacun d’eux n’a pas peu de peine à suffire aux choses qui le regardent, ce qui ne peut venir que du grand nombre de connaissances qu’on s’est acquises dans la suite des temps.

Le Chevalier

Il n’y a encore qu’un homme dans les Villages qui fait lui seul toute la Médecine, et je crois que cela vient moins de ce que les malades de la Campagne ne pourraient pas suffire à payer trois hommes, que du peu de science de ces sortes de Médecins, science qui tient aisément dans la tête d’un seul homme, et qui étant d’un fort petit volume, comme celle des Anciens, ne les empêche pas de courir de Village en Village.

L’Abbé

Non seulement il faut aujour258 d’hui trois hommes différents pour suffire aux fonctions de la Médecine, mais nous voyons que la Chirurgie s’est partagée en plusieurs branches, dont chacune occupe un homme tout entier. Il y a des Chirurgiens qui ne s’appliquent qu’aux maladies des yeux : d’autres qu’aux maladies des dents : les uns ne s’étudient qu’à tailler de la pierre, les autres qu’à accoucher des femmes ! d’autres qu’à remettre les membres disloqués , et avec cela ils ont de la peine à bien savoir tous les préceptes, tous les secrets, et toutes les observations que contient la portion de Chirurgie qu’ils ont choisie pour leur partage .

Le Président

J’en demeure d’accord ; cependant que font vos Médecins ? Purgare, Segnare, Clysterium donare .

259 Le Chevalier

Cela nous a fait rire dans Le Malade imaginaire , et la vision qu’a eue Molière a réussi ; mais il n’est point vrai que la Médecine d’aujourd'hui se renferme dans des bornes aussi étroites que celles que l’on lui veut donner, et quand cela serait, que pourrait-on en inférer contre la Médecine ? Il ne faut que souffler et remuer les doigts pour jouer de la flûte, est-ce à dire, M. le Président, qu’il n’y a rien de plus aisé que d’en jouer en perfection, et qu’il n’y a pas une grande différence entre un mauvais flûteur et les illustres Philbert, et Descoteaux, qu’on ne peut ouïr sans en être enchanté  ?

L’Abbé

La comparaison me semble fort juste.

260 Le Chevalier

Laissons donc là la Médecine, et puisque nous sommes tombés sur les Flûtes de Philbert et de Descoteaux, parlons, je vous prie, de la Musique que j’aime à la folie.

L’Abbé

Si l’on juge de la Musique des Anciens par ce qu’ils en ont dit, c’était bien autre chose que celle des Modernes.

Le Chevalier

Il est vrai que si l’on veut les en croire, il n’y a point de miracles qu’elle n’ait fait : elle faisait marcher les Arbres, et les Rochers , elle apprivoisait les Tigres et les Lions , elle bâtissait des Villes, en forçant les pierres à se placer les unes au-dessus des autres par les seuls accords d’une Lyre, et elle contraignait les Dauphins à servir 261 de monture aux Musiciens pour traverser la mer .

Le Président

Si vous voulez parler sérieusement de la Musique, il ne faut pas prendre pied sur ce que les Poètes en ont dit en se divertissant ; les merveilles que vous venez de rapporter ne sont autre chose que des expressions figurées dont la Poésie s’est servie pour faire entendre qu’il n’y a point d’hommes si farouches ni si stupides qui ne soient émus, et qui ne s’apprivoisent par les charmes de la Musique. Il faut aussi se souvenir que ces Poètes n’entendaient pas parler seulement de la Musique qui frappe les oreilles, mais de celle qui n’étant autre chose que l’ordre et l’harmonie adoucit les esprit les plus sauvages, et les fait vivre ensemble dans une aimable et parfaite concorde.

262 L’Abbé

Les Orateurs et les Philosophes mêmes ont dit de la Musique prise dans le sens propre et naturel , des choses qui ne sont pas moins étonnantes que ce qu'ont dit les Poètes . Plutarque assure que chez les Grecs elle avait la force en se servant du Mode Phrygien ; Mode tout martial d’inspirer aux hommes les plus timides le désir de combattre, de leur inspirer même de la fureur, et jusqu’à un tel point qu’ils s’assommaient les uns les autres sans avoir ni querelle ni inimitié. Il ajoute que si dans le plus fort du combat le Joueur d’instrument qui les avait échauffés de la sorte, venait à sonner de certains accords agréables et pacifiques sur le Mode Lydien, Mode doux et amoureux, ils cessaient aussitôt de se battre, et rentraient peu à peu dans leur première tranquillité.

263 Le Chevalier

Il faut être fort en garde là-dessus comme sur toutes les autres hyperboles que la Grèce menteuse a pris plaisir à débiter.

L’Abbé

Je crois cependant qu’il était quelque chose de ce que dit Plutarque, mais ces effets surprenants venaient bien moins de l’excellence de la Musique de ces temps-là que de la facilité qu’avaient les Grecs à se laisser émouvoir par tout ce qui était pathétique . C’était alors la Nation du monde la plus spirituelle et la plus vive.

Le Chevalier

Il est vrai que les transports amoureux d’un Espagnol sur un bout de ruban qu’il aura pris à sa maîtresse sont bien d’une autre 264 force que ceux d’un Moscovite ou d’un Lapon en pareille rencontre.

L’Abbé

Je veux bien encore demeurer d’accord que leur Musique, qui ne consistait que dans un simple chant (car ils ne savaient ce que c’était que de chanter à plusieurs parties) était…

Le Président

Vous vous moquez, c’est ce qu’il y a de plus beau dans la Musique que l’harmonie qui résulte des diverses parties qui chantent la même chose sur des chants différents, mais qui tout différents qu’ils sont, ne laissent pas de s’accorder ensemble, et qui ne charment pas seulement l’oreille et le cœur, mais la raison même dans la plus haute partie de l’âme.

265 L’Abbé

Il est constant que la Musique des Anciens ne consistait que dans un chant seul, et qu’elle n’a jamais connu ce que c’est qu’une basse, qu’une taille et qu’une haute-contre. Si vous en doutez, vous n’avez qu’à lire le traité que M. Perrault de l’Académie des Sciences a composé sur ce sujet, et vous en serez pleinement persuadé. Ce Traité est à la fin du premier Tome de ses Essais de Physique  ; et a pour Titre De la Musique des Anciens .

Le Président

Je serai bien aise de voir comment il prouve un paradoxe aussi étrange que celui-là.

L’Abbé

La Musique des Anciens est encore aujourd’hui la Musique de toute la Terre, à la réserve d’une 266 partie de l’Europe . Cela est si vrai qu’à Constantinople même ils ne connaissent point encore la Musique à plusieurs parties.

Le Chevalier

Cela ne peut pas être.

L’Abbé

Vous connaissez M. Pétis de La Croix interprète du Roi en Langue Arabe .

