1 PARALLÈLE DES ANCIENS ET DES MODERNES EN CE QUI REGARDE LES ARTS ET LES SCIENCES.
DIALOGUES.
DE LA PRÉVENTION en faveur des Anciens.
PREMIER DIALOGUE.

Pendant les beaux jours de ce dernier Printemps le Président… l'Abbé… et le Chevalier… résolurent de se donner le plaisir de voir exactement toutes les beautés de Versailles , et d’y mettre le temps que demande une aussi grande et aussi vaste entreprise. L’absence du Roi qui était allé visiter Luxembourg et ses autres dernières conquêtes, leur sembla favorable pour leur dessein, et quoiqu’ils n’ignorassent pas qu’elle 2 ôterait à ce Palais la plus grande partie de son éclat ; elle les détermina néanmoins à ne pas différer, parce qu’elle leur donnerait les moyens de tout voir avec plus de facilité et moins d’interruption. Ce sont trois hommes d’un mérite singulier chacun en leur espèce, mais d’un caractère d’esprit fort différent. Le Président est un de ces savants hommes qui semblent avoir vécu dans tous les siècles, tant il est bien instruit de tout ce qui s’y est fait, et de tout ce qui s’y est dit. L’amour extrême qu’il a eu dès sa jeunesse pour toutes les belles connaissances lui a fait concevoir une telle estime pour les Ouvrages des Anciens où il les a puisées, qu’il ne croit pas que les Modernes aient jamais rien fait, ni puissent jamais rien faire qui en approche. La sciencen’est pas la seule chose qui le rende recommandable, il a aussi beaucoup de génie contre l’ordinaire des grands amateurs de l’Antiquité qui, faute 3 de savoir inventer, travaillent continuellement à remplir par la lecture le vide de leur imagination stérile, qui n’ayant point reçu de la nature l’idée du beau qu’elle imprime au fond de l’âme de ceux qu’elle aime , s’en sont fait une sur les premières choses qu’on leur a assuré être belles, et qui, de peur de se tromper, sont résolus de ne rien trouver digne de leur estime que ce qui sera conforme aux modèles qu’on leur a proposés. L’Abbé peut aussi être regardé comme un homme savant, mais plus riche de ses propres pensées que de celles des autres. Sa science est une science réfléchie et digérée par la méditation, les choses qu’il dit viennent quelquefois de ses lectures ; mais il se les est tellement appropriées qu’elles semblent originales, et ont toute la grâce de la nouveauté. Il a pris soin de cultiver son propre fonds, et comme ce fonds est fertile, il en tire par de fréquentes réflexions mille pen4 sées nouvelles, qui quelquefois semblent d’abord un peu paradoxes, mais qui étant examinées se trouvent pleines de sens et de vérité. Il juge du mérite de chaque chose en elle-même sans avoir égard ni aux temps, ni aux lieux, ni aux personnes, et s’il estime beaucoup les Ouvrages excellents qui nous restent de l’antiquité, il rend la même justice à ceux de notre siècle , persuadé que les Modernes vont aussi loin que les Anciens, et quelquefois au-delà, soit par les mêmes routes, soit par des chemins nouveaux et différents. Le Chevalier tient comme le milieu entre le Président et l’Abbé. Il a de la science et du génie, non à la vérité dans le même degré, mais il y joint beaucoup de vivacité d’esprit et d’enjouement. Le différent caractère d’esprit de ces trois hommes les rend de différent avis presque sur toutes choses ce qui forme entre eux une infinité de contestations fort agréa5 bles. Ils avaient déjà disputé plusieurs fois à l’occasion du Poème du siècle de LOUIS LE GRAND , sur le mérite des Anciens. Le Président avait toujours soutenu qu’en quelque Art et en quelque Science que ce soit ils l’emportaient infiniment sur les Modernes. L’Abbé avait soutenu le contraire fort vigoureusement, et le Chevalier se souciant peu de ce qui en peut être, n’avait songé qu’à dire là-dessus des plaisanteries qui le divertissent. Mais dans le voyage qu’ils firent à Versailles, ils épuisèrent en quelque sorte la matière, excités qu’ils étaient par les beaux ouvrages tant anciens que modernes dont ce Palais est orné. À peine furent-ils hors de la ville que la conversation commença à peu près en cette manière.

l’Abbé

Je vous avoue, M. le Président que je ne puis m’empêcher de vous envier le plaisir que vous allez avoir 6 dans la vue d’un palais où il y a pour vous tant de beautés toutes nouvelles.

le Président

Vous me direz tout ce qu’il vous plaira, mais je doute que Versailles vaille jamais Tivoli ni Frascati .

l’Abbé

J’admire votre prévention. Il y a plus de vingt ans que vous n’avez été à Versailles , et vous prononcez hardiment en faveur des belles maisons d’Italie, attendez que vous l’ayez vu. Mais j’ai tort. Quoique Versailles renferme seul plus de beautés que cinquante Tivoli et autant de Frascati mis ensemble, il perdra toujours sa cause dans votre esprit.

le Président

Pourquoi m’estimez-vous si injuste ?

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l’Abbé

C’est que je connais votre passion démesurée pour tout ce qui est étranger et éloigné, car vous êtes parfaitement Français de ce côté-là.

le Président

Il est vrai que notre Nation a toujours été accusée d’aimer les Étrangers jusqu’à la manie.

l’Abbé

Ce n’est pas encore tant l’amour des Étrangers qui vous rend injuste, que l’amour des Anciens.

le Président

Comment, l’amour des Anciens ?

l’Abbé

Oui, l’amour des Anciens. Quand vous avez vu Tivoli, ce n’a point été la beauté de ses fontaines, de ses cascades, de ses statues et de ses peintures qui vous ont charmé, 8 ç’a été la seule pensée que Mécène s’y était promené plusieurs fois avec Auguste  ; vous vous êtes imaginé les voir ensemble dans les mêmes endroits où vous vous reposiez, vous y avez joint Horace qui leur récitait quelqu’une de ses Odes , et peut-être avez-vous récité cette Ode pour vous représenter mieux ce que vous étiez bien aise de vous imaginer ; toutes ces idées agréables se sont jointes à celles des jardins et des fontaines, et comme elles se sont formées en même temps dans votre esprit, elles n’y reviennent jamais l’une sans l’autre, de sorte que c’est bien moins Tivoli que vous aimez, que le souvenir de Mécène, d’Auguste et d’Horace. La même chose est arrivée à Frascati ; vous y avez vu Cicéron au milieu de ses amis, agitant ces questions savantes dont la lecture fait encore aujourd’hui nos délices, et je suis sûr qu’à votre égard l’éloquence de Cicéron entre pour une plus grande 9 part dans la beauté de Frascati que tous ses jets d’eau et toutes ses cascades.

le Chevalier

Le souvenir d’avoir passé le temps agréablement avec mes amis dans une maison de campagne pourrait me la faire aimer plus qu’une autre ; mais je ne m’aviserais jamais de la trouver plus belle que Versailles, parce que Mécène ou Cicéron s’y seraient promenés.

l’Abbé

C’est que la tendresse que vous avez pour vos amis n’approche point de celle que M. le Président a pour les Anciens.

le Chevalier

Je vois bien que le voyage ne se fera pas sans en venir aux mains plus d’une fois sur notre grande question de la préférence des Anciens sur les Modernes, ou des Modernes sur les Anciens.

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l’Abbé

Le lieu où nous allons ne me sera pas désavantageux, il me fournira tant de preuves par les beaux ouvrages dont il est rempli, de la suffisance des hommes de notre siècle, que je n’aurai pas de peine à en placer quelques-uns au-dessus ou du moins à côté des plus grands hommes d’entre les Anciens.

le Président

Et moi je le prends aussi volontiers pour le champ de bataille qui ne peut que m’être favorable et à l’honneur de l’Antiquité que je défends, puisque ses plus grandes beautés consistent dans l’amas précieux des figures antiques et des tableaux anciens qu’on y a portés, et que le surplus de ce Palais ne peut être considérable qu’autant que les ouvriers qui y ont travaillé ont eu l’adresse de bien imiter dans leurs ouvrages la grande et noble manière des Anciens.

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l’Abbé

Nous verrons tout cela sur les lieux, mais je soutiens par avance qu’on fait tous les jours des choses très excellentes sans le secours de l’imitation, et que comme il y a encore quelque distance entre l’idée de la perfection et les plus beaux ouvrages des Anciens, il n’est pas impossible que quelques ouvrages des Modernes ne se mettent entre deux, et n’approchent plus près de cette idée.

le Chevalier

Voulez-vous bien que je vous dise la vérité ; il y a de la prévention de part et d’autre.

l’Abbé

Il peut y en avoir un peu de mon côté. Je connais tant d’excellents hommes en toute sorte d’Arts et de Sciences, et j’ai contracté une amitié si étroite avec eux, qu’il se peut 12 faire que je ne suis pas tout à fait équitable, et que pour les voir d’un peu trop près, les Anciens d’un peu trop loin, je ne juge pas sainement de la véritable grandeur de leur mérite mais quelle comparaison peut-il y avoir de la prévention où je puis être avec celle où l’on est pour les Anciens ? Car enfin quelque estime que je fasse des ouvrages de notre siècle, j’y trouve des défauts et même dans quelques-uns des défauts très considérables, mais les vrais amateurs des Anciens assurent qu’ils ont atteint à la dernière perfection, que c’est une témérité d’y vouloir rien trouver qui se ressente de la faiblesse humaine, que tout y est divi , que tout y est adorable.

le Président

Quand on dit adorable, on veut dire très beau, très bon, très excellent.

l’Abbé

Quand on dit adorable, on veut 13 dire adorable ; car enfin en quoi consiste l’adoration sinon à reconnaître une perfection infinie dans ce qu’on adore, et à s’y soumettre tellement que, contre le témoignage de ses sens et de sa raison, on y trouve tout admirable, et même d’autant plus admirable que l’on ne le comprend pas. N’est-ce pas là cette disposition respectueuse où sont presque tous les Savants et tous les Partisans zélés de l’Antiquité ? Pour en être convaincu, il ne faut que voir ce nombre infini d’Interprètes qui tous l’encensoir à la main s’épanchent en louanges immodérées sur le mérite de leurs Auteurs, et regardent comme des oracles les endroits obscurs qu’ils n’entendent pas. Il n’est point de torture qu’ils ne donnent à leur esprit pour en trouver l’explication, point de suppositions qu’ils ne fassent pour y faire entrer quelque sens raisonnable, et tout cela pour ne pas avouer que quelquefois leur 14 Auteur ne s’est pas expliqué heureusement ; car c’est un blasphème qu’ils n’osent proférer .

le Chevalier

Ce n’en est pas sans en avoir quelquefois bonne envie. Torrentius expliquant cet endroit d’Horace , où il dit que Memphis est exempte des neiges de la Scythie, et trouvant que ce n’est pas une chose fort remarquable que les neiges de Scythie ne tombent pas à Memphis  ; je reprendrais ceci volontiers, dit-il, si un autre que notre Horace s’était avisé de le dire.

l’Abbé

Torrentius n’a pas raison dans le fond, car on pourrait fort bien dire que nous n’avons point en France ni les grandes chaleurs de l’Afrique ni les grands froids de la Norvège. Mais on n’en découvre pas moins cette vénération démesurée qu’il a pour les Anciens, et qui lui est com15 mune avec tous les autres Interprètes. C’est un plaisir de voir à quelles allégories ces Interprètes ont recours quand ils perdent la tramontane , cela va quelquefois jusqu’à dire que le secret de la pierre philosophale est caché sous les ténèbres savantes et mystérieuses de leurs allégories.

le Président

Cependant les Commentateurs dont vous parlez suivent le conseil de Quintilien, homme d’un si grand sens dans ces matières, qu’il n’est pas possible de se tromper en le suivant. « Il vaut mieux, dit-il, trouver  tout bon dans les Écrits des Anciens, que d’y reprendre beaucoup de choses [ a ] . »

l’Abbé

N’en déplaise à Quintilien, on ne doit point trouver tout bon dans un Auteur quand tout n’y est pas bon, j’aime mieux en croire 16 Cicéron, et me régler sur ses avis touchant l’estime que je dois faire des Anciens. « Mon sentiment a toujours été, dit ce grand Orateur, que nous sommes plus sages dans les choses que nous inventons de nous-mêmes que n’ont été les Grecs, et qu’à l’égard de celles que nous avons prises d’eux, nous les avons rendues meilleures qu’elles n’étaient, lorsque nous les avons jugées dignes d’être l’objet de notre travail [ b ] . » Ce sentiment de Cicéron est un peu contraire à celui de Quintilien ; et l’Orateur n’a pas pour les Anciens la même vénération que le Rhéteur, mais il est aisé de voir que cette diversité d’avis dans ces deux grands hommes vient de la diversité de leurs conditions et de leurs emplois. Cicéron était un Consul qui n’ayant aucun intérêt à louer les anciens Auteurs, en parlait en galant homme, et comme il le pensait. Quintilien était un Rhéteur et un Péda17 gogue obligé par sa profession de faire valoir les Anciens, et d’imprimer dans l’esprit de ses Écoliers un profond respect pour les Auteurs qu’il leur proposait comme des modèles. Mais pour vous montrer que le reproche d’adorer les Anciens n’est pas une chose nouvelle, Horace votre cher Horace s’en est plaint fortement dans l’épître qu’il adresse à Auguste. Les Romains, dit-il, ont très grande raison de préférer leur Empereur à tous les Héros de Grèce et d’Italie, mais ils ont tort de n’estimer les autres hommes qu’autant qu’ils sont éloignés ou de leur pays ou de leur siècle, et de regarder les Ouvrages des Poètes anciens avec la même vénération qu’ils regardent les Lois des douze tables et les Livres des grands Pontifes .

le Président

Horace se moquait, et tout cela ne doit être regardé que comme une raillerie ingénieuse et agréable.

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l’Abbé

Il se moquait assurément. Écoutons-le parler. « Un Auteur, dit-il, qui est mort il y a cent ans, doit-il être mis entre les Auteurs anciens et parfaits, ou entre les Auteurs modernes et méprisables ? Un Auteur est ancien et excellent quand il a cent ans. Mais s’il s’en manque un mois ou deux, faut-il le mettre au nombre des Anciens vénérables, ou parmi les nouveaux dont on se moque présentement, et dont toute la postérité se moquera ? Un mois ou deux et même toute une année ne doivent pas empêcher qu’on ne le place honorablement parmi les Anciens. Cela m’étant accordé j’ôterai une année et puis une autre année, comme qui arracherait poil à poil la queue d’un cheval, et confondrai en diminuant toujours ce grand amas de temps, celui qui n’estime les Auteurs que quand ils sont morts, et n’en mesure le mérite que par le 19 nombre des années qu’il y a qu’ils ne sont plus au monde [ c ] . » Voilà ce que pensait Horace sur ce sujet, et de quelle sorte son indignation s’est expliquée.

le Chevalier

Cette indignation lui est commune avec bien des gens qui n’étaient point dupes non plus que lui. Martial entre autres l’a exprimée agréablement en plusieurs de ses Épigrammes [ d ] . J’en ai traduit une qu’il faut que je vous dise .


  Pourquoi si peu souvent l’homme tant qu’il respire
Trouve-t-il qui le loue ou qui daigne le lire ?
C’est l’humeur de l’Envie, ô mon cher Regulus,
D’aimer moins les vivants que ceux qui ne sont plus.
Ainsi du grand Pompée on vante le Portique
Et des vieux bâtiments la structure rustique,
En face de Virgile Ennius fut loué
Des Rieurs de son temps Homère fut joué
20 Rarement le Théâtre applaudit à Ménandre
À sa Corinne seule Ovide parut tendre.
Qu’avez-vous donc mon Livre à vous hâter si fort ?
Si la gloire aux Auteurs ne vient qu’après leur mort.

l’Abbé

Les Poètes ne sont pas les seuls qui ont eu du chagrin de cette injustice, et qui l’ont témoignée. Les Orateurs, les Peintres, les Musiciens et les Philosophes mêmes en ont donné des marques en mille rencontres. Mais rien n’est plus plaisant sur ce sujet que le tour que joua Michel-Ange aux Curieux de son temps, amateurs trop zélés de l’antique.

le Chevalier

Quel tour ?

l’Abbé

Vous m’étonnez, c’est une hi21 stoire qui est sue de tout le monde, mais puisque vous l’ignorez, il faut vous la conter. Michel-Ange Architecte, Peintre et Sculpteur, mais surtout Sculpteur excellent, ne pouvant digérer la préférence continuelle que les prétendus connaisseurs de son temps donnaient aux Ouvrages des anciens Sculpteurs sur tous ceux des Modernes, et d’ailleurs indigné de ce que quelques-uns d’entre eux avaient osé lui dire en face que la moindre des figures antiques était cent fois plus belle que tout ce qu’il avait fait et ferait jamais en sa vie, imagina un moyen sûr de les confondre. Il fit secrètement une figure de marbre où il épuisa tout son Art et tout son génie. Après l’avoir conduite à sa dernière perfection, il lui cassa un bras qu’il cacha, et donnant au reste de la figure par le moyen de certaines teintures rousses qu’il savait faire, la couleur vénérable des statues an22 tiques, il alla lui-même la nuit l’enfouir dans un endroit où l’on devait bientôt jeter les fondements d’un édifice. Le temps venu, et les ouvriers ayant trouvé cette figure en fouillant la terre, il se fit un concours de Curieux pour admirer cette merveille incomparable. Voilà la plus belle chose qui se soit jamais vue, s’écriait-on de tous côtés. Elle est de Phidias disaient les uns ; elle est de Polyclète disaient les autres ; qu’on est éloigné, disaient-ils tous de rien faire qui en approche ; mais quel dommage qu’il lui manque un bras, car enfin nous n’avons personne qui puisse restaurer dignement cette figure. Michel-Ange qui était accouru comme les autres, eut le plaisir d’entendre les folles exagérations des Curieux, et plus content mille fois de leurs insultes qu’il ne l’aurait été de leurs louanges, dit qu’il avait chez lui un bras de marbre qui peut-être pourrait servir en la place de celui 23 qui manquait. On se mit à rire de cette proposition, mais on fut bien surpris lorsque Michel-Ange ayant apporté ce bras, et l’ayant présenté à l’épaule de la figure il s’y joignit parfaitement, et fit voir que le Sculpteur qu’ils estimaient si inférieur aux Anciens était le Phidias et le Polyclète de ce chef-d’œuvre .

le Chevalier

L’histoire semble faite exprès, mais on ne guérira jamais l’entêtement où l’on est pour l’antique.

l’Abbé

De toutes les préventions, il n’y en a point qui fasse plus de plaisir et dont on s’applaudisse davantage, dans la pensée qu’on voit, ou du moins qu’on est estimé voir ce que le commun du monde ne voit pas ; aussi n’oublie-t-on rien de tout ce qui peut augmenter la vénération pour l’Antiquité, ou empêcher qu’elle ne diminue. Vous n’avez peut-être pas 24 remarqué une ruse dont les Grammairiens se sont avisés pour couvrir les défauts des anciens Auteurs qui est d’avoir donné le nom honorable de figure à toutes les incongruités et à toutes les extravagances du discours. Quand un Auteur dit le contraire de ce qu’il fallait dire, on nomme cela une antiphrase  ; quand il se donne la licence de mettre un cas pour un autre, c’est une antiptose, et on appelle hyperbate une parenthèse insupportable de dix ou douze lignes ; de sorte que quand de jeunes Écoliers s’étonnent de voir un Ancien qui extravague ou qui fait quelque incongruité, on leur dit qu’ils se donnent bien de garde de le blâmer, et que ce qui les choque n’est pas une faute, mais une figure des plus nobles et des plus hardies. Ce qui est de plaisant, c’est qu’en même temps on les avertit de ne s’en pas servir, que c’est un privilège réservé pour les grands hommes, et qu’autant que ces no25 bles hardiesses sont admirées dans leurs Ouvrages, autant seraient-elles blâmées dans les livres des écrivains ordinaires.

le Président

Il est vrai que les figures dont vous parlez étant mal employées, sont des fautes considérables mais combien de fois Démosthène, Cicéron et les autres grands Orateurs se sont-ils servis heureusement de quelques-unes de ces figures .

l’Abbé

J’en conviens, mais ce qui me fâche c’est que quand on rencontre de pareilles choses dans des Auteurs modernes, on ne dit point que ce sont des figures, on dit nettement que ce sont des sottises, des incongruités, et on leur donne le nom qui leur convient naturellement ; peut-on s’imaginer une plus grande marque de prévention ? Quand on trouve dans les Anciens des en26 droits plats et communs, voilà, dit-on, la pure nature, voilà ce facile si difficile et cette précieuse médiocrité qui ne peut être trouvée ni admirée suffisamment que par les esprit du premier ordre ; que si on tombe sur des endroits obscurs et inintelligibles, on les regarde comme les derniers efforts de l’esprit humain et comme des choses divines que la profondeur des mystères qu’elles renferment, et notre faiblesse nous rendent impénétrables. Sur le fait des Modernes on prend le contre-pied, ce qui s’y trouve de naturel et de facile passe pour bas, faible et rampant, et ce qu’on y rencontre de noble et de sublime est traité de Phébus et de galimatias insupportable. Il n’est pas jusqu’à la prononciation où cette prédilection outrée pour les Anciens ne paraisse visiblement. C’est d’une voix sonnante et élevée qu’on prononce tout ce que l’on cite des Anciens, comme si c’était des 27 choses d’une espèce toute différente de celles que l’on écrit aujourd’hui, et c’est d’un ton faible et ordinaire qu’on récite ce qui vient des Modernes.