Le Chevalier

Oui assurément, et c’est un homme d’un mérite très singulier.

L’Abbé

Nous l’irons voir quand vous voudrez. Il vous dira que s’étant trouvé à Constantinople lorsque notre ami M. de Guilleragues y était en Ambassade, il fut pleinement convaincu, non sans étonnement, de ce que je viens de vous dire. 267 M. de Guilleragues avait des Laquais et des Valets de chambre qui jouaient très bien du Violon, et qui composaient une bande complète. Lorsqu’ils jouaient quelques-unes de ces belles Ouvertures d’Opéras, qui nous ont charmés tant de fois, les Turcs ne pouvaient les souffrir traitant de charivari le mélange des parties auquel ils ne sont pas accoutumés. C’est dommage, disaient-ils, que ces gens-là ne savent pas la Musique ; car ils ont la main bonne, et tirent bien le son de leurs Instruments.

Le Président

Est-ce que les joueurs d’Instruments Turcs ne font jamais de concerts ?

L’Abbé

Ils en font, mais ils ne jouent tous que le sujet, où ils ajoutent seulement quelques quintes et 268 quelques octaves en certains endroits, comme aux médiantes et aux finales. M. de La Croix qui a beaucoup voyagé, vous dira qu’il en est de même en Perse , et au Mogol , où l’harmonie qui résulte du mélange des parties et de la variation des consonances est également inconnue. Mais afin que vous ne croyiez pas que je fasse injustice aux Orientaux ni aux Anciens, je vais leur accorder tout ce qu’ils peuvent souhaiter de nous ; je vais avouer que comme ils n’ont cultivé que le chant seul, ils y ont peut-être raffiné plus que nous : l’oreille des Orientaux s'offense de certains sons peu réguliers, que nous souffrons pour n’y être pas assez délicats. Vous savez, M. le Président, que tous les Tons entiers de la Musique ne sont pas égaux entre eux, et qu’il y a un peu moins de distance de l’Ut au , que du au Mi, et du Fa au Sol, que du Sol au La . Cette différence se voit clairement sur le 269 Monocorde . De là vient que quand on transpose, et que ces notes viennent à changer de place, l’oreille s’aperçoit de plusieurs duretés que les uns souffrent et reçoivent même avec plaisir comme une espèce de Chromatique, mais que d’autres regardent comme des dissonances, et des manques de justesse qui les offensent. Les Orientaux ne peuvent souffrir ces sortes d’irrégularités.

Le Président

J'ai vu des Clavecins qu’on disait venir d’Allemagne, où l’on remédiait à ces inconvénients en ajoutant trois cordes et trois touches à chaque octave, savoir un dièse entre le et le mi, un la b mol entre le sol et le la, et un la dièse entre le la et le si .

L’Abbé

J'ai vu un de ces Clavecins, l’invention en est très ingénieuse, 270 et autorise la délicatesse des Orientaux sur la justesse et la propreté du chant. Je dirai encore à leur avantage que peut-être leurs joueurs d’Instruments ont plus d’habileté que les nôtres. M. de La Croix m'en a dit un exemple qui mérite de vous être raconté. Dans un régale qu’il donna à M. de Guilleragues, il fit trouver des Musiciens du Pays avec les Violons de M. l’Ambassadeur. Après qu’ils eurent joué les uns et les autres à diverses reprises, un vieux Musicien Persan qui jouait du Violon admirablement pria le plus habile des Violons de l’Ambassadeur de jouer la plus belle, la plus longue et la plus difficile de ses Pièces. Le Violon joua une des plus longues ouvertures de nos Opéras. Lorsqu’il l’eut jouée deux fois comme c'est la coutume, le Violon Persan la rejoua aussi deux fois sans y manquer d’une seule note, et sans même y oublier un 271 seul des agréments que son concurrent y avait ajoutés. Il joua ensuite une de ses pièces, et la joua deux fois, mais notre Violon ne put pas en jouer quatre notes de suite. Peut-être que si quelqu’un de nos plus habiles Violons s’était trouvé là, il en serait sorti à son honneur.

Le Président

Quoi qu’il en soit, pour des apprentis en fait de Musique ce n'est pas mal la savoir.

L’Abbé

Ils sont très habiles dans l’étendue de ce qu’ils savent, mais comme ils ignorent entièrement ce que c’est que l’harmonie des consonances variées dans l’assemblage de plusieurs parties différentes, je dirai toujours qu’ils sont très ignorants en comparaison des Musiciens de l’Europe.

272 Le Chevalier

On dit que Monsieur de La Croix qui a été envoyé tout jeune par M. Colbert en plusieurs endroits du Levant pour y apprendre les Langues Orientales, avait eu ordre d’y apprendre en même temps la Musique du Pays.

L’Abbé

Cela est vrai, et il l’a apprise tout à fait bien. La pensée de ce grand Ministre était que si nous savions une fois en quoi elle consiste, ce serait une chose agréable d’en mêler quelques morceaux dans les fêtes et les divertissements que sa Majesté donne à sa Cour  ; de faire une Scène par exemple, où des Chanteuses vêtues à la Turque et touchant les mêmes Instruments de Musique dont elles jouent à Constantinople, viendraient chanter les mêmes airs, et danser les mêmes danses qu’elles chantent et qu’elles 273 dansent devant le Grand Seigneur , comme aussi de faire une autre Scène, où les Musiciens chanteraient les mêmes airs qu’ils chantent devant le Sophi de Perse, ou devant le Grand Mogol  ; car quoique leur Musique ne soit pas comparable à la nôtre, la diversité de leurs chants et de leurs instruments aurait apporté beaucoup de beauté et de richesse à nos spectacles.

Le Président

Cette pensée me plaît infiniment, et je vous avoue que j'aurais un grand plaisir de me voir par-là comme transporté en un moment dans toutes les différentes parties du monde.

L’Abbé

Il avait une autre pensée à peu près semblable, mais qui me paraît encore plus grande et plus magnifique, c’était de proposer à 274 sa Majesté, en cas que l’on eût achevé le Louvre , de ne point faire à la française tout le grand nombre d’appartements qu’il doit contenir, mais d’en faire à la mode de toutes les Nations du Monde : à l’Italienne, à l’Espagnole, à l’Allemande, à la Turque, à la Persienne, à la manière du Mogol, à la manière de la Chine, non seulement par une exacte imitation de tous les ornements dont ces Nations embellissent différemment les dedans de leurs Palais ; mais aussi par une recherche exacte de tous les meubles et de toutes les commodités qui leur sont particulières, en sorte que tous les Étrangers eussent le plaisir de retrouver chez Nous en quelque sorte leur propre Pays, et toute la magnificence du Monde renfermée dans un seul Palais.