le Chevalier

Le Président Morinet discourant il y a quelques jours de Pindare avec un de ses amis, et ne pouvant s’épuiser sur les louanges de ce Poète inimitable, se mit à prononcer les cinq ou six premiers vers de la première de ses Odes avec tant de force et tant d’emphase que sa femme qui était présente et qui est femme d’esprit, ne put s’empêcher de lui demander l’explication de ce qu’il témoignait prendre tant de plaisir à prononcer. Madame, lui dit-il, cela perd toute sa grâce en passant du Grec dans le Français. N’importe, lui dit-elle, j’en verrai du moins le sens, qui doit être admirable. C’est le commencement, lui dit-il, de la première Ode du plus sublime de tous 28 les Poètes. Voici comme il parle. « L’eau est très bonne à la vérité et l’or qui brille comme le feu durant la nuit éclate merveilleusement parmi les richesses qui rendent l’homme superbe. Mais mon esprit, si tu désires chanter les combats ne contemple point d’autre astre plus lumineux que le Soleil pendant le jour dans le vague de l’air, car nous ne saurions chanter de combats plus illustres que les combats Olympiques [ e ] . » Vous vous moquez de moi, lui dit la Présidente. Voilà un galimatias que vous venez de faire pour vous divertir ; je ne donne pas si aisément dans le panneau. Je ne me moque point, lui dit le Président et c’est votre faute si vous n’êtes pas charmée de tant de belles choses. Il est vrai, reprit la Présidente, que de l’eau bien claire, de l’or bien luisant et le Soleil en plein midi, sont de fort belles choses ; mais parce que l’eau est très bonne 29 et que l’or brille comme le feu pendant la nuit, est-ce une raison de contempler ou de ne contempler pas un autre astre que le Soleil pendant le jour ? De chanter ou de ne chanter pas les combats des jeux Olympiques ? Je vous avoue que je n’y comprends rien. Je ne m’en étonne pas, Madame, dit le Président, « une infinité de très savants hommes n’y ont rien compris non plus que vous [ f ] . » Faut-il trouver cela étrange ? C’est un Poète emporté par son enthousiasme qui soutenu par la grandeur de ses pensées et de ses expressions s’élève au-dessus de la raison ordinaire des hommes, et qui en cet état profère avec transport tout ce que sa fureur lui inspire. Cet endroit est divin et l’on est bien éloigné de rien faire aujourd’hui de semblable. Assurément, dit la Présidente, et l’on s’en donne bien de garde. Mais je vois bien que vous ne voulez pas m’expliquer cet endroit de Pindare, 30 cependant, s’il n’y a rien qui ne se puisse dire devant des femmes, je ne vois pas où est la plaisanterie de m’en faire un mystère. Il n’y a point de plaisanterie ni de mystère, lui dit le Président. Pardonnez-moi, lui dit-elle, si je vous dis que je n’en crois rien, les Anciens étaient gens sages qui ne disaient pas des choses où il n’y a ni sens ni raison. Quoi que pût dire le Président elle persista dans sa pensée, et elle a toujours cru qu’il avait pris plaisir à se moquer d’elle.

le Président

Je ne pense pas que ce soit un grand reproche à un Poète comme Pindare de n’être pas entendu par Madame la Présidente Morinet, ni qu’en général le goût des Dames doive décider notre contestation .

l’Abbé

S’il ne la décide pas entièrement il est du moins d’un grand préjugé 31 pour notre cause. On sait la justesse de leur discernement pour les choses fines et délicates. La sensibilité qu’elles ont pour ce qui est clair, vif, naturel et de bon sens, et le dégoût subit qu’elles témoignent à l’abord de tout ce qui est obscur, languissant, contraint et embarrassé. Quoi qu’il en soit, le jugement des Dames a paru d’une si grande conséquence à ceux de votre parti, qu’ils n’ont rien omis pour le mettre de leur côté, témoin cette traduction fine et délicate des trois plus agréables Dialogues de Platon qui n’ont été mis en notre langue que pour leur faire aimer les Anciens, en leur faisant voir ce qu’il y a de plus beau dans leurs Ouvrages. Malheureusement cela n’a pas réussi et de cent femmes qui ont commencé à lire ces Dialogues , il n’y en a peut-être pas quatre qui aient eu la force de les achever.

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le Président

Tant pis pour elles et tant pis pour le Traducteur.

l’Abbé

À l’égard du Traducteur, il n’y a point de sa faute, jamais personne n’a mieux pris ni mieux rendu le sens d’un Auteur, il lui conserve toutes ses grâces, et il fait parler Platon comme il eût fait s’il eût écrit en notre langue. Mais supposons que par une nécessité inévitable il y ait toujours du déchet à une traduction, cela peut-il aller à rendre ce qui est agréable et divertissant dans une langue, désagréable et ennuyeux, dans l’autre ? Quand les Dialogues de Lucien ont été traduits et donnés au public, même dans les premières traductions qui étaient peu correctes, les Dames y ont pris du plaisir. Quand on leur a donné ceux de Platon, très bien traduits elles s’y sont ennuyées, quelle raison en 33 peut-on rendre, sinon que les Dialogues de Platon sont ennuyeux et que ceux de Lucien sont divertissants et agréables.

le Président

La raison qu’on en peut rendre c’est que Platon traite des questions de Philosophie fort abstruses et fort épineuses, matière qui n’est pas à l'usage de tout le monde, et moins encore des Dames que des hommes, et que Lucien fait des contes pour rire dont tout le monde est très capable .

le Chevalier

Vous ne savez donc pas que les trois Dialogues qui ont été traduits sont l’ Euthyphron , le grand Hyppias , et l’ Euthydème , et qu’ils ont été choisis comme les plus propres pour plaire aux Dames et à toute la Cour. Les Savants qui en firent le choix crurent que si les Lettres Provinciales , qu’ils prétendent n’être que 34 ces copies très imparfaites de ces divins Originaux, ont eu tant de succès dans le monde, rien ne serait mieux reçu que ces trois Dialogues . Je ne sais pas ce qu’en a pensé Madame… pour qui cette traduction a été particulièrement faite  ; mais je sais qu’ils ont fort ennuyé la plus grande part des autres Dames. Ce n’est point la matière qui a rebuté pour être trop relevée, ou trop abstruse, il n’y a rien de plus familier que ces trois Dialogues . Platon fait voir dans le grand Hyppias que la beauté ne consiste pas dans une belle fille, dans une belle cavale, dans une belle lyre, dans une belle marmite, dans une belle cuillère à pot, quoiqu’elle soit de figuier, ni dans aucune autre belle chose en particulier, après quoi il finit tout court, sans dire en quoi le beau consiste ; ce qu’on croit néanmoins aller apprendre. Dans les deux autres Dialogues , il fait voir les mauvais raison35 nements des Sophistes, dont l’absurdité n’est que trop claire et trop évidente, et il en rapporte un si grand nombre qu’on s’ennuie à mourir, pendant une heure et davantage que durent les impertinences de ces Sophistes, toutes de la même espèce et sur le même ton.

le Président

Je vous le répète encore une fois, malheur aux Dames qui s’ennuient dans la lecture des plus beaux Ouvrages qu’il y ait au monde.

le Chevalier

Vous pouvez dire aussi malheur aux hommes, car je ne m’y suis pas moins ennuyé qu’une Dame. Mais pour vous montrer que quand la prévention ne s’en mêle point et que le bon sens agit tout seul, on peut n’admirer pas plusieurs Ouvrages des Anciens. Dites-moi, [s’il] vous plaît, Monsieur de Racan [n’é] 36 tait-il pas homme de bon sens et de bon goût, il a fait des Ouvrages qui ont été trop estimés, même des plus savants, pour en disconvenir. Un de ses amis lui ayant expliqué un jour un grand nombre des Épigrammes de l’ Anthologie , car Monsieur de Racan ne savait ni Grec ni Latin , il fut surpris de voir qu’à la réserve de cinq ou six de ces Épigrammes où il y a beaucoup d’esprit, de quelques-unes qui sont pleines d’ordures, toutes les autres sont d’une froideur et d’une insipidité inconcevables. Comme il en témoignait son étonnement, on lui dit qu’elles avaient une grâce merveilleuse en leur langue, qu’à la vérité elles n’avaient rien qui piquât le goût, mais que c’était le génie de ces sortes d’ouvrages parmi les Grecs, en un mot que c’étaient des Épigrammes à la Grecque dont la simplicitéet la naïveté étaient mille fois préférables à tout le sel et à toutes les poin37 tes des autres Épigrammes. Monsieur de Racan baissa la tête et crut devoir se rendre à un homme qui en savait plus que lui. À quelques jours de là ils furent invités à un repas où l’on servit une soupe fort maigre, fort peu salée, et qui n’était, à la bien définir, que du pain trempé dans de l’eau chaude. Le défenseur de l’ Anthologie qui avait tâté de la soupe, demanda à Monsieur de Racan ce qu’il lui en semblait. Je ne la trouve pas à mon gré, lui répondit-il, mais je n’ose pas dire qu’elle est mauvaise, car peut-être est-ce une soupe à la Grecque. Cela fut trouvé plaisant de toute la compagnie, et il fallut que les plus zélés pour l’Antiquité en rissent comme les autres.

le Président

Monsieur de Racan avait sans doute de l’esprit et faisait de beaux vers, mais ce n’était pas un homme 38 qui se fût formé le goût par la lecture des bons livres, ni par le commerce des plus savants hommes de son siècle.

l’Abbé

C’est pour cela que son témoignage, de même que celui des Dames, doit avoir plus de force, en pareille rencontre il faut voir ce que pensent naturellement les personnes de bon goût et de bon esprit, et ce que penseraient aussi tous les savants qui ont du goût si la prévention ne les avait pas gâtés, car entre Monsieur de Racan et le plus profond des Critiques, supposé que ce Critique ait du sens, je n’y trouve autre différence lorsqu’il s’agit du jugement d’une Épigramme, sinon que ce Critique peut être prévenu et que Monsieur de Racan ne l’était pas. Mais parce que vous m’objecterez toujours que Monsieur de Racan n’avait aucune érudition, je vais vous donner un homme 39 qui en avait autant que personne du monde, c’est Jules César Scaliger.

le Président

Je récuse Jules César Scaliger encore plus que Monsieur de Racan, il est vrai qu’il était savant et qu’il avait habitude avec les plus grands hommes de son siècle, j’ajouterai même que c’était un très bel esprit, qu’il a écrit de très bonnes choses fort ingénieuses, fort spirituelles, et qui ont plu extrêmement, mais c’était un homme qui n’avait pas de goût .

l’Abbé

Il n’avait pas de goût, et vous dites qu’il a écrit des choses qui ont plu extrêmement, comment cela se peut-il faire ?

le Président

Pour vous convaincre de ma proposition qui vous étonne, je n’ai 40 qu’une chose à vous dire. Ce bon homme a soutenu que Musée est meilleur Poète qu’Homère, que son style est plus poli, plus agréable, plus châtié, et qu’il ferme ses vers d’une manière plus noble et plus nombreuse [ g ] . Mais ce qui est de plaisant c’est que ce Musée l’auteur de la fable de Léandre et d’Héro , dont il fait tant de cas, n’est pas le Musée qui a précédé Homère, comme il le croyait mais un Poète du temps des Empereurs Romains. Après cela, voyez quel fondement on peut faire sur le jugement d’un tel critique.

l’Abbé

Et qu’importe en quel temps ait vécu ce Musée. Mais je commence à comprendre ce que vous voulez dire par n’avoir pas de goût ; c’est de n’estimer pas les auteurs selon l’ordre des temps ou selon le rang qu’ils sont en possession d’a41 voir, mais selon la force et le génie que l’on y trouve. Cependant, j’appellerais plutôt cela avoir du goût que n’en avoir pas ; car il en faut davantage pour juger par soi-même et avec connaissance, que pour se conformer aveuglément au jugement des autres.

le Chevalier

Vous verrez que Scaliger était un homme qui s’avisait de trouver un Auteur beau, parce qu’il en était charmé, ou de le trouver agréable parce qu’il prenait grand plaisir à le lire, au lieu de consulter soigneusement ce que les sages Critiques en avaient dit, et de régler par là ce qu’il lui en semblait.

le Président

Vous pensez vous moquer, mais il n’y a rien de plus périlleux que de vouloir décider de son chef en pareilles matières.

42

l’Abbé

Il me semble que vous parliez de l’ Écriture sainte , ou des Conciles , et quel péril court un homme tel que Scaliger en jugeant du mérite de Musée et d’Homère  ? Je ne suis pas Scaliger, il s’en faut beaucoup ; cependant, je serais bien fâché de m’abstenir de dire ce qu’il m’en semble. À l’égard des Livres sacrés j’ai une retenue, un respect et une vénération qui n’ont point de bornes, et de là vient sans doute que j’en ai moins pour les anciens Auteurs profanes. La grande soumission où je tiens mon esprit pour des ouvrages inspirés de Dieu, le soin que j’ai de le faire renoncer sans cesse à ses propres lumières et de le ranger sous le joug de la foi font que je lui donne ensuite toute liberté de penser et de juger ce qu’il lui plaît de ces grands Auteurs dont vous dites qu’il est si dangereux d’oser décider par soi-même.

43

le Président

Vous direz ce qu’il vous plaira, mais ces Anciens profanes que vous traitez si cavalièrement sont vos Maîtres malgré que vous en ayez, les Maîtres en tout pays et en tout temps ont été estimés en savoir plus que leurs disciples.

l’Abbé

Je suis bien aise que vous ayez avancé cette maxime, car c’est ce qu’on nous oppose tous les jours, ce sont nos Maîtres, dit-on, en parlant des Anciens, et l’on croit par là fermer la bouche à tous les Modernes, il est vrai que tant qu’un Maître enseigne son disciple, il en sait plus que lui, mais quand il est au bout de sa science et que le disciple non seulement l’a épuisée mais s’est enrichi de mille autres connaissances sur la même matière, soit par la lecture, soit par la méditation, y a-t-il quelque inconvénient qu’il sur44 passe ce Maître. Suivant votre principe vous ne sauriez pas plus de latin que ce bon homme chez qui vous demeuriez, dont la science n’a jamais été au-delà du Rudiment et de la Syntaxe de Despautère . Ce n’est point des Pédagogues que vient aux jeunes gens l’habileté qui les distingue de leurs compagnons, et qui en fait de grands personnages. Si la curiosité nous portait à vouloir connaître ceux qui ont enseigné les hommes extraordinaires que nous avons aujourd’hui parmi nous, Orateurs, Poètes, Peintres, Sculpteurs, Musiciens, après avoir bien travaillé à déterrer les Maîtres obscurs chez qui ces grandes lumières ont commencé d’éclore, nous serions étonnés de la distance presque infinie qui sépare les uns des autres. Nous trouverions peut-être encore qu’une des plus grandes louanges de ces excellents hommes est de s’être garantis ou de s’être défaits des faux principes et des affectations 45 vicieuses de ceux qui les ont enseignés.

le Président

Vous voyez cependant, le soin qu’a eu l’Antiquité de nous marquer les maîtres que les grands personnages ont eus dans leurs études, parce qu’elle a considéré la science comme une lumière et une lampe qu’ils se sont données les uns aux autres de main en main.

l’Abbé

J’ai remarqué cette généalogie de savants, mais je l’ai considérée comme une recherche historique qui conduit la mémoire et non pas comme un arrangement qui réglât le mérite de ces grands hommes. Je n’ai pas cru non plus que leur doctrine fût toujours la même lumière et la même lampe qui eût passé de main en main. Qu’on examine Platon et Aristote dont l’un est le maître et l’autre le disciple, peut-on dire que 46 leur doctrine et leurs sentiments soient la même chose  ? Il n’est rien de plus différent. Platon est un génie très vaste et qui souvent a des saillies admirables au-delà, ce semble, des forces de l'esprit humain, mais diffus en paroles, inégal, sans ordre et sans méthode. Aristote au contraire, non moins fort de génie, est succinct, précis et méthodique, en sorte que le disciple bien loin d’avoir imité son maître et marché sur ses traces, semble s’être appliqué à suivre une autre route et à prendre le contre-pied de ses manières ; il s’est donné autant de peine à descendre dans le détail et dans l’exacte connaissance des moindres choses de la Nature, sans pompe et sans ornement de paroles, que l’autre a pris plaisir à s’élever par des discours sublimes et fleuris, au-dessus de ces mêmes choses, et à n’en regarder de loin que les premières idées et les propriétés métaphysiques. Vous ne verrez point deux grands Philo47 sophes de suite qui aient enseigné la même doctrine ou du moins sur les mêmes principes, la raison n’en est pas difficile à trouver, c’est que l’idée d’excellent homme et l’idée de copiste sont deux idées incompatibles. J’estime infiniment Monsieur Descartes, mais il s’en faut beaucoup que j’aie la même vénération pour les meilleurs de ses disciples qui charmés de quelques apparences de vérités très bien imaginées par Monsieur Descartes, croient voir clairement et distinctement la manière ineffable d’opérer de la nature que les hommes ne comprendront jamais en cette vie . Car le Seigneur a livré le monde à leur dispute [ h ] , à condition qu’ils ne devineront jamais les véritables ressorts qui le meuvent, et c’est peut-être dans cette persuasion que Monsieur Descartes a donné si agréablement et si sagement le nom de Roman philosophique , à ses plus 48 sublimes et plus profondes méditations .

le Président

Ce que vous avancez là est très propre pour autoriser une infinité de jeunes gens à quitter l’étude des bons livres et l’imitation des bons modèles, pour s’abandonner à leurs rêveries, afin de devenir par là des originaux singuliers et inimitables.

l’Abbé

Ne craignez point cela, cette tentation ne prendra point à ceux qui naissent sans génie, et qui n’ayant rien chez eux trouvent si bien leur compte à piller les autres. À l’égard de ceux qui ont le don de rêver et de méditer, il ne leur arrivera jamais de mal d’avoir digéré par la méditation, soit les pensées qui naissent de leur propre fond, soit celles qui leur viennent de dehors, par la conversation ou par la lecture.

49

le Président

Vous en direz ce qu’il vous plaira, mais il faut qu’un jeune homme se propose quelque modèle excellent dans ses études et il ne le peut trouver que dans les beaux ouvrages des Anciens.

le Chevalier

Je sais un moyen bien facile et bien sûr pour vous mettre d’accord, c’est de convenir, comme il est très vrai, que c’est nous qui sommes les Anciens.

le Président

L’expédient serait merveilleux si l’on pouvait en même temps être Ancien et Moderne, c’est-à-dire, être et avoir été tout ensemble.

le Chevalier

Il faut que je m’explique, n’est-il pas vrai que la durée du monde est ordinairement regardée comme 50 celle de la vie d’un homme, qu’elle a eu son enfance, sa jeunesse et son âge parfait, et qu’elle est présentement dans sa vieillesse. Figurons-nous de même que la Nature humaine n’est qu’un seul homme, il est certain que cet homme aurait été enfant dans l’enfance du monde, adolescent dans son adolescence, homme parfait dans la force de son âge, et que présentement le monde et lui seraient dans leur vieillesse. Cela supposé nos premiers pères ne doivent-ils pas être regardés comme les enfants et nous comme les vieillards et les véritables Anciens du monde ?

l’Abbé

Cette idée est très juste, mais l’usage en a disposé autrement. À l’égard de la prévention, presque universelle où on est, que ceux qu’on nomme Anciens sont plus habiles que leurs successeurs, elle vient de ce que les enfants voyant ordinairement que leurs Pères et leurs grands-51 Pères ont plus de science qu’eux, et s’imaginant que leurs bisaïeuls en avaient beaucoup plus encore, ils ont insensiblement attaché à l’âge une idée de suffisance et de capacité qu’ils se forment d’autant plus grande qu’elle s’enfonce de plus en plus dans les temps éloignés. Cependant s’il est vrai que l’avantage des pères sur les enfants et de tous les vieillards sur ceux qui sont jeunes, consiste uniquement dans l’expérience, on ne peut pas nier que celle des hommes qui viennent les derniers au monde, ne soit plus grande et plus consommée que celle des hommes qui les ont devancés, puisque les derniers venus ont comme recueilli la succession de leurs prédécesseurs, et y ont ajouté un grand nombre de nouvelles acquisitions qu’ils ont faites par leur travail et par leur étude.

le Président

Vous savez que ce qui prouve trop ne prouve rien. Selon votre rai52 sonnement les hommes du neuvième et du dixième siècle auraient été plus habiles que tous ceux de l’Antiquité, quoique l’ignorance et la barbarie n’aient pas moins régné dans ces deux siècles, que la science et la politesse dans celui d’Auguste .

l’Abbé

Il n’est pas malaisé de répondre à cette objection. Quand on dit que les derniers temps doivent l’emporter sur ceux qui les précèdent, cela se doit entendre quand d’ailleurs toutes choses sont pareilles, car lorsqu’il survient de grandes et longues guerres qui ravagent un pays, que les hommes sont obligés d’abandonner toutes sortes d’études pour se renfermer dans le soin pressant de défendre leur vie ; lorsque ceux qui ont vu commencer la guerre sont morts et qu’il vient une nouvelle génération qui n’a été élevée que dans le maniement des armes, il n’est pas étrange que les Arts et les Sciences 53 s’évanouissent pour un temps et qu’on voie régner en leur place l’ignorance et la barbarie. On peut comparer alors les sciences et les arts à ces fleuves qui viennent à rencontrer un gouffre où ils s’abîment tout à coup ; mais qui après avoir coulé sous terre, dans l’étendue de quelques Provinces trouvent enfin une ouverture, par où on les en voit ressortir avec la même abondance qu’ils y étaient entrés. Les ouvertures par où les Sciences les Arts reviennent sur la Terre sont les règnes heureux des grands Monarques qui en rétablissant le calme et le repos dans leurs États y font refleurir toutes les belles connaissances . Ainsi ce n’est pas assez qu’un siècle soit postérieur à un autre pour être plus excellent, il faut qu’il soit dans la prospérité et dans le calme, ou s’il y a quelque guerre qu’elle ne se fasse qu’au dehors. Il faut encore que ce calme et cette prospérité durent longtemps 54 afin que le siècle ait le loisir de monter comme par degré à sa dernière perfection. Nous avons dit que dans la durée générale des temps depuis la création du monde jusqu’à ce jour, on distingue différents âges, on les distingue de même dans chaque siècle en particulier, lorsqu’à l’issue de quelques grandes guerres on commence tout de nouveau à s’instruire et à se polir. Prenons pour exemple le siècle où nous vivons. On peut regarder comme son enfance le temps qui s’est passé depuis la fin des guerres de la Ligue jusqu’au commencement du Ministère du Cardinal de Richelieu, l’Adolescence est venue ensuite et a vu naître l’Académie Française ; l’âge viril a succédé, et peut-être commençons-nous à entrer dans la vieillesse, comme semble le donner à connaître le dégoût qu’on a souvent pour les meilleures choses . On peut se convaincre de cette vérité sensiblement par les ouvrages de Sculptu55 re, ceux qui ont été faits immédiatement après les guerres de la Ligue ne peuvent presque se souffrir tant ils sont informes, ceux qui ont suivi méritent quelque louange, et si l’on n’y trouve pas encore beaucoup de correction, on y voit du feu et de la hardiesse. Mais ce qui s’est fait pour le Roi sous les ordres de Monsieur Colbert, a du feu et de la correction tout ensemble, et marque que le siècle était dès lors dans sa force pour les Beaux-Arts . La Sculpture s’est encore perfectionnée depuis, mais peu considérablement parce qu’elle était déjà arrivée à peu près où elle peut aller. Si nous voulons examiner l’Éloquence et la Poésie, nous trouverons qu’elles ont monté par les mêmes degrés. Au commencement du siècle tout était plein de jeux d’esprit et dans les vers et dans la prose. C’était une abondance de pointes d’Antithèses, de Rébus, d’Anagrammes, d’Acrostiches, et de cent 56 autres badineries puériles. Il ne faut que lire les Juliettes , les Nerveze et les Des Escuteaux, où il y a mille choses qu’on ne pardonnerait pas aujourd’hui à des enfants. Quelque temps après on se dégoûta de toutes ces gentillesses, et selon la coutume des jeunes gens qui ont bien étudié, on voulut faire voir qu’on était savant et qu’on avait lu les bons livres. Ce ne furent plus que citations dans les Sermons, dans les Plaidoyers et dans tous les livres qu’on donnait au Public. Quand on ouvre un livre de ce temps-là on a de la peine à juger s’il est Latin, Grec, ou Français, et laquelle de ces trois langues est le fond de l’ouvrage, que l’on a brodé des deux autres.