275 Le Chevalier

Je crois que nous avons parlé de toutes les Sciences et de tous les beaux Arts, où les Modernes peuvent avoir quelque avantage sur les Anciens.

L’Abbé

Il s’en faut beaucoup.

Le Chevalier

Je n’en vois point qui ne soit venu sur les rangs. Vous avez parlé de l’Éloquence, et de la Poésie (Dieu sait !), de l’Architecture, de la Peinture, de la Sculpture, de l’Astronomie, de l’Astrologie, de la Chiromancie, de la Géographie, de la Navigation, de la Philosophie, Logique, Morale, Physique, et Métaphysique, des Mathématiques, de la Médecine, et de la Musique. Que reste-t-il après cela ?

276 L’Abbé

Il en est des Arts et des Sciences, comme de la Maison Royale où nous sommes. Il y a trois jours que nous la parcourons de tous côtés, et je suis sûr qu’il y a dans son enceinte cent belles choses que nous n'avons point vues, et que nous serions encore ici un mois sans les voir toutes. Il y a de même trois jours que nous parlons de toutes sortes d’Arts et de Sciences, et il est constant qu’il y en a un très grand nombre dont nous n’avons rien dit, et que quand même nous y emploierions encore un très long temps, il en resterait une infinité que nous n’aurions pas examinés. Pour preuve de ce que je dis ; remarquez que nous sommes ici dans le plus beau Jardin du Monde , et que cependant nous n’avons presque rien dit du Jardinage , soit de celui qui se mêle de dresser des Parterres , 277 de planter des Palissades , des Bosquets, des Boulingrins , et tout ce qui regarde la beauté, l’agrément et la magnificence  ; soit du Jardinage qui se mêle des fruits et des légumes . De combien de piques M. Le Nôtre et M. de La Quintinie se seraient-ils trouvés, chacun en leur genre, au-dessus de tous les Anciens ?

Le Chevalier

Il est vrai que quand l’Histoire parle d’un Consul, ou de quelque autre grand personnage, qui revient chez lui après avoir triomphé des Ennemis, elle ne le représente point faisant dresser les allées d’un Jardin, plaçant des fontaines jaillissantes en divers endroits, ou peuplant de grands Parterres des plus belles fleurs et des plus beaux Arbrisseaux que fournissent les Régions les plus éloignées, elle le représente plantant des choux ou des oignons dans le petit enclos de ses Pères.

278 Le Président

Est-ce que vous ne trouvez pas cela aussi beau et aussi louable que de faire de beaux Jardins ?

L’Abbé

Oui assurément, et plus beau même, si vous le voulez, mais nous n’en sommes pas sur la Morale, nous en sommes sur la culture des jardins, et sur cet Art agréable qui préside ou à leur embellissement ou à leur utilité. Ce que Monsieur le Chevalier vient de remarquer que des Consuls ne plantaient pour l’ordinaire que des choux et des oignons dans leur jardin prouve très bien que de leur temps on n’était pas fort magnifique en jardinages.

Le Président

Quand on veut parler des jardins des Anciens pour la magnificence, ce ne sont pas ceux des Con279 suls Romains qu’il faut citer, puisque ces grands hommes faisaient profession de frugalité, et de ne se distinguer du reste du Peuple que par les services importants qu’ils rendaient à la Républiquev, mais il faut parler de ceux de Lucullus ou de Sémiramis.

L’Abbé

Si ces jardins que vous alléguez avaient eu les mêmes beautés que ceux d’aujourd'hui, les Auteurs qui en ont écrit les auraient remarquées, puisqu’ils ont eu soin de nous apprendre qu’il y avait des Murènes dans les étangs des jardins de Lucullus qui venaient au son de la voix, et à qui on mettait des pendants d’oreille, et que les jardins de Sémiramis étaient suspendus.

Le Chevalier

Je n'ai jamais bien entendu ce qu’on voulait dire par des jardins suspendus.

280 L’Abbé

On ne veut dire autre chose que des Jardins plantés sur des terrasses fort élevées . Cette situation peut donner beaucoup de magnificence à des Jardins ; mais tant qu’on n’y voit point de fontaines jaillissantes, on peut dire qu’il leur manque la plus grande de toutes les beautés. S’il y en avait eu dans les Jardins de Sémiramis ou de Lucullus, les descriptions qu’on en avait faites seraient venues jusqu’à nous. Il s’en fallait bien d’ailleurs que les Anciens eussent la même quantité de bons fruits que nous avons aujourd’hui, puisque le nombre s’en augmente encore tous les jours.

Le Président

Comment concevez-vous M. l’Abbé que le nombre des fruits puisse s’augmenter tous les jours, est-ce que Dieu n’a pas créé toutes 281 les espèces d’arbres dès le commencement du monde  ?

L’Abbé

Cela est vrai, mais ils les a créées en différents endroits, et quand je dis que le nombre des fruits s’augmente tous les jours, je veux dire que l’on fait venir tous les jours des Pays éloignés des arbres que l’on n’avait pas encore. On en cultive aussi de sauvages qu’on rend excellents en les entant sur eux-mêmes et en les plantant dans de bonne terre.

Le Chevalier

Si l'art de la Cuisine qui à mon sens en vaut bien un autre, doit entrer en lice, je suis persuadé que nous avons des Cuisiniers d’un goût tout autrement délicieux que n’en avaient les Anciens.

L’Abbé

Il n’en faut pas douter. Les An282 ciens ont eu soin de nous laisser par écrit plusieurs de leurs plus excellents ragoûts ; ceux qui en ont voulu essayer les ont trouvés détestables. Il ne faut pas s’en étonner : puisque le jus noir dont les Lacédémoniens faisaient leurs délices, fut trouvé très mauvais par les Rois de Perse qui eurent la curiosité d’en tâter . D’ailleurs quand on n’aurait égard qu’à la propreté, il y aurait toujours une très grande différence de leurs Repas aux nôtres, puisqu’il est constant qu’ils n’avaient point de nappes sur leur table.

Le Chevalier

Comment savez-vous cela ?

L’Abbé

Ovide dit qu'étant à table auprès de sa Maîtresse, il écrivait sur la table, je vous aime, avec du vin dont il mouillait le bout de son doigt .

283 Le Chevalier

Voilà une galanterie qu’on ne pourrait faire aujourd’hui que dans ces Cabarets où on ne donne point de nappe, mais qui prouve bien qu’on n’en avait pas du temps d’Auguste ; car il y en aurait eu sur la table où mangerait un Chevalier Romain tel qu’Ovide . Je crois aussi que leurs Chars, qui n’étaient, à le bien prendre, que d’honnêtes tombereaux , étaient bien différents de nos Calèches et de nos Carrosses, car ils ne savaient ce que c’était que de suspendre leurs voitures .