le Chevalier

Ils étaient si aises d’insérer du Latin dans leur Français que lorsqu’ils n’avaient pas en main de beaux passages, ils y mettaient au moins de petites particules latines qu’ils regar57 daient comme des perles et des diamants qui semés çà et là dans le discours, lui donnaient à leur gré un éclat et un prix inestimables. Voici comment un Avocat commença son plaidoyer, en parlant pour sa fille. Cette fille mienne, Messieurs, est heureuse et malheureuse tout ensemble, heureuse, quidem, d’avoir épousé le sieur de la Hunaudière gentilhomme des plus qualifiés de la Province ; malheureuse autem d’avoir pour mari le plus grand chicaneur du Royaume, qui s’est ruiné en procès et qui a réduit cette pauvre femme à aller de porte en porte demander son pain que les Grecs appellent ton arton .

l’Abbé

Ils ne songeaient qu’à paraître Savants et dans cette envie ils faisaient souvent leurs discours moitié Français et moitié Latin. Cicéron, dans une de ses Épîtres, ad Atticum , disait un autre Avocat, demande si 58 vir bonus peut demeurer in civitate qui porte les armes contra patriam . La mode des citations a duré longtemps et leur épanchement immodéré sur tous les discours a été tel que le grand génie et le bon sens de Monsieur Le Maistre n’ont pu empêcher qu’elles n’aient inondé ses plus excellents plaidoyers . Le siècle devenu un peu plus sage, et les Avocats faisant réflexion que du latin ainsi entremêlé dans du Français ne rendait pas une cause meilleure ; qu’un beau passage de Cicéron, ou un vers élégant d’Horace n’étaient pas une raison de leur adjuger leur demande, se dégoûtèrent des citations inutiles et se retranchèrent dans leur sujet : les autres Orateurs et tous les Écrivains firent la même chose, mais parce qu’on n’arrive pas d’abord à la perfection qu’on se propose, les pensées brillantes et peu solides, marques du feu de la jeunesse continuèrent d’éclater avec excès, et on faisait encore mal pour vou59 loir trop bien faire. Avec le temps on a connu que le bon sens était la partie principale du discours, qu’il fallait se renfermer dans les bornes de sa matière, n’appuyer que sur les raisons et les conséquences qui en naissent naturellement, et n’y ajouter des ornements qu’avec beaucoup de retenue et de modération ; parce qu’ils cessent d’être ornements dès qu’on les met en abondance. Il en est arrivé de même à la Poésie dans laquelle les pointes trop recherchées ont fait place au bon sens, et où l'on est parvenu à satisfaire la raison la plus sévère, et la plus exacte, après quoi il n’y a rien à faire davantage. Ainsi comme notre siècle est postérieur à tous les autres, et par conséquent le plus ancien de tous, que quatre-vingts ans de repos dans la France (car les guerres étrangères ne troublent point le repos des Arts et des Sciences) lui ont donné cette maturité et cette perfection où je viens de faire voir qu’il est parvenu, pour60 quoi s’étonner si on le préfère à tous les autres siècles ?

le Président

Ce raisonnement est fort ingénieux, mais je vous ferai voir que plusieurs savants Auteurs de ce siècle ont déclaré qu’il ne pouvait y avoir de comparaison entre les Anciens et les Modernes.

l’Abbé

Il faut savoir en quel temps ces Auteurs ont écrit, s’il y a seulement cinquante ou soixante ans qu’ils se sont expliqués de la sorte ils ont eu raison et je me range de leur avis. Si les Passerats, les Lambins et les Turnèbes ont plus estimé les ouvrages des Grecs et des Latins, que les ouvrages Français de leurs temps , je les loue de leur bon goût, mais ce qui était vrai alors ne l’est plus aujourd’hui. Il était vrai du temps d’Ennius et de Pacuve que les Romains n’approchaient pas des anciens Grecs, mais cela a cessé 61 d’être vrai du temps de Cicéron . Il se peut donc fort bien faire que les auteurs Français du temps de Lambin et de Passerats le cédassent de beaucoup aux Grecs et aux Latins, et que ceux d’aujourd’hui non seulement les égalent, mais les surpassent en bien des choses.

le Président

Je m’étonne qu’ayant entrepris la cause des Modernes contre les Anciens, vous vous soyez retranché dans notre siècle, et que vous n’avez pas voulu fortifier votre parti des grands personnages du siècle précédent, par exemple, du Tasse et de l’Arioste pour la Poésie, de Raphaël, du Titien et de Paul Véronèse pour la Peinture, et particulièrement des deux Scaligers, de Turnèbe, et de Casaubon pour la connaissance des belles-lettres, et la vaste étendue du Savoir ; vu même que quelques-uns de ces grands personnages vivaient encore au commen62 cement de notre siècle ; car assurément vous serez faible de ce côté-là, bien loin de trouver aujourd’hui quelqu’un que vous puissiez opposer à Varron, qui a toujours été regardé comme un prodige de Science, vous ne trouverez personne qui égale même les médiocres savants du dernier siècle.

l’Abbé

Je pourrais faire ce que vous dites, mais je n’ai pas besoin de ce secours ; parce que je prétends que nous avons aujourd’hui une plus parfaite connaissance de tous les Arts et de toutes les Sciences, qu’on ne l’a jamais eue. Je me passerai fort bien du Tasse et de l’Arioste quand il s’agira de la Poésie ; de même que de Raphaël du Titien, et de Paul Véronèse, quand il sera question de la Peinture. Pour ce qui est de l’érudition, nous avons des savants parmi nous qui m’empêcheront d’avoir besoin des Scaligers, des Tur63 nèbes, et des Casaubons, pour l’emporter sur les anciens. Il est vrai que les hommes que je viens de nommer étaient de très grands personnages, mais on peut dire qu’ils doivent une grande partie de leur réputation à la profonde ignorance du commun du monde de leur siècle, laquelle n’a pas moins servi à les faire briller que la Science dont ils étaient ornés ; Ils ont paru comme de grands arbres au milieu d’une terre labourée, au lieu qu’en ce temps-ci où la Science est commune et triviale, les Savants ne sont plus regardés parmi la foule, ou ne le sont que comme de grands chênes dans une forêt. C’est un effet de l’impression et de l’abondance des livres, qu’elle nous a donnée : ce qu’on peut dire avoir en quelque sorte changé la face de la littérature . Lorsqu’il n’y avait que des manuscrits ou peu de livres imprimés, ceux qui étudiaient, apprenaient par cœur presque tout ce qu’ils lisaient,64 parce qu’il fallait rendre les manuscrits et même les livres qu’on leur avait prêtés. Une bible était un héritage que peu de gens pouvaient avoir, les Pères de l’Église ne se trouvaient et encore séparément, que dans quelques grandes Bibliothèques, et il en était de même de tous les Auteurs un peu considérables. Cette obligation d’apprendre par cœur les faisait paraître beaucoup savants ; mais nuisait au fond de l’étude en leur ôtant une partie de leur temps qu’ils auraient plus utilement employé à la réflexion et la méditation. C’est aujourd’hui tout le contraire, on n’apprend presque plus rien par cœur, parce qu’on a ordinairement à soi les livres que l’on lit, où l’on peut avoir recours dans le besoin, et dont l’on cite plus sûrement les passages en les copiant, que sur la foi de sa mémoire, comme on faisait autrefois, ce qui est cause qu’on voit souvent le même passage cité en plusieurs façons diffé65 rentes . On se contente de lire les Auteurs avec beaucoup de soin et de réflexion, et même on ne s’amuse plus guère à en faire de longs extraits comme nous faisions encore dans notre jeunesse, coutume venue du temps où les livres étaient rares. L’abondance des livres a apporté encore un autre changement dans la République des lettres, qui est qu’autrefois il n’y avait que des Savants de profession qui osassent porter leur jugement sur les ouvrages des Auteurs, à qui ils donnaient ordinairement beaucoup de louanges à la charge d’autant, et qu’aujourd’hui tout le monde s’en mêle. On a vu par le moyen des traductions ce que c’était que les Grecs et les Romains, et que d’être savant n’était pas une chose qui rendît un homme d’une autre espèce que les autres. De là il en est arrivé qu’il n’y a presque plus de Dames ni de Courtisans qui ne jugent des ouvrages d’esprit et qui n’en jugent plus cruel66 lement que les Savants, ne craignant point que l’on leur rende la pareille ; et de là vient qu’on admire très peu de choses, et que l’approbation publique est si difficile à obtenir. Ronsard seul me peut servir de preuve. Quand il commença à donner ses Poésies, Jean Dorat Poète Royal , Baïf, Belleau, Jodelle et quelques autres crièrent miracle à cause de l’érudition qui paraissait dans ses ouvrages .

le Chevalier

Je m’en étonne et de ce qu’ils n’avaient pas plutôt horreur de l’inhumanité avec laquelle ce Poète écorchait tous leurs bons amis Grecs et Latins .

l’Abbé

Vous avez raison, cependant leur approbation emporta les suffrages de la Cour, de la Ville, et de toute la France, jusque-là qu’il passa en commun Proverbe que de faire 67 une incongruité dans la langue c’était donner un soufflet à Ronsard . Il est vrai que les choses ont bien changé depuis ; car dès que le commun du monde a commencé à savoir quelque chose, la Poésie de Ronsard a paru si étrange, quoique ce Poète eût de l’esprit et du génie infiniment, que du comble de l’honneur où elle était, elle est tombée dans le dernier mépris.

le Chevalier

Quand Ronsard a commencé à briller dans le monde il n’y avait peut-être pas à Paris, douze carrosses, douze tapisseries, ni douze savants hommes, aujourd’hui toutes les maisons sont tapissées, toutes les rues sont pleines d’embarras, et on aurait peine à trouver une personne qui n’en sût pas assez pour juger raisonnablement d’un ouvrage d’esprit.

68

l’Abbé

Tout a changé en même temps, mais j’oubliais à répondre sur le fait de Varron. Dites-moi, je vous en prie, quelle pouvait être la science de ce Romain, en comparaison de celle de nos Savants ? Avez-vous bien fait réflexion qu’il ne pénétrait peut-être pas dans l’étendue de mille années au-dessus de lui, qu’il ne connaissait pas la centième partie du globe de la Terre, et qu’il n’y a presque point d’Art ni de Science dont les bornes ne fussent dix fois plus resserrées qu’elles ne le sont aujourd’hui ? Il est vrai que Varron savait tout ce qu’on peut savoir, c’est le témoignage qu’en rend l’Antiquité, mais tout ce qu’on pouvait savoir en ce temps-là, peut-il avoir quelque proportion avec ce qu’on sait en nos jours, où dix-sept siècles et davantage, qui se sont écoulés depuis, ont ajouté tant de choses à ap69 prendre, en ont tant éclairci qui était obscures, ou ignorées, et où l’on n’a pas moins fait de nouvelles découvertes dans les Sciences et dans les Arts, que dans toutes les parties de l’Univers, faites-y bien réflexion et jugez par-là quelle est votre prévention pour les Anciens.

le Président

Je n’ai rien dit de Varron, que ce qu’en disent tous les Savants Hommes qui en ont parlé.

l’Abbé

Comme la plupart de ces Savants Hommes étaient du nombre des Anciens, ils ont pu parler de la sorte ; car de leur temps il pouvait être vrai que Varron fût le plus Savant Homme qui eût jamais été, mais ceux d’entre les Modernes qui ont tenu le même langage ont eu tort, cette proportion avait cessé d’être vraie avec le temps. Voilà peut-être la princi70 pale cause et la plus excusable en même temps de la prévention trop favorable où l’on est non seulement pour ce qui est antique, mais pour tout ce qui commence à devenir ancien, car le témoignage authentique de nos Ancêtres qui était vrai quand ils l’ont rendu, demeure toujours vivement gravé dans notre imagination et y fait une impression beaucoup plus forte que le progrès des Arts et des Sciences qui ne nous frappe pas de même, quoique très considérable, parce qu’il ne se fait que peu à peu et d’une manière imperceptible.

le Chevalier

Il y a bien des gens qui assurent encore que la Fontaine saint Innocent est le plus beau morceau d’Architecture et de Sculpture qu’il y ait en France . Cela était vrai quand ils l’ont ouï dire à leurs Pères. Mais les beaux ouvrages qui ont paru depuis, le Val-de-Grâce , la Faça71 de du Louvre, l’ Arc de Triomphe , les merveilles de Versailles ont rendu cette proposition non seulement fausse, mais ridicule.

l’Abbé

Combien y a-t-il de tableaux, de figures, de bustes et d’autres choses semblables dans chaque ville, dans chaque Église, dans chaque Communauté et même dans chaque famille, qui par tradition et de main en main sont venues jusqu’à nous, avec la réputation de chefs-d’œuvre merveilleux, qui présentement n’ont plus rien de recommandable que leur ancienneté. Il y a eu un temps où cette réputation était juste et bien fondée, mais il s’est fait depuis tant de choses excellentes de la même nature que quand on nous montre ces anciens ouvrages nous sommes bien moins surpris de leur beauté que de l’estime qu’on en a faite. Je veux bien que ceux à qui il n’est pas donné de juger par eux-72 mêmes s’en tiennent à ce qu’ils ont ouï dire à leurs pères, mais je ne puis souffrir que des gens fins, ou qui prétendent l’être, parlent le même langage et ne se soient pas aperçus du progrès prodigieux des Arts et des Sciences, depuis cinquante ou soixante ans, d’autant plus qu’il n’est pas moins naturel aux Sciences et aux Arts de s’augmenter et de se perfectionner par l’étude, par les réflexions, par les expériences et par les nouvelles découvertes qui s’y ajoutent tous les jours, qu’il est naturel aux fleuves de s’accroître et de s’élargir par les sources et les ruisseaux qui s’y joignent à mesure qu’ils coulent.

le Chevalier

Ce serait un plaisir de voir la première montre qui a été faite, je ne crois pas qu’on la pût voir sans rire, car je suis assuré qu’elle ressemblait plus à un tournebroche qu’à une montre .

73

le Président

J’en demeure d’accord, mais avec tout cela voudriez-vous comparer le plus habile de vos horlogers avec le premier inventeur de la montre.

l’Abbé

J’avoue que c’est une grande louange et un grand mérite aux Anciens d’avoir été les Inventeurs des Arts, et qu’en cette qualité ils ne peuvent être regardés avec trop de respect. Les Inventeurs, comme dit Platon, ou comme il l’a pu dire, car cela est de son style , sont d’une nature moyenne entre les Dieux et les hommes, et souvent même ont été mis au nombre des Dieux pour avoir inventé des choses extrêmement utiles. Cependant il est bon d’examiner si les Anciens ont plus de part que les Modernes à la gloire de l’invention. Il fut louable aux premiers hommes d’avoir construit 74 ces toits rustiques dont parle Vitruve , qui composés de troncs d’arbres espacés en rond par en bas et assemblés en pointe par en haut étaient couverts de joncs et de gazon ; comme il était presque impossible de ne pas s’imaginer quelque chose de semblable dans la prenante nécessité de se défendre des injures de l’air, ces premiers édifices et l’industrie avec laquelle ils étaient construits ne peuvent guère être comparés avec les Palais magnifiques des siècles suivants, et avec l’art merveilleux qui a ordonné de leur structure. Celui qui le premier s’avisa de creuser le tronc d’un arbre et de s’en faire un bateau, pour traverser une rivière, mérite assurément quelque louange, mais ce bateau et la manière dont il fut creusé ont-ils rien qui approche des grands Vaisseaux qui voguent sur l’Océan, ni de leur fabrique admirable  ? Si l’on voulait même examiner de près ces premiers toits rusti75 ques et ces premiers bateaux on trouverait que ceux qui les ont faits n’en sont pas, à le bien prendre, les premiers inventeurs, qu’ils doivent leur apprentissage en fait d’Architecture à divers animaux, dont les tanières et particulièrement celles des Castors sont d’une structure mille fois plus solide et plus ingénieuse que les premières habitations des hommes ; et qu’une coquille de noix nageant sur l’eau, peut leur avoir donné l’invention et le modèle de la première barque. Il en est de même de la tissure des toiles et des étoffes où ils ont eu l’Araignée pour maîtresse ; de la chasse dont les Loups et les Renards leur ont enseigné toutes les adresses et toutes les ruses ; en sorte néanmoins que ce n’a été qu’après un fort long temps que les hommes ont été aussi habiles qu’eux à ménager leur course et à se relayer les uns les autres. On voit par-là que cette gloire de la première invention n’est 76 pas si grande qu’on se l’imagine. Mais quelle proportion peut-il y avoir entre ces inventions premières qui ne pouvaient échapper à l’industrie naturelle du besoin et celles que les réflexions ingénieuses des hommes des derniers temps ont si heureusement trouvées ? Prenons pour exemple la machine à faire des bas de soie. Ceux qui ont assez de génie, non pas pour inventer de semblables choses, mais pour les comprendre, tombent dans un profond étonnement à la vue des ressorts presque infinis dont elle est composée et du grand nombre de ses divers et extraordinaires mouvements. Quand on voit tricoter des bas, on admire la souplesse et la dextérité des mains de l’Ouvrier, quoiqu’il ne fasse qu’une seule maille à la fois, qu’est-ce donc quand on voit une machine qui forme cent mailles tout d’un coup, c’est-à-dire, qui fait en un moment tous les divers mouvements que font les mains 77 en un quart d’heure ? Combien de petits ressorts tirent la soie à eux puis la laissent aller pour la reprendre ensuite et la faire passer d’une maille dans l’autre, d’une manière inexplicable, et tout cela sans que l’Ouvrier qui remue la machine y comprenne rien, en sache rien, et même y songe seulement ? en quoi on la peut comparer à la plus excellente machine que Dieu ait faite, je veux dire à l’homme dans lequel mille opérations différentes se font pour le nourrir et pour le conserver sans qu’il les comprenne, sans qu’il les connaisse et même sans qu’il y songe. Considérons encore cette machine qui a été inventée pour faire quinze ou vingt pièces de ruban tout à la fois . Tout en est agréable et surprenant. On voit vingt petites navettes chargées de soie de couleurs différentes qui passent et repassent d’elles-mêmes, comme si quelque esprit les animait, entre les trames du ruban, lesquel78 les de leur côté se croisent et recroisent à chaque fois que passent les navettes. On est surpris en même temps de voir que les rubans se tournent sur leur rouleau à mesure qu’ils se font, pour ne pas venir interrompre, en montant trop haut, le mouvement réglé des navettes. Quand on considère la sagesse de tous ces mouvements, on ne peut trop admirer celle de l’inventeur qui a donné la vie à toutes les pièces de cette machine, par une seule roue que tourne un enfant, et que du vent ou de l’eau tourneraient aussi bien et avec moins de peine. Il est bien fâcheux et bien injuste qu’on ne sache point le nom de ceux qui ont imaginé des machines si merveilleuses, pendant qu’on nous force d’apprendre celui des inventeurs de mille autres machines qui se présentent si naturellement à l’esprit, qu’il suffisait d’être venu des premiers mondes pour les inventer.

79

le Président

J’avoue que notre siècle est fécond en inventions et en secrets, mais combien pensez-vous qu’il s’en est perdu d’admirables dans la suite des temps ; de sorte que faisant compensation de ce qui se trouve avec ce qui se perd, les Anciens l’emporteront toujours sur nous par l’invention première de tous les Arts que nous leur devons.