Le Président

Croyez-vous qu’il n’y ait pas de la mollesse à rendre nos carrosses aussi doux qu’ils le sont, par tous les ressorts qu’on y ajoute  ?

284 Le Chevalier

On a grand tort assurément, et il serait bien plus louable de se faire rouer dans des Chariots à l’antique.

L’Abbé

Je crois en effet que le chariot bien résonnant [ i ] du Roi Alcinoos était une cruelle voiture.

Le Chevalier

N'admirez-vous point que d’être bien résonnant ait été la louange du Chariot d’un Roi, et qu’aujourd'hui ce soit un des plus grands reproches qu’on fasse à nos carrosses de louage  ? On voit la différence des temps jusque dans les moindres choses.

L’Abbé

Sur quelque Art que vous jetiez les yeux vous trouverez que 285 les Anciens étaient extrêmement inférieurs aux Modernes par cette raison générale qu’il n’y a rien que le temps ne perfectionne.

Le Chevalier

Après avoir parlé des Arts où les Modernes l’emportent sur les Anciens, il me semble que vous devriez dire quelque chose des Arts qui n’ont été connus que dans ces derniers siècles, comme de l’Imprimerie et de l’Artillerie .

L’Abbé

Nous en avons parlé, nous avons remarqué que l’Imprimerie avait rendu la science beaucoup plus commune qu’elle n’était, en mettant les livres dans les mains de tout le monde, et nous avons observé que l’Artillerie avait changé toute la face de la guerre, mais ces deux Arts en ont chacun un à leur côté dont nous n’avons rien dit et qui sont tous deux très 286 agréables. L’un est l’art d’imprimer des estampes , et l’autre l’art de faire des feux d’artifice . Comme c’est un grand avantage de pouvoir multiplier les livres par l’impression qu’on en fait, c'est aussi une grande satisfaction pour ceux qui aiment les belles choses de pouvoir multiplier les beaux tableaux et tout ce que les Peintres et les Sculpteurs imaginent par le moyen des estampes que l’on en fait.

Le Chevalier

Vous m’avez fait plaisir M. l’Abbé de vous être souvenu des feux d’artifice ; car je les aime de tout mon cœur, et la pensée seule m’en réjouit.

L’Abbé

Il est vrai que le spectacle qu’ils donnent n’a jamais lassé qui que ce soit.

287 Le Chevalier

Quelque temps qu’ait duré un feu d’artifice, on ne peut voir partir des fusées un peu belles, ou en un nombre un peu considérable, qu’on ne ressente une nouvelle joie aussi vive et aussi touchante que si c’était les premières qu’on eût jamais vues.

Le Président

Vous seriez donc bien aise si vous voyez ces Girandes admirables qu’on tire à Rome le jour de saint Pierre .

Le Chevalier

J'ai vu à Versailles des feux d’artifice plus beaux, n’en déplaise à M. le Président, que ceux qu’on fait à Rome  : car je n'ai pas besoin qu’une chose soit ancienne ou d’un Pays éloigné, pour la trouver belle. D’ailleurs ces feux d’artifice étaient accompagnés 288 d’un si grand nombre d’illuminations extraordinaires , que je ne crois pas qu’on puisse voir un spectacle plus agréable ni plus magnifique tout ensemble. Le grand Canal et celui qui le traverse depuis Trianon jusqu’à la Ménagerie étaient bordés d’un bout à l’autre d’une infinité de grands Termes de couleurs différentes . À l’endroit où ces deux canaux se croisent , il y avait quatre Pavillons d’une très belle Architecture , et aux extrémités de ces canaux on voyait des Palais magnifiques, surtout celui de Thétis qui terminait le grand Canal , et qui était d’une grandeur et d’une beauté surprenantes. Ces Termes, ces Pavillons et ces Palais étaient remplis d’un nombre infini de lampes qui en faisant briller les marbres précieux dont ils semblaient être construits répandaient partout une lumière douce et tranquille, qui jointe au silence de la Nuit était 289 d’un charme inconcevable . Rien n’a jamais mieux ressemblé à ce que la Fable raconte des Champs Élysées . Ce n’était ni un vrai Jour ni une vraie Nuit, mais quelque chose qui avait la beauté et l’agrément de tous les deux. Quand les feux d’artifice commencèrent, au signal qui leur fut donné, à s’élever dans l’air de tous côtés et à broder, si cela se peut dire, le fond brun et paisible de tout le ciel et de tout le paysage, et à y faire éclater un million d’innocents Tonnerres que les Échos multipliaient encore, les yeux et les oreilles goûtèrent un plaisir qu’il est malaisé de bien exprimer. Il parut alors dans le milieu du Canal un grand Vaisseau portant une Pyramide toute de feu, mais d’un feu le plus brillant et le plus vif qu’on ait jamais vu . Au pied de cette Pyramide étaient des illuminations représentant de grand Trophées d’armes et deux Esclaves d’une 290 taille prodigieuse, le tout peint de la main de l’illustre M. Le Brun , et éclairé d’un nombre infini de lumières . Après que ce spectacle se fut avancé gravement et eut charmé les yeux pendant un espace de temps considérable, le hasard y ajouta une beauté à laquelle on ne s’attendait point, le feu prit inopinément et tout à coup au corps du Vaisseau (d’où ceux qui le conduisaient se sauvèrent à la nage le mieux qu’ils purent,) à tous les bois qui formaient et soutenaient la Pyramide, aux Trophées, et aux Esclaves . Il s’en forma une autre Pyramide de feu purement naturel six fois plus grande que la première, c’était un plaisir de voir le feu qui sortait immédiatement de l’eau et qui s’y mirant tout entier, y faisait descendre une autre Pyramide de feu aussi grande et aussi lumineuse que celle qui montait en haut. Tous les rivages en furent 291 tellement éclairés qu'on se voyait plus distinctement qu’on n’eût fait en plein jour. Cela fit un extrême plaisir à tous les spectateurs dont les plus éloignés virent le Roi, la Reine et toute la Cour comme s’ils n’en avaient été qu’à quatre pas . Il y a apparence que la Cour même n’en fut point fâchée ; car elle était autant belle qu’elle l’ait jamais été. La manière dont finit cet agréable incendie plut encore beaucoup. Tant que l’eau n’entra point dans le Vaisseau qui brûlait, la flamme fut toujours également brillante, et dès que l’eau y entra, tout s’éteignit en un moment. Le Vaisseau coula à fond, l’eau passa par-dessus et on ne vit plus ni feu, ni flamme, ni fumée.

L’Abbé

Comme c’est un défaut à un feu de joie de languir sur sa fin, on eut contentement là-dessus, de celui dont vous parlez.

292 Le Chevalier

Il faut pardonner cette longue description au plaisir que j’ai à me souvenir des Fêtes de Versailles .

L’Abbé

Je vous le pardonne sans peine, car vous m’avez fait aussi un très grand plaisir de m’en rafraîchir la mémoire.

Le Président

Je crois que nous pouvons mettre fin à notre dispute et reprendre le chemin de Paris.

Le Chevalier

Concluons donc quelque chose s'il vous plaît de ce que nous avons dit aujourd’hui et les jours précédents.

L’Abbé

Nous conclurons, si vous l’avez agréable, que dans tous les Arts et 293 dans toutes les sciences, à la réserve de l’Éloquence et de la Poésie, les Modernes sont de beaucoup supérieurs aux Anciens, comme je crois l’avoir prouvé suffisamment, et qu’à l’égard de l’Éloquence et de la Poésie, quoiqu’il n’y ait aucune raison d’en juger autrement, il faut pour le bien de la paix ne rien décider sur cet article .

Le Chevalier

C’est-à-dire qu’il faut attendre encore un peu de temps ; car franchement, quelque mine que fasse M. le Président, je le tiens fort ébranlé.

Le Président

Moi, ébranlé ?

Le Chevalier

Demeurons-en là, il serait malhonnête d’en demander davantage pour la première fois. Il faut cependant que je vous dise, avant 294 que de nous séparer, mon avis sur toute notre dispute ; je l’ai mis ce matin en vers, n’ayant pu me rendormir après mon premier sommeil.


  Quand le Dieu des saisons aura moins de lumière
Au milieu de son cours qu'en ouvrant sa carrière  ;
Qu'un Chêne qui n’a vu que deux ou trois Printemps
Aura plus de rameaux qu'un chêne de cent ans ;
Qu'un fleuve roulera plus de flots à sa source
Qu'il n'en porte à la Mer en achevant sa course ;
Que le rustique gland des antiques forêts
Vaudra mieux que le blé des modernes guérets  ;
Quand pour trop manier ou le marbre ou l’argile
On verra qu’un Sculpteur en devient moins habile,
Qu'un Pilote en voguant perd l’art de naviguer,
Qu'un Cyclope en forgeant désapprend à forger ;
Je croirai qu'en nos jours il n’est rien qui réponde
Aux plus faibles essais de l’enfance du monde.

295 M. le Président ne put s’empêcher d’applaudir aux vers de M. le Chevalier, et de marquer par-là qu’il n’avait plus tant de mépris pour les Modernes. On vint dans ce moment les avertir que leur équipage était prêt, de sorte qu’après avoir fait encore un tour de promenade sur le grand Parterre , ils quittèrent ce séjour admirable pour s’en retourner à Paris, avec une ferme résolution de revenir incessamment en admirer encore les beautés qu’ils avaient vues avec tant de plaisir.

FIN.




Arbre de Porphyre augmenté d'un degré métaphysique




297 SENTIMENT D'UN DOCTEUR de Sorbonne sur la doctrine des principes de connaissance de Descartes

Descartes dit que [ j ] pour bien examiner la vérité, il est besoin de mettre une fois en sa vie toutes choses en doute, à quoi il ajoute qu’il est [ k ] utile aussi de considérer comme fausses toutes les choses dont on peut douter.

Cette doctrine est téméraire, dangereuse et inutile.

298 On ne doit jamais renoncer pour peu de temps que ce puisse être à la connaissance de Dieu, puisque la Piété nous oblige d’occuper sans cesse notre esprit à le considérer ou en lui-même, ou dans ses ouvrages et que cette obligation est fondée sur les premiers principes de la nature de notre esprit et sur les premiers principes de la grâce.

La fin de notre esprit est de connaître la vérité qui est Dieu, or il n’est jamais permis de se détourner de sa fin dernière. De plus comme Dieu qui est la cause efficiente de notre esprit, et qui ne connaît rien que lui-même, soit dans sa substance, soit dans ses productions qui sont ses images, n'a imprimé d’autre mouvement à notre esprit que celui qui le porte à la connaissance de son principe (l’action naturelle d’une cause sur son effet étant de se le rendre semblable en lui communiquant 299 ce qu’elle a,) c’est une témérité bien grande de vouloir interrompre ce mouvement par un doute formel et délibéré, tel que celui que Descartes propose à ses disciples. J’ajouterai que notre esprit étant porté de sa nature vers la connaissance de la souveraine vérité, c’est détruire autant qu’il est en nous la nature de notre esprit, que de douter s’il y a une vérité souveraine ; car de même qu’un corps cesse de se mouvoir lorsqu’il n’y a point de terme où il puisse arriver, le mouvement de l’esprit cesse aussi, lorsqu’il n’a plus d’objet.

Cette obligation est aussi fondée sur les premiers principes de la grâce, dont la fin est de rendre Dieu présent à notre esprit par la foi, de perfectionner ses connaissances naturelles, et de le disposer par ce moyen à voir clairement la Nature divine ; or il ne peut être permis d’aller contre cette 300 fin ni d’abandonner par le doute la lumière de la foi pour commencer à se former soi-même de nouvelles connaissances, et puisque Dieu a fondé en nous la foi sur les connaissances naturelles qui lui servent de préparation, nous devons nous en contenter, et ne pas abattre l’Édifice de ce grand Architecte jusqu’aux fondements, pour en établir d’autres et bâtir dessus un nouvel édifice. La cause efficiente de la grâce est Dieu qui la produit sans cesse en notre esprit par une libéralité toute pure, c’est donc une grande témérité d’arrêter cette opération de Dieu pour commencer la nôtre, et de rejeter ses dons pour acquérir de nous-mêmes et par notre propre suffisance de nouvelles richesses qui ne sont rien en comparaison de celles que nous abandonnons par le doute. Enfin la nature de la grâce ou sa cause formelle étant un mouvement qui 301 porte notre esprit au-dessus de la Nature même, c’est détruire ce mouvement et le faire descendre au-dessous de toutes les connaissances naturelles. On peut dire que ce principe de douter de tout a quelque chose de plus mauvais que tous les autres péchés, puisqu’il détourne de propos délibéré notre esprit de la vue de Dieu pour l’employer à la recherche de la créature, et que les autres péchés ne l’en détournent que par accident ; si ce n’est peut-être dans ces hommes qui ont dit à Dieu qu’ils ne veulent point le connaître pour pécher plus librement ; avec cette différence que ceux-ci le font pour se conduire comme il leur plaît dans leurs actions, et que ceux-là le font pour se conduire comme il leur plaît dans leurs pensées.

Il ne sert de rien de dire que l’on ne se jette dans ce doute que pour un peu de temps, puisque la foi se perd par le doute volontaire 302 de quelque peu de durée qu’il puisse être, de même que la vie se perd pour peu que l’on cesse de vivre.