l’Abbé

Pancirole a composé un traité sur cette matière qu’il a intitulé Des Antiquités perdues et des choses nouvellement trouvées . J’ai pris plaisir à examiner qu’elles étaient ces Antiquités perdues, j’en ai trouvé de trois sortes. Les unes sont choses qui la plupart ne sont presque plus en usage, comme les Cirques, les Amphithéâtres, les Basiliques, les Arcs de Triomphe, les Obélisques, les Bains publics, et divers 80 autres bâtiments semblables, les autres sont choses que l’on a négligées pour en avoir recouvré de meilleures de même espèce, telles que sont les Béliers, les Catapultes, les Trirèmes, la Pourpre et le Papier fait d’écorce d’arbres. Les autres enfin sont choses purement fabuleuses, comme le verre malléable, les miroirs ardents d’Archimède, qui brûlaient des Vaisseaux sur mer, à quarante ou cinquante pas de distance. À l’égard de la première espèce de ces Antiquités, je conviens qu’elles ont donné beaucoup d’éclat et de grandeur à leurs siècles, mais il ne tient qu’à nous d’en faire de semblables, et même de plus magnifiques ; témoin l’ Arc de Triomphe qu’on a commencé et lequel, si l’on l’achève sur le modèle que nous en voyons, surpassera tous ceux des Anciens, puisque celui de Constantin, le plus grand de tous, passerait, ou peu s’en faut, par-dessous sa principale arcade. Il ne tient aussi qu’à nous de faire de 81 grands Bains, mais la propreté de notre linge et l’abondance que nous en avons, qui nous dispensent de la servitude insupportable de se baigner à tous moments, valent mieux que tous les bains du monde. Pour la seconde espèce d’Antiquités perdues, les Anciens ne peuvent pas en tirer beaucoup de gloire, puisqu’elles ont été obligées de céder la place à de plus belles et de meilleures inventions ; ainsi l’on a cessé de se servir de Béliers et de Catapultes, pour se servir de Bombes et de Canons, et l’on n’a plus fabriqué de Trirèmes, parce que nos Galères sont d’un meilleur usage. Il y a quelques années que le célèbre Meibom vint à Paris pour proposer au Roi le rétablissement de ces Trirèmes, qu’il prétendait avoir retrouvées. Monsieur le Marquis de Seignelay écouta sa proposition. Après diverses conférences où Meibom expliqua les pensées autant qu’il le voulut, on le 82 convainquit que nos Galères en la manière qu’elles sont construites et équipées, sont infiniment plus propres pour la navigation et pour la guerre que les Trirèmes des Anciens et qu’on n’a quitté tout cet embarras de rames et de rameurs les uns au-dessus des autres, que parce que des rames posées toutes sur la même ligne et appuyant toutes sur l’endroit qui leur est le plus avantageux, ont incomparablement plus de force et de facilité à se mouvoir qu’en quelque autre situation que ce puisse être. On a cessé de se tourmenter après la pêche de ces poissons dont les Anciens tiraient la pourpre, parce qu’on a trouvé le secret de préparer la cochenille et d’en faire notre écarlate mille fois plus vive et plus brillante que toutes les pourpres anciennes, dont la plus belle n’était qu’une espèce de violet rougeâtre et enfoncé. De la même façon le papier des Anciens qui se fabriquait avec de certaines 83 écorces d’arbres qui venaient d’Égypte, a fait place à notre papier ordinaire, beaucoup plus beau et dont l’abondance est d’une utilité inconcevable. Ce n’a été que l’excellence des choses nouvellement découvertes qui a aboli l'usage des anciennes qui leur étaient semblables. Si le sucre a chassé le miel de dessus toutes les tables un peu délicates, et l’a condamné à ne plus servir que dans la Médecine, ce n’est pas que le miel d’aujourd’hui ne soit aussi doux que celui d’autrefois et qu’il n’ait encore les mêmes qualités qui lui ont attiré tant de louanges, mais c’est que le sucre est encore plus doux, plus agréable et d’une propreté beaucoup plus grande. Quant aux choses imaginaires et fabuleuses qui n’ont jamais subsisté que dans la créance du peuple et dans les livres de quelques Historiens qui ont recueilli indifféremment ce qu’ils ont ouï dire, telles que sont le secret du verre malléable et les machines 84 d’Archimède, on n’en peut tirer d’autre conséquence sinon que les Anciens n’avaient pas moins le don de mentir que les Modernes.

le Président

Cela est bien aisé à dire, et voilà un moyen admirable de rejeter tout ce qu’on voudra.

l’Abbé

Quand il y a démonstration qu’une chose est impossible, a-t-on tort de la rejeter comme fausse et fabuleuse ? On démontrera sans peine que le verre ne peut souffrir la pénétration de ses parties les unes dans les autres, ce qu’il faudrait qu’il lui arrivât sous les coups de marteau, pour être malléable. Comme il est composé de corpuscules extrêmement fiers et rangés en ligne droite pour faciliter la transparence, il est certain qu’il ne peut endurer cette compression sans se casser, ou sans perdre la transparence qui fait tout 85 son prix et sans laquelle le secret ne serait plus d’aucune utilité ni d’aucun mérite. Monsieur Descartes a démontré que les prétendus miroirs d’Archimède sont impossibles, et il n’est pas moins aisé de démontrer l’impossibilité morale d’enlever de dessus les murs d’une ville, de grands vaisseaux de guerre qui sont en mer .

le Président

Vous me permettrez d’en douter, mais combien de secrets se sont perdus entièrement, sans qu’il en soit demeuré aucune trace.

l’Abbé

C’est mauvais signe pour ces secrets-là, et il ne faut accuser de leur perte que leur peu d’utilité ou leur peu d’agrément.

le Président

Il ne vous reste plus qu’à dire que ce sont les Modernes qui ont appris 86 aux Anciens tous les Arts et toutes les Sciences.

l’Abbé

J’avoue que les Anciens auront toujours l’avantage d’avoir inventé les premiers beaucoup de choses, mais je soutiendrai que les Modernes en ont inventé de plus spirituelles et de plus merveilleuses. Je demeurerai d’accord que les Anciens ont été de grands hommes et même si vous le voulez, qu’ils ont eu plus de génie que les Modernes quoiqu’il n’y ait aucun fondement ni aucune raison de le croire ainsi mais je dirai toujours qu’il ne s’ensuivrait pas que leurs ouvrages fussent plus excellents que ceux qui se font aujourd’hui. Je veux bien, par exemple, que l’inventeur de la première montre dont nous avons parlé, ait eu plus de génie et qu’il mérite plus de louanges, que tous les horlogers qui sont venus depuis ; mais je prétends que d’y avoir87 ajouté le Pendule, et d’avoir rendu ce Pendule portatif, inventions admirables, que nous devons à l’illustre Monsieur Huygens , sont quelque chose de plus spirituel et de plus ingénieux que l’invention toute nue de la première montre. Je soutiendrai encore plus fortement et sans que personne ose s’y opposer, que ces premières montres n’approchaient nullement de la justesse et de la propreté de celles qui se font par les moindres de nos horlogers. Car il faut distinguer l’ouvrier de l’ouvrage, et supposé que les inventeurs eussent eu plus de génie que ceux qui ont ajouté à leurs inventions, cela n’empêche pas que les ouvrages derniers faits ne soient plus beaux et plus accomplis que les ouvrages de ceux qui ont commencé, parce que ceux-ci ne se faisaient qu’en essayant et en tâtonnant, et ceux-là avec une pleine connaissance et une longue habitude à les bien faire. C’est faute 88 d’avoir fait cette distinction que plusieurs Savants se sont élevés mal à propos contre l’Auteur du Poème de Louis le Grand , et l’ont accusé d’avoir manqué de respect envers les Anciens . Il loue les Anciens, mais il ne loue pas tous leurs ouvrages et il use même d’un tel ménagement pour eux, que quand il ose, par exemple, trouver quelque chose à redire dans les Poèmes d’Homère, il ne s’en prend qu’à son siècle qui ne lui permettait pas de faire mieux et non pas à son génie qu’il traite de vaste, d’immense et d’inimitable. Ils n’ont pas compris assurément le Système qu’il établit, quoiqu’il soit très clair. Il pose pour fondement que la Nature est immuable et toujours la même dans ses productions, et que comme elle donne tous les ans une certaine quantité d’excellents vins, parmi un très grand nombre de vins médiocres et de vins faibles, elle forme aussi dans tous les temps un certain nombre 89 d’excellents génies parmi la foule des esprits communs et ordinaires. Je crois que nous convenons tous de ce principe, car rien n’est plus déraisonnable, ni même plus ridicule que de s’imaginer que la Nature n’ait plus la force de produire d’aussi grands hommes que ceux des premiers siècles. Les Lions et les Tigres qui se promènent présentement dans les déserts de l’Afrique, sont constamment aussi fiers et aussi cruels que ceux du temps d’Alexandre ou d’Auguste, nos roses ont le même incarnat que celles du siècle d’or, pourquoi les hommes seraient-ils exceptés de cette règle générale ? Ainsi quand nous faisons la comparaison des Anciens et des Modernes, ce n’est point sur l’excellence de leurs talents purement naturels, qui ont été les mêmes et de la même force dans les excellents hommes de tous les temps, mais seulement sur la beauté de leurs ouvrages et sur la connaissance qu’ils 90 ont eue des Arts et des Sciences où il se trouve, selon les différents siècles , beaucoup de différence et d’inégalité. Car comme les Sciences et les Arts ne sont autre chose qu’un amas de réflexions, de règles et de préceptes, l’Auteur du Poème soutient avec raison, et je le soutiens fortement avec lui, que cet amas, qui s’augmente nécessairement de jour en jour, est plus grand plus on avance dans les temps ; surtout lorsque le Ciel donne à la Terre quelque grand Monarque qui les aime, qui les protège et qui les favorise .

le Président

Cela est le mieux du monde, cependant votre homme du Poème de Louis le Grand a trouvé à qui parler, et on lui a donné son fait en deux paroles.

l’Abbé

Vous avez raison de dire qu’on 91 lui a donné son fait en deux paroles, car on a dit seulement que lui et ses semblables étaient gens sans goût et sans autorité . Cela est bien succinct, et ne répond guère à ce que l’on faisait espérer au public. De ces deux paroles il y en a une qui ne dit rien, ou du moins qui n’est autre chose que l’énonciation du fait dont il s’agit ; car la question est de savoir si ceux qui estiment beaucoup les Modernes et qui n’adorent pas les Anciens, ont du goût ou s’ils n’en ont pas, là-dessus, on se contente de dire que ce sont des gens sans goût, c’est redire la proposition et non pas la prouver.

le Chevalier

C’est la prouver, mais à la manière de celui qui prouvait qu’une Comédie était détestable, parce qu’elle était détestable.

l’Abbé

C’est le même raisonnement et 92 la même logique. Pour l’autre parole que ce sont gens sans autorité on ne voit pas bien ce que cela signifie, apparemment on a voulu dire que ce ne sont pas des personnes d’assez grand poids parmi les gens de lettres, ou qui aient composé des ouvrages assez considérables pour en être crus sur leur parole. Mais d’où vient-on pour s’imaginer qu’un homme, quel qu’il soit, doive aujourd’hui en être cru sur sa parole ? Il y a longtemps qu’on ne se paie plus de cette sorte d’autorité, et que la raison est la seule monnaie qui ait cours dans le commerce des Arts et des Sciences. L’autorité n’a de force présentement et n’en doit avoir que dans la Théologie et la Jurisprudence . Quand Dieu parle dans les saintes Écritures , ou par la bouche de son Église, il faut baisser la tête et se soumettre. Quand le Prince donne ses lois il faut obéir et révérer l’autorité dont elles partent, comme une por93 tion de celle de Dieu même. Partout ailleurs la Raison peut agir en souveraine et user de ses droits. Quoi donc, il nous sera défendu de porter notre jugement sur les Ouvrages d’Homère et de Virgile, de Démosthène et de Cicéron, et d’en juger comme il nous plaira parce que d’autres avant nous en ont jugé à leur fantaisie ? Rien au monde n’est plus déraisonnable.

le Président

Rien au monde n’est plus raisonnable que de s’en tenir aux choses jugées. Toute l’Antiquité a consacré des livres par son approbation ; il ne nous reste qu’à nous rendre assez habiles pour voir les beautés admirables dont ils sont remplis et qui leur ont mérité les suffrages de tous les siècles .