On dira peut-être que ce doute ne doit être regardé que comme une supposition qu’on fait pour parvenir à une plus grande certitude, mais M. Descartes ne dit point que ce doute ne doit être regardé que comme une supposition quoique la chose méritât bien qu’il en fît la remarque, et il en parle comme d’un doute réel et effectif. Quoi qu’il en soit cette démarche est toujours très périlleuse : car qui peut répondre qu’on viendra à bout de rétablir toutes les connaissances et toutes les persuasions qu’on aura rejetées par le doute ; tel esprit n'y trouvera pas de difficulté, mais tel autre ne pourra jamais sortir de son doute. J’ajoute que quand il réparerait en un instant toutes ses connaissances naturelles, et qu’il les remettrait en meilleur ordre, 303 il n’a point en lui-même de moyen de se rétablir dans la foi qui est un pur don de Dieu, qu’on ne peut même lui demander si on ne l’a déjà, puisqu’on ne prie que par la foi.

Il ne sert de rien de dire qu’on n'entre dans ce doute volontaire que pour acquérir une connaissance plus forte et plus certaine puisque cette connaissance qu’on acquiert n’est qu’une connaissance purement naturelle, et qu’il vaudrait mieux ne connaître jamais aucune vérité naturelle par la démonstration, que d’avoir cessé un moment de croire celles que la foi nous enseigne.

On a beau dire que celui qui entre dans ce doute ne s’en sert pas pour la conduite des actions de sa vie. Cela n’est bon qu’à faire des hypocrites de ceux qui en usent ainsi. Car supposons qu’un homme voulant philosopher comme Descartes s'est jeté dans le 304 doute dont nous parlons, et à tel point qu’il ne voit plus rien d’assuré, sinon qu’il est une chose qui pense ; supposons ensuite que cet homme demeure dix ans dans ce doute avant que de passer de cet état à celui d’un homme qui est fortement persuadé de toutes les vérités de la foi, et que pendant ces dix années il s’est acquitté exactement de tous les devoirs d’un Chrétien, n’est-il pas vrai que cet homme aura commis plusieurs grands sacrilèges ?

Il est d’ailleurs impossible que celui qui doute de tout, et qui ne veut sortir de son doute que par la force de la démonstration, puisse jamais être convaincu d’aucune vérité : la raison en est très évidente, et je ne sais comment M. Descartes ne l’a point vue ; ou pourquoi il l’a dissimulée. C’est que la certitude de toutes nos connaissances est fondée sur deux principes qui ne peuvent se démontrer, et dont 305 nous ne sommes convaincus que par une persuasion naturelle.

Le premier de ces principes est que la raison humaine est capable de connaître la vérité, et le second que nous avons en nous-mêmes cette raison.

Je dis premièrement qu’il est évident que toutes les sciences sont fondées sur ces deux principes, puisque nous ne pouvons avoir une science ou une connaissance certaine de quelque chose, si nous ne sommes assurés de l’avoir, et que nous ne pouvons être assurés de l’avoir, si nous ne sommes assurés qu’il est possible que nous l’ayons. Il est encore certain que pour acquérir cette connaissance, il faut être assuré qu’une raison bien disposée peut l’acquérir et être assuré aussi que nous avons en nous cette raison bien disposée.

Je dis en second lieu que si un homme doute de ces deux principes comme il le doit faire, s’il veut 306 douter de tout, cet homme n’a point de moyen pour sortir jamais de son doute, ni pour connaître avec certitude aucune vérité : car il est évident qu’il ne peut jamais se convaincre lui-même du premier de ces deux principes, puisque toutes les preuves qu’il en peut former ne sont autre chose que des actions de raison comprises par conséquent dans le principe dont il doute. Après cela quelque démonstration qu’il emploie pour se convaincre de quoi que ce soit, il ne pourra parvenir à autre chose qu’à continuer dans le doute où il s'est mis. S’il lui arrive par exemple de raisonner de cette sorte, le Tout est plus grand que sa partie, Quatre est un tout, et deux en est une partie, donc Quatre est quelque chose de plus grand que deux ; toute la conviction qu’il pourra tirer de cet argument le plus évident qu’on puisse faire, c’est que la conséquence qui en résulte lui semble 307 très conforme à la Raison, mais qu’il ne sait pas si la Raison peut connaître la vérité. Quelque chose qu’on lui puise dire de la bonté de Dieu qui ne saurait prendre plaisir à tromper ses Créatures, il avouera encore que cela lui semble très raisonnable mais qu’il ne sait pas si c’est assez qu’une chose lui semble raisonnable pour croire qu’elle soit vraie.

Il en est de même du second principe. Quand cet homme serait assuré que la Raison peut connaître la vérité, il pourra douter que la sienne soit assez bien disposée pour en venir à bout. Combien voit-on de fous, dira-t-il, qui croient trouver la vérité par des raisonnements visiblement faux, et qui sait si ces sortes de fous ne sont pas les véritables sages, car il y a moins de cette sorte de fous achevés dans le monde, qu’il n’y a d’autres hommes, et les choses les plus rares en chaque espèce sont ordinairement 308 les plus parfaites. Ce que l’on peut espérer de plus raisonnable d’un homme qui se sera jeté dans ce doute, c’est qu’il passe dans la secte des nouveaux Académiciens qui ne reconnaissent rien de certain dans toutes les connaissances humaines.

À ces deux principes indémontrables, on peut en ajouter un troisième qui est une dépendance du second. Ce principe est d’être certain qu’on est éveillé dans le temps que l’on raisonne. Car il est impossible que celui qui est entré dans le doute s’il veille ou s’il dort, comme on y entre nécessairement, quand on doute de tout, en puisse jamais sortir par aucune démonstration, puisque souvent on dort quand on pense veiller, et que dans cet état on se confirme dans la pensée qu’on ne dort pas, par les mêmes raisons dont on se sert pour se convaincre qu’on ne dort pas, lorsque l’on veille.

309 Quand on renonce à la possession de quelque chose pour en acquérir une autre, il faut que celle qu’on acquiert vaille mieux que celle que l’on quitte, cependant ce que Descartes se propose d’acquérir par son doute, n'est autre chose que des connaissances certaines et démonstratives, et ce qu’il détruit par son doute renferme des connaissances certaines et démonstratives, puisque son doute s’étend sur toutes sortes de connaissances. Pourquoi se défaire avec bien de la peine d’une chose pour avoir ensuite bien de la peine à la recouvrer ? Un homme qui use si mal de sa raison est bien malheureux et bien vain tout ensemble ; bien malheureux de rendre inutile par son doute tout le temps de son enfance et de sa jeunesse, pendant lequel l’Auteur de la Nature a répandu dans son esprit un très grand nombre de connaissances et de vérités très importantes, et 310 bien vain de renoncer à tous ces avantages pour avoir le plaisir de pouvoir dire qu’il s’est acquis par ses propres forces ce que Dieu lui avait donné gratuitement et sans aucun travail de sa part.

Il est étonnant que M. Descartes étant aussi persuadé qu’il l’était des vérités de la Religion, ait avancé de tels principes sans avoir pris la précaution de déclarer que le doute où il veut qu'on entre pour bien philosopher ne regarde point les matières de la foi dont il n’est jamais permis de douter, et sans avoir averti que ce doute même des choses naturelles ne doit être qu’une pure supposition ; car douter qu’il y ait un Ciel et une Terre, comme on le doit quand on a résolu de douter de tout, c’est douter qu’il y ait un Créateur du Ciel et de la Terre.




311 RÉPONSE À LA LETTRE d’un ami qui se plaignait de ce que les Poètes d’aujourd'hui n'employaient plus la Fable dans leurs ouvrages, et de ce que les Orateurs n’osent plus citer dans leurs Harangues ni Cambyse, ni Épaminondas ni presque tous les grands hommes de l’Antiquité

Je vous avoue, Monsieur, que j’ai pris un extrême plaisir à m'entendre louer dans votre lettre ; mais lorsqu’après m’avoir encensé comme un Poète excellent, vous ajoutez qu’on ne voit plus aujourd’hui que de méchante Prose rimée ; et que dans cette supposition vous daubez de toute votre force sur notre siècle, ne croyez pas que je prenne le change, ni que l’amour-propre me fasse donner dans le panneau.


   312 En vain par votre doux langage
Vous me voulez amadouer
Je saurai m’entendre louer,
Sans laisser tomber mon fromage.

Je veux dire, Monsieur, que la joie d’ouïr des louanges aussi fines et aussi délicates que celles que vous me donnez ne me fera pas abandonner les intérêts des Modernes. J’estimerai toujours le siècle où vous vivez et où vivent tant d’autres excellents hommes et en vers et en prose.

Il est vrai qu’il se fait aujourd’hui un grand nombre de méchants vers, mais en quel temps ne s’en est-il pas fait autant et davantage ? Les Anciens se sont plaints de la même chose, et ont fait sur ce sujet des milliers d’Épigrammes , ce n’est donc point un malheur qui soit particulier à notre siècle.

Comme nos Gens, dites-vous, ne savent guère de choses, ils méprisent tout ce qui passe leur con313 naissance, croyez-vous Monsieur que si nos Poètes ne s’empressent plus d’orner leurs ouvrages des noms d’Apollon, de Minerve, de Mars, de Vénus, de Cupidon, de Melpomène, de Terpsichore, et d’y faire entrer les Fables de la Métamorphose , cela vienne de ce qu’ils ignorent toutes choses ? Point du tout ; et si leurs ouvrages ne plaisent pas ce n’est pas faute d’y avoir employé tous ces vieux matériaux poétiques ; mais faute de génie et d’invention. Je ne saurais m’empêcher de transcrire ici un Sonnet de Ronsard qui devrait charmer tout le monde, s’il était vrai que la Fable ancienne fût une des plus grandes beautés de notre Poésie . Le voici.


  Je ne suis point ma guerrière Cassandre
Ni Myrmidon ni Dolope soudard
Ni cet Archer dont l’homicide dard
Occit ton frère et mit ta ville en cendre.
314 En ma faveur, pour esclave te rendre,
Un camp armé d'Aulide ne départ ,
Et tu ne vois au pied de ton rempart
Pour t’enlever mille Barques descendre.
Mais bien je suis ce Corèbe insensé
Qui pour t’amour ai le cœur offensé
Non de la main du Grégeois Pénélée
Mais de cent traits qu'un Archerot vainqueur
Par une voie à mes yeux recelée,
Sans y penser me ficha dans le cœur.

Je vais vous apprendre une chose que vous ne savez peut-être pas, c’est que ce Sonnet a été fait, à ce que l’on a assuré, pour une jeune Cabaretière du Faubourg Saint-Marcel, dont Ronsard, qui demeurait dans le même Faubourg, était devenu amoureux. Que de bien perdu ! car apparemment cette Cassandre ne connaissait pas les honnêtes gens qui sont nommés dans ce Sonnet. Que de tré315 sors en un monceau ! Voilà tout Homère et tout Virgile, cependant, Monsieur, pouvez-vous voir sans en avoir pitié le grand Ronsard, un des plus beaux génies qu’il y ait jamais eu, se défigurer et se barbouiller comme il fait par l'usage hors de propos de toute cette Fable  ? Ce qui me semble bien digne de remarque en ceci, c’est que Ronsard et tous ceux qui ont travaillé comme lui, n’ont point fait ce qu’ils voulaient faire. Ils voulaient imiter les Anciens et ils ne les ont point imités ; car imiter les Anciens n’est pas dire ce qu’ils ont dit, mais dire les choses de la manière qu’ils les ont dites ; les Anciens ont employé dans leurs Poésies les Fables qui étaient connues de tous ceux de leur siècle, comme faisant la meilleure partie de leur Religion ; si nos Poètes veulent faire comme les Anciens, il faut qu’ils mettent dans leurs Poésies ce qui est connu de 316 tous ceux du siècle où nous sommes ; et comme les Poètes Grecs et Latins n’employaient point dans leurs ouvrages la Mythologie des Égyptiens, les Poètes Français ne doivent point employer les Fables des Romains et des Grecs s’ils ont envie de les prendre pour leurs modèles.

Il y a des gens qui se sont imaginé que les Fables dont nous parlons étaient de l’essence de la Poésie  ; il ne se peut pas une plus grande illusion. Il est vrai que la fiction en général est de l’essence de la Poésie, mais non pas telle ou telle fiction. Si la chose était comme le prétendent ceux qui se sont enivrés de la Poésie des Grecs et des Latins jusqu’à croire qu’il n’y en a point d’autre, il faudrait qu’il n’y en eût point eu dans le monde avant les Grecs et les Romains, ce qui est manifestement faux. Il faudrait qu’il n’y en eut point en317 core aujourd’hui dans tous les pays où on n’a jamais ouï parler ni d’Apollon, ni du Parnasse, il faudrait enfin que les Cantiques de Moïse, les Psaumes de David, et presque tous les ouvrages de Salomon ne fussent que de la Prose rimée, quoiqu’on les ait toujours regardés comme des modèles de la Poésie la plus sublime. La Fable Grecque n’est qu’un ornement à la Poésie, qui à la vérité lui a donné de grands agréments lorsque les Grecs et les Romains s'en sont servis, mais qui ne lui est plus absolument nécessaire pour se faire aimer. Bien loin que cela soit, je dirai que comme les ornements qui ont eu le plus de vogue dans de certains temps sont ceux qui blessent le plus quand la mode vient à s’en passer, il est à craindre que la Fable ancienne qui commence à déplaire à bien des gens lorsqu’elle n’est pas employée avec une extrême délicatesse, ne devienne dans quelque temps insupportable. 318 Quoi qu’il en soit, Monsieur, les Fables, que vous regrettez tant, ne sont pas plus essentielles à la Poésie que les Cornettes à deux rangs le sont à la beauté des femmes. Vous trouvez sans doute que ces coiffures élevées leur siéent admirablement bien et ajoutent beaucoup de grâce et de majesté aux charmes que la Nature leur a donnés, mais vous pouvez vous souvenir que ces mêmes femmes, je veux dire leurs mères ou leurs grands-mères, vous ont plu encore davantage dans votre jeune temps avec leurs coiffures à la Raie, qui leur rendait le dessus de la tête extrêmement plat, et avec leurs garcettes gommées qui cachaient les trois quarts de leur front. Il a plu au temps de faire passer la mode des Fables anciennes et de leur substituer des sentiments aisés et naturels, pleins de bon sens et de délicatesse, je crois qu’il faut le trouver bon et s’y accommoder. Elles doi319 vent être contentes du long temps qu’elles ont duré et des bons services qu’elles ont rendu aux Poètes pendant une si longue suite de siècles.