l’Abbé

Et moi je suis persuadé que la liberté louable qu’on se donne 94 aujourd’hui de raisonner sur tout ce qui est du ressort de la Raison, est une des choses dont il y a plus de sujet de féliciter notre siècle. Autrefois il suffisait de citer Aristote pour fermer la bouche à quiconque aurait osé soutenir une proposition contraire aux sentiments de ce Philosophe . Présentement on écoute ce Philosophe comme un autre habile homme, et sa voix n’a de crédit qu’autant qu’il y a de raison dans ce qu’il avance. On croyait encore autrefois que pour bien savoir la Physique il n’était point nécessaire d’étudier la Nature ni sa manière d’opérer, que les expériences étaient choses frivoles et qu’il suffisait de bien entendre Aristote et ses Interprètes ; que la Médecine ne s’apprenait point à voir des malades, à faire des dissections, à examiner les causes et les effets des maladies, ni les vertus et les propriétés des remèdes, mais seulement à lire et à bien apprendre par cœur 95 les plus beaux endroits d’Hippocrate et de Galien , que pour être habile Astronome, c’était assez de savoir bien son Ptolémée, sans qu’il fût besoin d’observer les Astres, en un mot que ce n’était point les Sciences qu’il fallait étudier en elles-mêmes, mais seulement les Auteurs qui en avaient écrit. Je n’aurais pas de peine à vous citer plusieurs grands personnages du temps passé qui ont assuré formellement, qu’il était inutile de consulter la Nature, soit pour la Physique, soit pour la Médecine, qu’elle avait révélé tous ses secrets au savant Aristote et au divin Hippocrate, et que toute notre étude se devait renfermer à puiser dans les écrits de ces grands hommes, les vérités que nous cherchons. Ils croyaient que le temps de trouver, d’imaginer et de penser quelque chose de nouveau, ou d’une manière qui fût nouvelle, était passé, que ç’avait été un privilège accordé seulement 96 à ces grands génies, et qu’il ne nous restait plus pour notre partage, que la gloire de pénétrer dans leurs pensées et de nous enrichir des précieux trésors dont la Nature leur avait été si libérale. Mais les choses ont bien changé de face. L’orgueilleux désir de paraître Savant par des citations a fait place au désir sage de l’être en effet par la connaissance immédiate des ouvrages de la Nature. On a étudié la Nature même pour la connaître, et comme si elle eût été bien aise qu’on fût revenu à elle après l’avoir quittée et négligée si longtemps pour écouter ceux qui en parlaient sans l’avoir bien connue. Il n’est pas croyable quel plaisir elle a pris à se communiquer à ceux qui l’ont recherchée et qui lui ont donné tous leurs soins, elle leur a ouvert mille trésors et révélé un nombre infini de mystères qu’elle avait tenus cachés aux plus sages des Anciens. Il ne faut que lire les Journaux de France 97 et d’Angleterre et jeter les yeux sur les ouvrages des Académies de ces deux grands Royaumes pour être convaincu que depuis vingt ou trente ans, il s’est fait plus de découvertes dans la science des choses naturelles, que dans toute l’étendue de la savante Antiquité. Je ne suis pas surpris que de vieilles gens hors d’âge à recevoir de nouvelles idées, persistent dans leurs anciennes préventions, et aiment mieux s’en tenir à ce qu’ils ont lu dans Aristote, qu’à ce qu’on veut leur faire comprendre sur leurs vieux jours. Je ne m’étonne pas non plus que la plupart des Maîtres ès Arts tiennent de toute leur force pour les Anciens qui les font vivre. Mais je ne puis comprendre comment des hommes qui ne sont point encore dans un âge trop avancé, et à qui il ne revient rien de cette prévention, ne veuillent pas ouvrir les yeux sur des vérités incontestables ; que les uns nient encore la circu98 lation du sang dans les Animaux et celle de la sève dans les Plantes ; que les autres se rangent encore du côté de Ptolémée contre Galilée et Copernic  ; et tout cela de peur d’avouer qu’on en sait plus que n’en savaient les Anciens. N’est-ce pas préférer les vêtements tout usés de ses ancêtres à des habits tout neufs beaucoup mieux faits et mille fois plus magnifiques, ou si vous me permettez de le prendre d’un ton plus haut, aimer mieux regretter les oignons d’Égypte, que de se nourrir de la Manne nouvellement tombée du Ciel . Pour moi, je vous avoue que je m’estime heureux de connaître le bonheur dont nous jouissons, et que je me fais un très grand plaisir de jeter les yeux sur tous les siècles précédents, où je vois la naissance et le progrès de toutes choses, mais où je ne vois rien qui n’ait reçu un nouvel accroissement et un nouveau lustre dans le temps où nous sommes. Je me réjouis de voir 99 notre siècle parvenu en quelque sorte au sommet de la perfection. Et comme depuis quelques années le progrès marche d’un pas beaucoup plus lent, et paraît presque imperceptible, de même que les jours semblent ne croître plus lorsqu’ils approchent du solstice, j’ai encore la joie de penser que vraisemblablement nous n’avons pas beaucoup de choses à envier à ceux qui viendront après nous .

le Président

Vous vous trompez beaucoup dans votre calcul, si vous croyez qu’il n’y ait que les vieilles gens et les Maîtres ès Arts qui soient d’un sentiment contraire au vôtre.

l’Abbé

Je sais qu’il y a encore une infinité de gens qui se déclarent pour les Anciens contre les Modernes. Les uns suivent en cela l’impression qu’ils ont reçue de leurs Régents et demeurent Écoliers jusqu’à la mort 100 sans s’en apercevoir. Les autres conservent un amour pour les Auteurs qu’ils ont lus étant jeunes, comme pour les lieux où ils ont passé les premières années de leur vie ; parce que ces lieux et ces Auteurs leur remettent dans l’esprit les idées agréables de leur jeunesse ; quelques-uns ayant ouï dire qu’on aime les Ouvrages des Anciens à proportion de l’esprit et du goût que l’on a, se tuent de dire qu’ils sont charmés de leurs Ouvrages. Plusieurs tâchent de mettre par là à plus haut prix l’avantage qu’ils prétendent avoir d’entendre parfaitement ces excellents Auteurs, où ils s’imaginent puiser les bonnes choses dans leur vraie source, et les voir dans le centre de la lumière pendant que le reste des hommes est dans la fange et dans l’obscurité. D’autres enfin plus politiques encore ayant considéré qu’il est nécessaire de louer quelque chose en ce monde, pour n’être pas accusés 101 de n’estimer qu’eux-mêmes et leurs ouvrages, donnent toute sorte de louanges aux Anciens pour se dispenser d’en donner aux Modernes.

le Chevalier


  La raison en est toute prête,
En mérite, en esprit, en bonnes qualités,
On souffre mieux cent morts au-dessus de sa tête
Qu’un seul vivant à ses côtés.

l’Abbé

Vous avez mis le doigt dessus, et c’est ce qui m’irrite, car je ne doute point que beaucoup de ceux qui témoignent estimer tant les Anciens ne s’estiment encore plus eux-mêmes.

le Chevalier

Il n’est rien de plus vrai je me suis donné le plaisir plus d’une fois de m’en assurer par moi-même. Vos Comédies, disais-je, à l’un, valent mieux que toutes celles de l’Anti102 quité. Vos Épigrammes, disais-je, à l’autre me semblent plus vives et plus piquantes que celles de Martial et de Catulle . Qu’on nous vante tant que l’on voudra, disais-je encore à un autre , Juvénal et Horace , ce que vous composez a un sel, une force et un agrément qu’on ne trouve point dans leurs ouvrages. Vous vous moquez, me répondait-on. Je ne me moque point, répliquais-je, il y a dans vos écrits une facilité, une correction et une justesse que les Anciens n’ont jamais attrapées. Je vous avoue, me disait-on, que j’y ai pris de la peine et que cela m’a coûté. Là-dessus, je poussais ma pointe et à la troisième batterie de mes louanges, on ne manquait point de se rendre et de m’en donner plus que je n’en demandais.

le Président

À votre compte, ce sera désormais une honte à un galant homme d’avoir 103 quelque estime pour les Anciens.

l’Abbé

Je ne dis pas cela, j’estime autant que personne les Anciens et leurs Ouvrages ; mais je ne les adore pas, et je ne suis point persuadé qu’on ne fasse plus rien qui en approche. Le mépris qu’on aurait pour leurs ouvrages serait injuste, il y en a de très excellents et qu’on ne peut pas ne point admirer sans être stupide ou insensible. Ce mépris serait encore d’une conséquence très périlleuse pour la Jeunesse à qui on ne saurait imprimer trop de respect pour les Auteurs qu’on leur enseigne, mais je voudrais qu’on gardât quelque modération dans les éloges qu’on leur donne et qu’on eût un peu moins de mépris pour les Modernes. À l’égard des jeunes gens qui étudient, je souhaiterais qu’après les avoir élevés jusqu’aux dernières Classes, dans une profonde vénération pour les An104 ciens, on commençât lorsque leur jugement serait formé, à leur en faire voir et le fort et le faible, et qu’on leur insinuât qu’il n’est pas impossible, non seulement de les égaler, mais d’aller quelquefois au-delà en évitant les mauvais pas où ils sont tombés, car s’il est dangereux de donner de la présomption aux jeunes gens, il est plus dangereux encore de leur abattre le courage, en leur disant qu’ils n’approcheront jamais des Anciens, et que ce qu’ils feront de plus beau sera toujours au-dessous de ce qu’il y a de plus médiocre dans les ouvrages de ces grands hommes. Quoi qu’il en soit je crois avoir fait voir que cette grande préférence qu’on donne aux Anciens sur les Modernes n’est autre chose que l’effet d’une aveugle et injuste prévention, nous descendrons quand vous voudrez dans le détail et j’espère faire voir qu’il n’y a aucun Art ni aucune Science même les Anciens aient excellé que les Moder105 nes n’aient portés à un plus haut point de perfection. C’est un problème que je m’offre de soutenir quand il vous plaira.

le Président

J’accepte cette offre très volontiers, quoique je sois convaincu du contraire, car l’examen de ce problème ne peut être que très divertissant et très utile ; ainsi quand...

le Chevalier

Nous voici dans la grande avenue de Versailles . Il faut avouer que l’abord de ce Château est agréable et que l’or de ces combles qui brille de tous côtés a quelque chose de bien riant .

l’Abbé

Quelque agréable que soit cette façade que nous voyons, celle qui regarde les jardins est d’une beauté toute autrement noble et magnifique. 106

le Président

Cela est dans les règles de toute bonne composition, où il faut que les choses aillent toujours en augmentant et en enchérissant les unes sur les autres.

l’Abbé

Versailles est fort régulier en ce point, non seulement les bâtiments se surpassent en beauté à mesure qu’on les découvre, mais ces mêmes bâtiments, quelque beaux et superbes qu’ils soient, le cèdent ensuite aux merveilles incroyables des jardins, à qui rien n’est comparable dans le reste du monde.

le Chevalier

Cela est très vrai, mais je serais d’avis de nous munir de quelque rafraîchissement avant que de nous embarquer dans notre longue et laborieuse entreprise. Je crois que 107 l’avis n’est pas à mépriser, et que l’amateur zélé des Anciens n’en demeurera pas moins d’accord que le juste défendeur des Modernes.

a. Quintilien, lib. I. c. 2.

c. Horace, Epistulae , lib.2, epist. I.

d. Martial, Epigrammata , lib. V., Epigr. X.

g. Scaliger, Poetices , lib. 5. c. II.

h. Ecclésiaste , III, 11.

a. Quintilien, lib. I. c. 2.

c. Horace, Epistulae , lib.2, epist. I.

d. Martial, Epigrammata , lib. V., Epigr. X.

g. Scaliger, Poetices , lib. 5. c. II.

h. Ecclésiaste , III, 11.