  Se servir désormais de ces Billevesées ;
De ces antiquailles usées
Qu'Homère en ses Écrits heureusement plaça,
C’est dans une galante et riche Mascarade
Se vêtir, et faire parade
Des habits d’un ballet qu’Henri quatre dansa.

Pour ce qui est de la Prose vous vous plaignez qu’on n’ose plus mettre en œuvre les noms de Cambyse et d’Épaminondas dans une Harangue. Voilà un grand malheur ! est-ce que ces deux noms, de même que ceux de Thémistocle, d’Alcibiade, et de Périclès n’ont pas fatigué suffisamment les 320 oreilles de tous les Princes dans les Harangues qu’on leur a faites ? Voulez-vous que le Roi, si le bien de l’État l’oblige à faire quelques voyages dans son Royaume, souffre encore la même persécution dans toutes les Villes où il y aura un Maire ou un Capitoul qui se pique d’être éloquent ? Songez quelle fatigue c’est de se voir tomber sur le corps deux fois le jour, Thémistocle ou Épaminondas, ou tous les deux ensemble ? Je pardonne à de jeunes gens d’aimer ce qu'on leur a enseigné dans leurs études, et de prendre plaisir à mettre en œuvre les beaux endroits des Vies de Plutarque, parce qu’ils font voir par là à leurs Régents et à leurs Pères, qu’ils ont employé utilement leur temps à de bonnes lectures, et qu’ils en ont retenu les plus beaux endroits, mais je ne puis souffrir que des hommes sages, des Orateurs formés se parent de ces vieux ornements. Je veux qu’ils 321 parlent de leur Chef comme parlaient les Anciens qu’ils veulent imiter, et qu’ils débitent leurs pensées et non pas celles des autres.

Ce n’est pas, Monsieur, qu’à parler bien sérieusement, je ne sois très persuadé qu'on peut se servir encore heureusement des fictions de la Fable ancienne dans la Poésie Française, quand la matière s’y trouve disposée ; mais je crois qu’il faut en user sobrement, et surtout ne pas s’imaginer qu’un ouvrage n’est pas poétique quand la Fable ancienne n’y est pas employée. Pour ce qui est de la Prose, je ne doute point qu’on ne puisse fort bien citer Cambyse et Épaminondas et tous les autres grands Personnages de l’Antiquité dans des ouvrages de Morale ou de Politique, mais je crois qu’il y aurait du péril aujourd’hui à les faire entrer dans des pièces d’Éloquence, surtout dans les Harangues un peu polies.

Je suis, etc.




Fautes à corriger

Préface page 8, ligne 5, une homme, lisez un homme. Pag. 45, l. 20, demander grâces, lis. demander grâce. Pag. 59, l. 17, chyromancie, lis. chiromance. Pag. 93, l. der. Quand il, lis. quand elle. Pag. 94, l. prem., est préparé, lis. est préparée. Pag. 96, l. 17, qu’il en fait, lis. qu’il en a fait. Pag. 100, l. prem., d’une lampe suspendue qu’on avait, lis. d’une lampe qu’on avait, l. 23, la pendule, lis. le pendule. Pag. 141, l. 13, que ces ironies sont offençantes comme c’est leur nature, lis. qu’elles sont offençantes comme c’est la nature des ironies. Pag. 171, l. 21, dont elle s’est composée, lis. dont elle est composée. Pag. 280, l. 13, qu’on avait faites, lis. qu’on en avait faites. Pag. 283, l. 6, pas une du, lis. pas du.

a. Sagesse , chap. 17.

b. William Gilbert, De Magnete , lib. I, cap I.

c. Cap. XVII, v. 21.

d. O fortunatam natam me Consule Romam !

e. Ecclésiaste , Cap. III, v. XI.

f. Cet Écrit est à la fin de ce Dialogue .

g. Cet Arbre est à la fin de ce Dialogue .

h. Saint Matthieu , cap. VII, v. 12.

i. Odyssée , livre VI.

j. Animadverti jam ante aliquot annos quam multa ineunte aetate falsa pro veris admiserim, et quam dubia sint quaecumque istis postea superextrusi, ac proinde funditus omnia, semel in vita esse evertenda atque à primis fundamentis, denuo inchoandum etc. Commencement de la Première Méditation de Descartes.

k. Enitar tamen et tentabo rursus eandem viam quam heri fueram ingressus, removendo scilicet illud omne quod vel minimum dubitationis admittit, nihilo secius quam si omnino falsum esse comperissem. Au commencement de la Seconde Méditation .

a. Sagesse , chap. 17.

b. William Gilbert, De Magnete , lib. I, cap I.

c. Cap. XVII, v. 21.

d. O fortunatam natam me Consule Romam !

e. Ecclésiaste , Cap. III, v. XI.

f. Cet Écrit est à la fin de ce Dialogue .

g. Cet Arbre est à la fin de ce Dialogue .

h. Saint Matthieu , cap. VII, v. 12.

i. Odyssée , livre VI.

j. Animadverti jam ante aliquot annos quam multa ineunte aetate falsa pro veris admiserim, et quam dubia sint quaecumque istis postea superextrusi, ac proinde funditus omnia, semel in vita esse evertenda atque à primis fundamentis, denuo inchoandum etc. Commencement de la Première Méditation de Descartes.

k. Enitar tamen et tentabo rursus eandem viam quam heri fueram ingressus, removendo scilicet illud omne quod vel minimum dubitationis admittit, nihilo secius quam si omnino falsum esse comperissem. Au commencement de la Seconde Méditation .